Thibault Lacaze se tenait planté au milieu de la cour, exactement à l'endroit où il avait lâché la main de sa fille cinq minutes plus tôt, et sa chemise lui collait déjà au dos. Elle avait disparu. Introuvable, au beau milieu de cette marée d'enfants en blouses neuves et de parents armés d'appareils photo.
« C'est pas possible, ça », marmonnait-il en se tournant dans tous les sens. « Je me suis absenté cinq minutes, pas plus. »
Il repéra alors Mme Fontaine, la maîtresse de CP toute fraîche émoulue de l'IUFM, qui essayait tant bien que mal d'aligner une trentaine de bambins récalcitrants devant le porche de l'école Jules-Ferry, à Angoulême. Il fonça vers elle.
— Où est ma fille ? Elle a des rubans blancs dans les cheveux, elle doit être dans votre classe. Elle n'y est pas !
Sa voix avait grimpé d'un cran sans qu'il s'en rende compte. La jeune enseignante sursauta.
— Pardon, monsieur… elle s'appelle comment ? Je crois que j'ai tout le monde.
— Ma fille. Lucile. Elle était là il y a une minute et maintenant elle a disparu !
— Excusez-moi, j'ai vingt-huit élèves cette année et on ne s'est croisés que deux fois, à la réunion de juin et là, ce matin.
— Et alors, c'est une excuse ?
— Écoutez, chaque parent m'a amené son enfant en main propre tout à l'heure. Vous, non. Vous venez tout juste d'arriver vers moi. Je comprends que ce soit la panique, mais… dites-moi plutôt pourquoi vous avez laissé votre fille seule. Il est huit heures vingt, vous avez vu le monde qu'il y a aujourd'hui ? Même un adulte pourrait se perdre là-dedans.
— J'ai juste fait un saut à la boulangerie d'en face, elle avait soif, je voulais lui prendre une Cristaline. Le temps de revenir, plus personne. Vous êtes censée surveiller les enfants, non ? Où est-ce que je la cherche, moi, maintenant ?
Mme Fontaine inspira à fond. C'était son tout premier jour, sa toute première classe, et la scène avait des allures de cauchemar.
— Calmez-vous, monsieur. Elle ressemble à quoi, votre fille ?
— Je viens de vous le dire : des rubans blancs, deux gros rubans.
— Pardon, mais j'ai quinze filles avec des rubans blancs ce matin. Un autre détail ? Elle portait quoi ?
Thibault resta muet une seconde. Il avait aidé Lucile à nouer ses rubans à sept heures, il avait redressé le col de sa robe, vérifié dix fois que ses collants blancs n'étaient pas tachés — et voilà qu'il était incapable de la décrire.
— Sept ans, les yeux marron, des cheveux châtains longs jusqu'aux épaules.
— Ça aide. Autre chose ?
— Ah — son cartable ! Il est jaune, avec des petits canards dessus. Vingt-deux euros chez Cultura, c'est elle qui l'a choisi. Il n'y en a pas un autre pareil dans toute l'école. Mon Dieu, où est-ce qu'elle a bien pu passer ?
— Ne vous inquiétez pas, on va la trouver. Elle n'a pas pu sortir de l'enceinte. Attendez-moi ici, je reviens.
Mme Fontaine repartit vers ses élèves, alignés tant bien que mal devant le préau où le proviseur s'apprêtait à faire son discours de rentrée. Elle recompta, scruta chaque petite fille aux rubans blancs, une par une. Aucune trace de Lucile. Personne n'avait vu de cartable jaune à canards. Elle demanda à sa collègue de CP B de garder un œil sur sa classe et revint en courant vers Thibault.
— Aucun de ses camarades ne l'a vue. Elle n'a pas pu entrer dans les bâtiments, la porte était filtrée par la CPE. Donc elle est forcément quelque part dans la cour ou derrière. On cherche ensemble.
— On devrait peut-être appeler la police ?
— Je pense que ce n'est pas encore la peine, dit Mme Fontaine, en s'efforçant de garder une voix posée.
Ils partirent donc à deux, fouillant le préau, puis le petit terrain de basket au fond, interrogeant au passage le gardien planté près du portail — un certain M. Bouchard qui fumait sa cigarette du matin, adossé à sa guérite, et qui n'avait rien remarqué. Toujours rien.
— Elle n'a pas de portable, votre fille ? demanda l'institutrice tandis qu'ils longeaient le mur du fond, la seule zone qu'ils n'avaient pas encore explorée — un vieux préau désaffecté où traînaient des cageots de la cantine.
— Si, elle en a un, soupira Thibault. Sauf que je l'ai dans ma poche. Je n'ai pas eu le temps de le lui rendre ce matin.
— Dommage…
— Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé… pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé, répétait-il presque pour lui-même, les ongles plantés dans les paumes.
Mme Fontaine ne répondait plus. Elle comptait déjà, dans sa tête, les vingt-huit noms sur sa liste, et combien de fois elle devrait les répéter au proviseur si dans dix minutes la petite n'était toujours pas retrouvée.
Pendant ce temps, la fillette aux rubans blancs et au cartable à canards se tenait bien tranquillement derrière le vieux préau, sous un platane, en pleine négociation avec un chaton roux coincé sur une branche basse et incapable d'en redescendre.
— Allez, viens, mon petit, disait Lucile. Saute, je te promets que je te rattrape. Juré-craché.
Le chaton semblait chaque fois sur le point de se décider, puis la peur le figeait au dernier moment et il se recroquevillait davantage contre l'écorce en miaulant, un miaulement si pitoyable que Lucile en avait le nez qui piquait.
Comprenant qu'elle n'y arriverait pas seule, elle finit par partir chercher du secours. C'est en tournant l'angle du bâtiment qu'elle tomba nez à nez avec son père et Mme Fontaine.
— Ma puce, où est-ce que tu étais passée ? s'écria Thibault en se précipitant vers elle. J'ai failli devenir fou. Qu'est-ce que tu fabriques ici ?
— Papa, tu me gronderas après, d'accord ? répondit Lucile. Là, tout de suite, j'ai besoin de toi.
Elle les entraîna par la main derrière le préau, jusqu'au pied du platane. Le chaton était toujours là-haut, tremblant, et se remit à miauler de plus belle en les voyant arriver.
— Il est coincé depuis tout à l'heure, expliqua Lucile d'une traite. Je voulais lui apporter de l'eau du robinet des toilettes, mais après j'ai vu qu'il n'osait pas sauter, alors je suis restée pour lui parler. Il faut le sauver, papa, s'il te plaît.
Thibault leva les yeux vers la branche, puis vers Mme Fontaine — qui avait déjà sorti son téléphone pour appeler le gardien et lui demander l'escabeau de la cantine. Il desserra les poings, doigt après doigt, sans même s'en apercevoir.
M. Bouchard arriva avec son escabeau en aluminium, le cala contre le tronc, et récupéra la petite boule de poils roux qui se laissa cueillir sans plus résister, comme épuisée d'avoir eu si peur. Lucile la prit contre elle, la joue collée dans la fourrure, et le chaton se mit à ronronner presque aussitôt.
— Tu vois, je te l'avais dit que je te rattraperais, souffla-t-elle à l'animal.
La cloche sonna au loin pour appeler les CP à la ligne du matin. Mme Fontaine s'accroupit devant Lucile.
— Il faudrait le confier à quelqu'un, ce petit chat, on ne peut pas le garder en classe.
— La concierge, madame Ramelli, elle en a déjà trois chez elle, glissa M. Bouchard. Elle voudra bien le prendre, sûr et certain.
Thibault s'agenouilla à son tour, prit sa fille par les épaules.
— La prochaine fois, tu me dis où tu vas avant de courir après un chat, d'accord ?
— D'accord, papa. Promis.
— Sept heures et demie que je t'ai attachée ces rubans, et regarde-moi ça maintenant, ajouta-t-il en essayant de rattraper une mèche folle.
— Laisse, papa, ça va se voir sur la photo.
Elle attrapa la main de son père et celle de Mme Fontaine, une main de chaque côté, pendant que M. Bouchard s'éloignait vers sa loge avec le chaton calé au creux du coude, et rejoignit sa classe pour la photo de rentrée.
