Ça devait être un simple pique-nique. Chacun dans le quartier de la rue des Tanneurs à Chalon-sur-Saône devait apporter quelque chose commençant par l'initiale de son prénom – un petit jeu que Rose Fabre avait imaginé pour la fête de quartier de septembre. M. Berthier devait apporter du pain, Mme Hivert du vin, la petite Léa de la limonade. Une plaisanterie, rien de plus. Mais pour Ginette Aumont, cinquante-trois ans, comptable dans une entreprise de transport routier près de la gare de triage de Chalon, cette plaisanterie allait devenir la décision qu'elle repoussait depuis onze ans.
Car Ginette aurait dû apporter un gâteau aux pommes. G comme gâteau, G comme Ginette. Au lieu de ça, elle glissa ce samedi après-midi une petite chemise cartonnée dans son sac à main, avec un trousseau de trois clés qui dormaient depuis onze ans dans un tiroir de son bureau, sous des relevés bancaires et un stylo desséché.
Il faut comprendre comment on en était arrivé là. Le père de Ginette, Marcel Aumont, avait tenu un petit garage automobile route de Mâcon, pendant trente-trois ans, jusqu'à sa mort. Sur le papier, le garage appartenait pour moitié à Ginette, pour moitié à son frère cadet, Bernard. C'est ce qu'indiquait l'acte de notoriété établi par le notaire chalonnais au printemps 2015. Mais Bernard, qui avait repris l'affaire, avait expliqué à Ginette, d'une voix mesurée, qu'il serait plus pratique qu'il soit seul inscrit au registre du commerce comme gérant – à cause des emprunts, de l'assurance, des formalités. Elle garderait quand même sa part, ce n'était qu'une question de paperasse.
Ginette avait signé. Elle venait de perdre son mari, elle élevait seule ses deux enfants, et Bernard paraissait si raisonnable, si rassurant – c'était son frère, après tout. Elle se souvient encore de l'odeur de café froid dans l'étude notariale ce jour-là, et du radiateur qui cliquetait pendant qu'elle tenait le stylo.
Depuis, Bernard avait transformé le garage en entreprise employant six salariés, il roulait dans une Peugeot flambant neuve, s'était acheté un pavillon à Chalon-sur-Saône, quartier des Prés-Saint-Jean. Au début, Ginette recevait encore de temps en temps trois cents euros, "pour la famille", disait-il. Au bout de trois ans, plus rien. Quand elle demandait, Bernard répondait que les affaires marchaient mal en ce moment, que les pièces détachées avaient flambé, que le comptable avait tout englouti. Elle le croyait, parce qu'elle voulait le croire. Parce qu'il était son frère, et parce que leur mère, tant qu'elle vivait encore, répétait toujours : ne vous disputez pas pour l'argent, vous n'avez plus que l'un l'autre.
La mère était morte deux ans plus tôt. Depuis, Ginette n'avait plus eu de nouvelles de Bernard, sauf à Noël, de brefs messages, toujours terminés par un émoji souriant.
Le pique-nique du parc Georges-Nouelle était prévu pour le dimanche midi. Le soleil tombait en biais sur les platanes, quelqu'un faisait griller des merguez plus loin, un chien filait en aboyant entre les nappes étalées sur l'herbe, et d'une radio sortait, étouffé, le commentaire du match de l'Élan Chalon. Bernard était présent lui aussi – il habitait à deux rues de là et avait été invité parce qu'il connaissait le mari de Rose Fabre. Il apporta, comme il se doit pour son prénom, une salade de betteraves.
Ginette s'assit à côté de lui, sur la couverture à carreaux, posa la chemise cartonnée entre eux deux et dit seulement : "J'ai apporté aujourd'hui quelque chose qui commence par G. Un gâteau, non. Un grief."
Bernard rit brièvement, comme si elle avait fait une blague, et tendit la main vers le saladier. Puis il remarqua le dossier de plus près, l'autocollant du cabinet Mercier & Associés, avenue Boucicaut, et son geste vers la fourchette ralentit.
"C'est quoi, ce cirque", dit-il, la bouche encore à moitié pleine.
"J'ai fait examiner le garage. Les comptes. Maître Mercier aussi." Elle n'ouvrit même pas la chemise, ce n'était pas nécessaire. "Le garage a réalisé l'année dernière un chiffre d'affaires de quatre cent vingt mille euros. Tu roules en Peugeot neuve. Tu as payé comptant l'acompte de ton pavillon aux Prés-Saint-Jean. Et moi, ça fait huit ans que je n'ai pas vu la couleur de ma part."
"Ginette, ce n'est pas l'endroit—"
"Il n'y a plus d'autre endroit, Bernard. Ça fait trois ans que j'attends un rendez-vous avec toi. Tu l'as toujours annulé."
Autour d'eux, le silence gagnait. Mme Hivert, qui s'apprêtait à verser le vin, suspendit son geste. Léa continua de courir avec sa bouteille de limonade, sans se douter de rien, tandis que les adultes regardaient soudain tous dans la même direction. Un enfant réclamait son ballon roulé dans les buissons, et personne ne réagissait.
Bernard reposa le saladier. "C'est moi qui ai développé cette affaire. Moi. Pas toi."
"Tu l'as fait prospérer. Avec ma part comme capital de départ, celle que Papa nous a laissée à tous les deux. Tout est dans l'acte de notoriété de 2015, la référence est là-dedans." Elle tapota le dossier. "Maître Mercier a déjà préparé une action en reddition de comptes. Concernant ma qualité d'associée, qui me revient selon l'acte, même si tu es seul inscrit au registre du commerce. Il existe une société créée de fait entre nous, ça peut se prouver – par les relevés bancaires des trois premières années, quand tu me virais encore quelque chose. C'était ta façon de reconnaître ma part, noir sur blanc."
Le visage de Bernard vira au gris, puis au rouge. "Tu veux me traîner devant le tribunal ? Pour le garage de Papa ?"
"Je veux ma moitié. Deux cent dix mille euros, c'est la moitié du chiffre d'affaires de l'an dernier, plus les rattrapages des huit dernières années, que l'avocat est en train de calculer. Ou alors je me fais inscrire comme associée à parts égales, cinquante pour cent, et tu me verses ma part chaque mois. C'est toi qui choisis. Tu as deux semaines, après quoi l'assignation part."
M. Berthier, assis deux couvertures plus loin et venu simplement apporter son pain, se leva avec son petit-fils et partit vers l'aire de jeux – non par lâcheté, mais parce qu'il sentait que quelque chose touchait à sa fin ici, quelque chose qui ne le regardait pas.
Bernard tenta encore, plus bas cette fois. "On est frère et sœur."
"On l'était, tant que j'acceptais qu'on me fasse patienter." Ginette se leva, cala le dossier sous son bras, mais laissa les trois vieilles clés sur la couverture, juste devant lui. "Tu peux les garder. J'en ferai refaire des neuves, au cas où j'aurais de nouveau besoin d'entrer dans le garage en tant qu'associée. Maître Mercier te contactera lundi."
Elle partit sans se retourner, passant devant Rose Fabre qui posa brièvement sa main sur son bras, sans un mot. Le commentaire du match continuait à la radio, quelqu'un venait de marquer un panier, on entendait des cris de joie deux couvertures plus loin, sans savoir ce qui venait de se briser entre un frère et une sœur.
Deux semaines plus tard, l'assignation fut effectivement déposée au tribunal. Bernard ne téléphona pas. À la place, au bout de quatre semaines, arriva une lettre de son propre avocat, avec une proposition de transaction : des versements mensuels de mille huit cents euros, rétroactifs sur six ans, ainsi qu'une inscription de Ginette comme associée. Ginette accepta. Pas une victoire éclatante, mais un commencement.
Six mois plus tard, Ginette apprit par hasard, grâce à un avis d'imposition que Maître Mercier avait réclamé dans le cadre du droit à l'information des associés, que Bernard avait contracté dès 2019 un emprunt de quatre-vingt mille euros – garanti par le garage dans son ensemble, donc aussi par sa part à elle, sans qu'elle en ait jamais eu connaissance ni qu'on lui ait demandé son avis. Elle appela son avocat, ne prononça qu'une phrase : "Alors on va regarder ça aussi, maintenant." Cette année-là, à Noël, aucun message de Bernard n'arriva, pas même avec un émoji souriant.
