Ce matin-là, dans le bus 38 entre Gare du Nord et Montparnasse, il faisait cette chaleur moite de fin août qui colle la chemise au dos. Lucas Ferrand, vingt-trois ans, revenait d'un entretien d'embauche, cravate encore serrée, assis près de la fenêtre avec pour seule distraction l'odeur de pain chaud qui montait de la boulangerie du coin de la rue, portes ouvertes à cause de la canicule.
À l'arrêt Château-Landon, une femme est montée. La quarantaine, cernes marqués, deux sacs Franprix qui lui sciaient les doigts, le badge d'un hôpital encore accroché à son gilet — visiblement sortie de garde de nuit. Lucas s'est levé d'un bond, presque trop vite, et a lâché : « Tenez, prenez ma place. »
Il pensait bien faire. Il avait mal évalué le terrain.
La femme — elle s'appelait Nadia Berthier — l'a regardé, puis a regardé le siège, puis lui de nouveau. « Pourquoi vous me cédez votre place, à moi ? » Le ton n'était pas hostile, juste sec, chargé d'une fatigue qui cherchait un exutoire.
Lucas a bafouillé : « Ben… vous aviez l'air d'avoir besoin de vous asseoir, avec les sacs et tout. » Mauvaise pioche. « J'ai l'air si vieille que ça ? » a-t-elle lancé, assez fort pour que trois têtes se tournent vers eux. Un type au fond a étouffé un rire dans son masque anti-pollution. Le bus, jusque-là bercé par les annonces automatiques de la RATP, s'est tu d'un coup.
Lucas a viré rouge tomate. « Non, non, pas du tout, je voulais juste… faire un geste. » Nadia a soupiré, le genre de soupir qu'on garde pour la fin d'une garde de douze heures. « Ah, les jeunes. Un coup vous ne cédez rien à personne, un coup vous cédez comme si on portait un âge canonique sur le front. » Mais elle s'est assise quand même, posant ses sacs entre ses pieds avec un bruit de bocaux qui s'entrechoquent. « Je m'assois parce que j'ai les jambes en compote après ma nuit, pas parce que je suis une petite vieille, hein. »
Lucas restait debout, une main crispée sur la barre métallique, sans savoir où poser les yeux — la pub pour un forfait Free au-dessus de la vitre lui a paru soudain fascinante.
Une dame plus âgée, assise juste derrière, s'est penchée : « Laisse tomber, petit, t'as bien fait. » Puis, deux sièges plus loin, une autre voix, celle d'une étudiante avec des écouteurs autour du cou : « Le truc, c'est qu'il faut jamais dire "asseyez-vous", faut dire "je descends bientôt". Ça vexe personne. » Rires dans le bus. Le chauffeur, dans son rétroviseur, a eu l'air d'apprécier la scène plus que la circulation porte de Vanves.
Nadia n'a pas ri tout de suite. Elle a fouillé dans un des sacs Franprix, en a sorti une clémentine — la seule chose qui n'était pas dans un bocal — et l'a fait tourner entre ses paumes sans la peler, comme pour se donner une contenance. Puis elle a levé les yeux vers Lucas, toujours debout, cramoisi, cravaté, cherchant refuge dans une pub Free.
« Seize ans que je fais des nuits à Lariboisière, a-t-elle dit, pas à lui précisément, plutôt au bus entier. Seize ans. Et cette semaine, j'apprends qu'on ne me reprend pas en septembre. Budget. Trois collègues pareil. Alors non, ce n'est pas votre "vous aviez l'air fatiguée" qui m'a vexée. C'est que j'ai quarante-quatre ans et que tout le monde me regarde comme si j'étais finie. »
Elle a posé la clémentine, intacte, sur ses genoux.
« Vous, vous sortez d'un entretien, non ? La cravate trop serrée, ça se voit à trois mètres. »
Lucas a hoché — non, il a dit, la voix un peu cassée : « Ouais. Je saurai lundi. »
« Alors desserrez ce nœud avant d'y retourner un jour. Et cédez votre place à qui veut bien, sans vous excuser après. C'est déjà pas mal, ce que vous avez fait. »
L'arrêt Montparnasse-Bienvenüe a été annoncé. Lucas s'est dirigé vers la porte, a hésité, puis s'est retourné vers Nadia :
« Bon courage, pour la suite. »
« Vous aussi, pour lundi. »
Il est descendu. Par la vitre, il l'a vue enfin peler la clémentine, lentement, en gardant la peau en une seule spirale, comme quelqu'un qui a le temps, tout à coup, de ne penser à rien.
