Il a fallu que je me gare sur le trottoir, devant le portail. La rue des Lilas était pleine de voitures — des berlines propres, une Tesla grise, le vieux break Renault d’un voisin. Chez les Morel, quand ils fêtaient quelque chose, tout le quartier de Trélazé rappliquait.
Je sonne avec le plat en Pyrex contre la hanche. C’est Solange qui ouvre, la belle-sœur, avec son tablier noué serré et cette façon de faire la bise sans toucher la joue.
— Ah, te voilà. Entre. Le barbecue est dans le jardin.
Elle me prend le plat des mains avant que j’aie enlevé ma veste, soulève le couvercle, et son nez se pince comme si le gratin sentait le poisson crevé.
— C’est toi qui l’as fait ?
— Oui. Courgettes, chèvre, un peu de crème…
— Hmm. On va le mettre au bout de la table.
Le bout de la table. Là où on met les trucs qu’on veut voir repartir.
Je ne relève pas. C’est l’anniversaire d’Hugues, son mari, mon frère. Quarante-cinq ans, un golf entier de décorations, des guirlandes en papier qui pendent de la pergola grise. Il y a huit ans, pour ses trente-sept ans, c’est moi qui avais tout organisé dans l’ancien atelier de menuiserie que papa nous avait laissé. Depuis, l’atelier est devenu un showroom de cuisines équipées. C’est Hugues qui gère. Moi, je gère rien — selon Solange.
Les invités tournent autour du buffet comme des poissons dans un bassin trop petit. Le beau-frère de Solange me glisse qu’ils ont posé soixante-sept mille euros de crédit pour la véranda. La voisine d’en face me raconte son mariage en juin, la robe à huit cents. Personne ne me demande comment ça va, moi. Et c’est très bien comme ça. Je vais piquer un morceau sur le bout de la table et je repars avant le gâteau.
Mais il y a un attroupement près du rosier.
Hugues est monté sur une chaise, les bras levés comme un torero. Sa paume droite tient un téléphone. Il rit, et son rire sonne comme une porte de garage qui se bloque.
— Silence ! Silence, tout le monde ! Mon frère va faire son discours !
C’est moi, le frère. Je n’ai rien préparé. La dernière fois que j’ai parlé devant un groupe, c’était pour défendre le devis d’un plafond suspendu.
— Vas-y, Étienne ! lance ma sœur Martine depuis l’allée. Dis-nous que tu l’aimes, qu’on rigole.
Je ne bois pas. Je pose mon assiette en carton sur la table. L’assiette est encore pleine.
— L’année dernière, je n’avais rien à te donner, Hugues. Cette année non plus.
Un froid. Le voisin avec le break Renault arrête de mâcher. Martine croise les bras, comme si j’avais lâché un rot.
— Mais, je continue. Je peux te souhaiter ce qu’on ne t’a jamais souhaité. Ce qu’on ne m’a jamais souhaité non plus. Bon anniversaire, Hugues. Je te souhaite d’avoir enfin le droit de te tromper.
Quelqu’un tousse. La porte du garage se bloque, puis repart.
— Et je te souhaite de vivre dans une maison où t’as pas besoin de mettre les genoux quand tu parles.
Là, Solange a tourné la tête. Pas vers moi — vers Hugues. Un geste net, de médecin qui annonce un résultat. Elle n’a pas crié. Elle n’a rien dit. Le gars de la Tesla a fait un petit pas en arrière, parce que l’anniversaire était en train de tomber en panne.
— Continue, dit Hugues, et sa voix est plus basse, avec une gravité de maire.
— Je te souhaite de gagner deux cent trente mille euros. Précisément.
— Pourquoi deux cent trente mille ? demande Martine.
— Déjà gagné, je réponds.
J’ai sorti le papier de la poche intérieure de ma veste. Un courrier à en-tête de la Banque Postale, celui que je gardais plié en huit depuis le matin. Le chèque, lui, était resté à la maison, calé dans une boîte à chaussures, sous le lit.
— Le loto, j’explique. Samedi dernier. Ne demandez pas combien j’ai joué. Cinquante euros par semaine depuis le premier confinement. Parfois on gagne des pastilles, parfois deux cent trente mille.
Il y a eu ce bruit que font les guêpes autour du melon. Toutes les voix se sont tues en même temps, puis un « deux cent trente mille ? » répété par trois personnes, comme une bourrasque.
Solange a ri. Un rire d’escalier, de celle qui sait que c’est faux.
— Et tu vas t’acheter quoi ? Ton petit studio avec vue sur le parking ?
J’ai répondu sans la regarder. J’ai regardé Hugues.
— Le garage de Mireille Louvet, au 17. Tu sais, celui avec la grenouille en fonte au-dessus de la porte. Un bail de neuf ans. Travaux : dix-neuf mille. Machine à café, six cents. Trois autres machines, quatre mille neuf. Le compresseur, la peinture, les outils. Licence de carrosserie. Assurance pro. Quand tout tourne, un garage de quartier à Trélazé fait ses deux mille de marge par mois. Je te souhaite ça, Hugues.
La guirlande au-dessus de la pergola s’est décrochée d’un côté. Personne n’a bougé.
— Fermé le mardi, j’ajoute. Jour de marché à Angers.
Martine a demandé si c’était une blague. J’ai dit non. Que j’avais visité le garage en février, de nuit, parce que Mireille n’ouvre qu’à six heures le soir quand son arthrose la lâche. Que je savais le nom des trois chats de la gouttière. Que je signais l’acte lundi.
Et là, j’ai dit ce que je n’avais jamais dit.
— Toi, Hugues, tu m’as dit à Noël que je finirais en intérim chez un vitrier. Toi, Martine, tu m’as demandé si je savais compter jusqu’à trente. Toi, Solange, tu m’as interdit de venir à l’atelier de papa parce que — je cite — « les loosers restent dehors ».
Je me trompe peut-être dans les citations. Mais l’ordre était là.
— Samedi, à la station-service, j’ai pris un billet de plus après avoir rempli le Scudo. J’ai dit : dernier. Et il est tombé. Et dans cette voiture, sur la route du retour, j’ai pensé à vous. C’est tout.
Je n’avais pas préparé la fin. Alors j’ai ajouté, bêtement :
— Voilà.
Puis j’ai ouvert la bouteille de vin que j’avais apportée, laissée sur la table au bout, et j’ai bu au goulot. Une gorgée. Le vin était tiède, comme la soirée. Et je suis parti par l’allée de gravier, sans me retourner.
Le plus drôle, c’est que deux jours plus tard, Hugues est venu toquer à mon immeuble avec un sac de pommes de son jardin et qu’il a demandé, la tête basse, s’il pouvait visiter le garage. Pas avec moi. Juste visiter.
J’ai dit : fermé le mardi. Il a hoché la tête. On est restés devant la porte vitrée de l’entrée, sans entrer, à regarder le palier, ce palier qu’on repeignait tous les dix ans et qu’on ne repeindrait plus jamais ensemble.
Je n’ai pas dit non. Ni oui. J’ai dit : « Ramène ta combinaison. Elle est restée dans l’atelier. »
Il est reparti avec son sac de pommes. Il l’avait oublié dans l’allée.
