Le chat de la vieille Rosette et le carton de Fernand

À Villefranche-sur-Cher, sous-préfecture endormie du Loir-et-Cher, le grillage du numéro 14 penche depuis l'orage de l'été dernier. Le loquet a cédé quand Fernand Aubriot l'a poussé de l'épaule, les mains chargées de seaux d'eau pour ses tomates. Depuis, le portillon claque contre son unique gond, la nuit, comme quelqu'un qui hésiterait toujours à entrer.

Fernand s'est habitué. À tout, d'ailleurs, il s'habitue vite. À ce que Denise soit partie voilà quatre ans, un mardi de novembre, sans prévenir personne, même pas son cœur. À ce que son fils Bruno appelle le dimanche soir, entre le foot et le repas, quand la conversation ne dépasse pas cinq minutes. Au jardin qui se couvre de chiendent, parce que le dos ne suit plus et qu'appeler quelqu'un pour désherber reviendrait à avouer qu'on n'y arrive plus.

La chatte est arrivée en octobre. Grise, une tache blanche sur le poitrail, une oreille déchirée. Elle s'est installée sur le perron et a fixé la porte. Pas un miaulement. Pas un frottement contre les jambes. Elle attendait, comme on patiente dans une salle d'attente sans faire de bruit.

Fernand est sorti, l'a regardée.

— J'ai déjà rien pour moi à manger.

Elle n'a pas bougé. Il est rentré, a sorti un reste de merlan du frigo, l'a posé sur une feuille de *Nouvelle République* et l'a déposée dehors. Elle a mangé, s'est léchée, puis a repris sa place exacte.

— Bon, ben reste là, alors, a-t-il lâché.

Elle vit dans la maison depuis novembre. Pas parce qu'il l'a invitée, mais parce qu'un matin il a trouvé sa forme grise endormie sur le paillasson de l'entrée, alors que la porte était close. Il a fini par comprendre : le vasistas de la cuisine ne fermait plus tout à fait. Il ne l'a jamais fait réparer.

Le petit Lucas, sept ans, passe devant chez lui chaque soir en rentrant de l'école élémentaire Jean-Moulin — la ruelle Aubriot raccourcit le trajet de dix bonnes minutes. Il ralentit toujours devant ce jardin-là, non par curiosité, mais parce qu'un vieux mirabellier pousse derrière l'appentis, et qu'à l'automne les fruits tombés, tout petits et acidulés, valaient bien la peine de se salir les mains. Il n'y a plus de mirabelles maintenant. L'habitude de regarder, elle, est restée.

Ce jeudi-là, en sortant de l'école, Lucas voit Fernand sur le perron, un sac de jute entre les mains. Le sac bouge. Quelque chose gratte à l'intérieur, un bruit sourd, comme des ongles contre une planche.

Fernand ne remarque pas le gamin. Il descend les marches, traverse la cour jusqu'à sa camionnette Renault Kangoo garée contre la haie, couverte de poussière du chantier de la semaine. Il ouvre la portière arrière, dépose le sac sur la banquette, retourne dans la maison.

Lucas reste figé, une main crispée sur la bandoulière de son cartable. Son cœur cogne comme s'il avait couru, alors qu'il n'a pas bougé d'un pas.

Il l'a vue, cette chatte grise. Assise sur le rebord de fenêtre, à observer la rue. Une fois, il lui a fait un signe de la main ; elle a penché la tête, comme si elle ne comprenait pas ce geste.

Un sac. Une chatte dans un sac. Lucas sait ce que ça signifie. Sa grand-mère, du côté de Romorantin, racontait qu'autrefois, à la campagne, on noyait les chatons dans l'étang du village. Pas par cruauté — faute de bouches à nourrir. Elle disait ça d'une voix égale, comme on parle du temps qu'il fait, et ce soir-là, Lucas n'avait pas trouvé le sommeil avant minuit, hanté par l'image d'un sac s'enfonçant dans l'eau noire.

Fernand ressort. Cette fois, il porte un carton entre les bras. Il le pose sur la banquette, à côté du sac, s'installe au volant et met le contact. Le vieux Kangoo tousse, crachote, puis s'extrait de la cour par le portail resté ouvert. Lucas se plaque contre le grillage pour laisser passer le véhicule. Fernand ne tourne pas la tête.

Lucas se met à courir.

À la maison, sa mère, Aline, est en train d'émincer des oignons devant l'évier de la cuisine. Ses yeux sont rouges, mais c'est l'oignon, pas les larmes. Lucas déboule dans l'entrée sans même enlever ses baskets et lâche, à bout de souffle :

— Maman ! Fernand, il a mis la chatte dans un sac et il est parti avec !

Aline repose son couteau.

— Quelle chatte ?

— La grise, avec la tache blanche ! Elle vivait chez lui ! Il l'a mise dans un sac et dans sa camionnette !

— Lucas, enlève tes chaussures. Tu mets de la terre partout…

— Maman ! Il va la noyer ! Ou l'abandonner dans la forêt de Marchenoir !

Aline s'essuie les mains sur son torchon, observe son fils. Il se tient là, sa doudoune ouverte, le cartable glissé sur une seule épaule, la lèvre du bas qui tremble. Il ne pleure pas encore, mais ce n'est plus très loin.

— Lucas, assieds-toi. On ne sait pas où il l'emmène. C'est peut-être chez le vétérinaire.

— On n'emmène pas les chats chez le vétérinaire dans un sac de jute ! On les met dans une caisse de transport !

Aline ne trouve rien à répondre. Parce que son fils a raison. Personne ne transporte un animal chez le vétérinaire ficelé dans un sac de pommes de terre.

— D'accord, dit-elle enfin. J'irai lui parler quand il rentrera.

— Et si c'est trop tard ?

— Lucas.

— Et si c'est trop tard, maman ?

Elle n'a pas de réponse toute faite, alors elle prend sa veste sur la patère et sort avec lui.

Ils remontent la ruelle Aubriot à pied, le vent d'octobre soulevant les premières feuilles mortes du tilleul communal. Devant chez Fernand, le portillon claque contre son gond unique — ce bruit régulier, entêtant, que tout le voisinage connaît sans jamais y prêter attention. Aline pousse la grille et appelle :

— Monsieur Aubriot ?

Personne. Le Kangoo n'est plus dans la cour. Lucas s'approche du perron, remarque la gamelle en inox, encore à moitié pleine de croquettes, posée près de la porte. Il la fixe longtemps.

— Tu vois, dit-il, elle n'a même pas fini de manger.

Ils attendent presque une heure, assis sur le muret qui borde le jardin, à regarder passer les voitures rue de la Poste. Aline finit par appeler Fernand sur son téléphone — le numéro qu'elle a gardé depuis l'époque où il refaisait leur toiture. Ça sonne dans le vide, trois fois, quatre fois. Puis une voix bourrue répond, presque essoufflée, comme s'il portait quelque chose de lourd.

— Allô ?

— Monsieur Aubriot, c'est Aline, la mère de Lucas. Mon fils vous a vu partir avec… une chatte, dans un sac.

Un silence. Un bruit de moteur en fond, puis plus rien — il a dû couper le contact.

— Elle est chez le véto de la route de Selles, dit Fernant enfin. Elle avait un abcès à la patte, ça puait l'infection depuis deux jours. Je l'ai mise dans le sac parce qu'elle griffe comme une furie dès qu'elle voit une caisse, j'ai pas de cage de transport, moi. Le carton, c'était pour les croquettes et la litière, je les ai laissés au cabinet, elle reste en observation cette nuit.

Aline reste sans voix un instant. Lucas, collé contre elle pour écouter, a les yeux grands ouverts.

— Elle va bien ? demande-t-il en attrapant le téléphone.

— Elle va vivre, gamin, répond Fernand, la voix radoucie. On la récupère demain matin. Toi, si t'as le temps en sortant de l'école, tu peux passer lui gratter la tête. Elle t'aime bien, je crois. Elle regarde toujours par la fenêtre quand tu passes.

Le lendemain, Lucas fait le détour par la ruelle Aubriot avant même de rentrer déposer son cartable. La chatte est là, sur le perron, une patte arrière bandée de gaze, encore un peu chancelante. Fernand est assis à côté d'elle sur les marches, un mug de café à la main, en observant les mésanges qui se disputent les dernières mirabelles imaginaires du mirabellier mort.

— Elle s'appelle comment ? demande Lucas.

Fernand hausse les épaules.

— J'en sais rien. Denise, elle aurait trouvé un nom, elle. Moi, je l'appelle juste "la chatte".

Lucas s'assoit à même les marches, sans qu'on le lui demande, et pose la main sur le dos gris de l'animal, qui se met à ronronner, presque aussitôt, comme si ce contact-là, elle l'attendait depuis longtemps.

— Vous devriez faire réparer le vasistas de la cuisine, dit Lucas au bout d'un moment. Comme ça elle pourra plus s'échapper toute seule quand vous êtes pas là.

Fernand tourne la tête vers lui, surpris.

— Tu remarques tout, toi.

— C'est ma grand-mère qui dit ça aussi.

Fernand repose son mug sur la marche, se lève avec une lenteur calculée pour ménager ses genoux, et va chercher dans l'appentis une caisse à outils rouillée. Il en sort un tournevis et une charnière neuve, encore sous blister, achetée on ne sait quand pour un autre usage jamais réalisé.

— Bon, dit-il en désignant le portillon du menton. Autant réparer les deux trucs le même jour, tant qu'à faire.

Lucas reste assis avec la chatte pendant que Fernand s'attelle au loquet du portail, les mains tremblant un peu sous l'effort, mais tenant bon. Quand la charnière se referme enfin avec un clic net, le silence qui suit paraît presque étrange, après des mois de ce grincement familier.

La chatte ouvre un œil, regarde son nouveau propriétaire refermer le portillon sans bruit pour la première fois depuis l'été dernier, puis se rendort contre la jambe de Lucas, dans la lumière tiède de cette fin d'après-midi d'octobre.

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Odissea
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