Quand Luc m’a écrit que son sommeil comptait plus que mon état après l’opération, quelque chose s’est retourné dans ma poitrine. Pas de la colère — une espèce de clarté froide, comme quand on éteint une radio qui grésille depuis des années. Je fixais l’écran du téléphone dans la chambre d’hôpital et je savais, avec une certitude qui m’a surprise moi-même, que je sortirais de là sans lui.
L’anesthésie se dissipait par vagues. La pièce sentait le désinfectant au citron et la compote de pomme tiède. Par la fenêtre, on voyait les toits gris du quartier Saint-Michel à Toulouse, striés de pluie. J’avais été opérée en urgence, évacuée du bureau par le SAMU pendant la pause déjeuner. Mon sac, mon portefeuille, ma carte bancaire — tout était resté au travail. Sur la table de nuit, l’infirmière avait laissé une bouteille d’eau et un yaourt à boire entamé que je n’arrivais pas à ouvrir.
Luc avait envoyé un seul message dans la matinée : « Ça va ? »
Deux mots. Je lui ai répondu que j’avais besoin qu’il passe ce soir avec quelques affaires. Une brosse à dents, du dentifrice, un pyjama propre, de quoi manger parce que le self de l’hôpital fermait à dix-huit heures et que le repas du soir, une soupe claire, n’avait pas suffi.
La réponse est tombée en quarante secondes.
« Achète où tu veux. Il y a une boutique à l’accueil de l’hôpital, non ? »
J’ai relu trois fois. Il savait que j’avais été transportée sans rien. Il le savait. J’ai écrit que je n’avais ni argent ni carte, que tout était resté au bureau. Il a mis une minute à répondre. « Fallait y penser avant. Moi je bouge pas ce soir. »
J’ai demandé pourquoi.
Et là, la phrase qui a tout décidé : « Élodie, j’ai dormi six heures cette nuit. Six. Je suis resté debout toute la journée, j’ai pas que ça à faire, traverser Toulouse pour apporter du dentifrice. »
Je suis restée le téléphone à la main, le pouce au-dessus du clavier. J’ai voulu écrire qu’on venait de m’ouvrir le ventre, que je ne tenais pas debout, que la douleur remontait à chaque inspiration un peu profonde. Mais à quoi bon. J’ai reposé le téléphone, écran vers la table de nuit, et j’ai regardé le plafond blanc.
Les années ont défilé sans que je les appelle. La fois où j’avais passé la nuit aux urgences pour une intoxication alimentaire et où il n’était pas venu parce qu’il avait une réunion tôt. La fois où la voiture était tombée en panne sur le périphérique et où il m’avait répondu « appelle un dépanneur, je suis en train de faire à manger ». La fois où j’avais pleuré dans la salle de bain après une fausse couche et où il avait mis ses écouteurs parce que « il avait besoin de se concentrer sur son dossier ».
Je m’étais raconté que c’était de la fatigue, du stress, sa nature. J’avais tout pris en charge : le loyer, les impôts, l’entretien de l’appartement, les cadeaux d’anniversaire pour sa famille, les rendez-vous médicaux. Il disait « tu gères mieux que moi » et je prenais ça pour un compliment.
Mais on ne complimente pas une femme qu’on aime en lui laissant tout porter.
Vers vingt-et-une heures, la porte s’est ouverte doucement. C’était Nadia, la comptable du service. Elle avait un grand sac en papier kraft qui dépassait de sa parka. Elle avait appris que j’étais partie en ambulance, elle avait récupéré mon sac au bureau après sa journée, et comme Luc ne répondait pas au téléphone, elle avait fait un détour par la pharmacie et le Monoprix du centre.
Elle a posé le sac sur le lit : une brosse à dents, un tube de dentifrice, des lingettes, une serviette propre, une brique de soupe de légumes, des madeleines, une pomme.
— C’est pas possible de laisser quelqu’un seule à l’hôpital comme ça, elle a dit. Luc est où ? Il arrive ?
J’ai attrapé la brique de soupe. J’avais les doigts si faibles que je n’arrivais pas à déchirer l’opercule. Nadia l’a fait pour moi, sans un mot.
— Il était fatigué.
Elle a eu une hésitation infime, juste un battement de paupières. Puis elle a versé la soupe dans un gobelet en plastique et elle a parlé d’autre chose : la machine à café en panne au bureau, le nouveau stagiaire qui confondait les factures fournisseurs et clients, le chantier en face de l’arrêt de bus. Des riens. C’était exactement ce qu’il fallait.
Quand elle est partie, j’ai pu enfin me lever jusqu’au lavabo. Me brosser les dents, me passer de l’eau sur le visage, nouer mes cheveux avec un élastique neuf qu’elle avait glissé dans le sac. Des gestes minuscules. Mais je me suis vue dans le miroir et j’ai reconnu une colonne vertébrale.
J’ai sorti un carnet que Nadia m’avait laissé avec un stylo. J’ai écrit trois lignes : récupérer mes affaires, trouver un logement, consulter un avocat pour le divorce. Pas de point d’interrogation. Pas de « peut-être ». Juste une liste.
Trois jours plus tard, le chirurgien a signé la sortie. Luc a appelé le matin même.
— Tu sors aujourd’hui ? Je passe te chercher après le travail ou tu prends un VTC ?
Il y avait un bruit de clavier derrière sa voix. Il tapait en parlant.
— J’ai déjà un VTC. Je serai à l’appartement dans trois quarts d’heure. On doit parler.
Il a soufflé.
— Écoute, je suis débordé, là. On peut pas reporter à ce week-end ?
— Non. Ce ne sera pas long.
J’ai raccroché avant qu’il ajoute une remarque sur son agenda.
L’appartement sentait la sauce bolognaise. Il avait dîné. Une casserole attendait dans l’évier, avec le couvercle posé à côté. Luc était affalé sur le canapé, ordinateur sur les genoux, une tisane à la verveine sur la table basse. Il a levé les yeux.
— Ben voilà, tu as l’air en forme. T’en faisais tout un drame pour une histoire de dentifrice.
Je suis restée dans l’embrasure. Je n’ai pas enlevé ma veste.
— Je ne viens pas reparler du dentifrice, Luc. Je viens chercher mes affaires.
Il a fermé l’ordinateur d’un coup sec.
— Comment ça, tes affaires ? T’es sérieuse, là ? Tu sors de l’hôpital et tu débarques avec une décision pareille ?
— Je pars.
— Non mais attends. Pour une brosse à dents ? Pour un soir où j’étais crevé ? Mais enfin, Élodie, regarde-toi. C’est un caprice d’enfant. Tu vas foutre sept ans de vie commune en l’air parce que je t’ai pas apporté un gobelet de soupe ?
Il s’est levé. Il a fait un pas vers moi, les bras ouverts, comme s’il allait me serrer contre lui. Je n’ai pas bougé. Il s’est arrêté à mi-course, les bras sont retombés.
— C’est plus que ça, Luc. C’est onze ans en réalité. Onze ans que je gère tout, que je remplace les décisions à deux par mes décisions toutes seules, que tu décides de ce qui te fatigue et que le reste soit pour moi. Lundi, ce n’était pas une urgence dentaire. C’était moi, ouverte sur une table d’opération, et ta première pensée a été que tu avais sommeil.
Il a eu ce mouvement de menton, celui qu’il a toujours quand on le contrarie.
— Tu exagères. Toujours pareil avec toi.
— Peut-être. Mais je ne veux plus vivre avec quelqu’un dont la fatigue comptera toujours plus que mes besoins vitaux.
J’ai attrapé deux grands sacs de voyage dans le placard de l’entrée. J’ai commencé à remplir le premier : mes vêtements, mes chaussures, les cadres photo de ma famille, la boîte à bijoux de ma grand-mère. Les gestes étaient mécaniques. À un moment, j’ai décroché le petit tableau qu’on avait acheté ensemble à Collioure, un dimanche de septembre. Luc me regardait faire depuis le salon, les bras croisés.
— Tu veux même pas en discuter ? Tu prends tes cliques et tes claques et tu pars, comme ça ?
— Nous ne discutons pas, Luc. Nous gérons ta disponibilité. Mardi, tu ne pouvais pas me rejoindre à l’hôpital. Ce n’est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière.
Il a marché jusqu’à la porte, s’est placé entre l’entrée et moi.
— Et il va te conduire où, ton VTC ? Chez ta collègue ? Chez ta mère ? T’as rien préparé.
J’ai posé les sacs par terre, ouvert le tiroir de l’entrée, pris le double des clés que je gardais dans une coupelle en céramique.
— J’ai signé un bail ce matin. Un studio rue des Salenques, à dix minutes de l’hôpital. Quatre cent soixante euros par mois. Le dépôt de garantie vient d’un virement que j’ai fait depuis mon téléphone, avec ma carte, que Nadia m’avait récupérée au bureau.
Il a pâli d’un coup. Il a répété, comme pour lui-même :
— Tu as signé un bail.
— Oui. Le frigo est vide et il n’y a pas encore d’ampoule dans l’entrée, mais il y a un lit. Et ce soir, je m’y allongerai sans me demander si la personne à côté de moi viendra si je l’appelle.
Je lui ai tendu le double des clés. Il ne l’a pas pris tout de suite, alors j’ai posé le trousseau sur la table basse, à côté de la tisane tiède.
— Je t’envoie les coordonnées de ma avocate demain. Ce sera plus simple que de se parler au téléphone.
J’ai descendu les deux sacs sur le palier. L’ampoule était grillée depuis trois semaines ; je le savais, parce que c’est moi qui la changeais d’habitude. J’ai éclairé les marches avec la lampe de mon téléphone.
Quand la porte s’est refermée, j’ai entendu sa voix à travers le battant, toute proche et toute petite :
— Élodie. T’es sérieuse ?
Je n’ai pas répondu. L’ascenseur était en panne, comme d’habitude. J’ai porté les sacs jusqu’au rez-de-chaussée en m’arrêtant deux fois, la main sur la rampe, pour laisser passer une pointe dans le ventre.
Dehors, la pluie avait cessé. Le chauffeur m’a aidée à charger la malle. Sur la banquette arrière, il y avait une publicité pour une banque en ligne et un lot de mouchoirs en papier. J’ai regardé la façade de l’immeuble, la fenêtre du salon éclairée derrière laquelle il ne s’était pas posté.
Le portable a vibré dans ma poche.
« On en reparle demain. Tu vas regretter. »
J’ai effacé la conversation. Pas le message — la conversation entière, d’un geste sec.
Demain, j’achèterais une brosse à dents. Une pour moi, et une propre, neuve, encore sous blister. Et lundi, j’irais travailler.
Le studio rue des Salenques sentait la peinture fraîche et le plâtre. J’ai posé ma trousse de toilette sur le rebord du lavabo. J’ai déchiré l’emballage de la brosse à dents que Nadia m’avait offerte à l’hôpital, je l’ai posée dans le verre, à côté du tube de dentifrice. Et puis j’ai rempli un verre d’eau au robinet, je l’ai bu jusqu’à la dernière goutte, et je me suis couchée sans débrancher le téléphone.
Personne n’allait m’écrire qu’il était trop fatigué pour venir.
Et pour la première fois, je m’en fichais.
