Je n’oublierai jamais le bruit de la porte vitrée de la pharmacie, ce petit grincement sec quand je l’ai poussée place Carnot. C’était un mercredi matin, un de ces jours de mars où le mistral balaie les platanes et vous glace les os, même en plein soleil. Je venais déposer les ordonnances de maman dans une enveloppe kraft — ces papiers qu’on garde sans trop savoir pourquoi une fois que tout est fini.
En face, la pharmacienne a pianoté sur son clavier, relevé ses lunettes en demi-lune, et son front s’est plissé.
— Vous êtes bien la fille de madame Delorme ?
— Oui, Colette Delorme. Je suis venue annuler ce qui reste. Ma mère est décédée il y a trois semaines.
— Oh, je suis désolée… Mais madame, votre mère n’a rien retiré chez nous depuis novembre. Un simple renouvellement de générique pour la tension, 28 euros. Et avant ça, juillet. C’est tout. Elle n’avait aucun traitement en cours.
Novembre.
Je fixais l’écran qu’elle avait tourné vers moi sans vraiment le voir. Novembre. Maman est morte en mars. Cinq mois sans aucun médicament. Cinq mois pendant lesquels mon frère Vincent m’appelait tous les premiers du mois, comme une horloge suisse, pour me dire que les traitements cardiaques coûtaient une fortune, que la pension de maman ne suffisait pas, qu’il fallait absolument que je fasse le virement de six cents euros. « C’est pour ses médicaments, Sandrine. Tu le fais aujourd’hui, hein ? Parce que la pharmacie, ils rigolent pas, c’est la carte bleue qui pleure. »
— Vous êtes certaine ? j’ai murmuré. Elle prenait peut-être ses médicaments ailleurs ? Je ne sais pas, à la pharmacie de la gare, ou…
— J’ai vérifié dans le système, a dit la femme en secouant la tête. Il n’y a rien d’autre. Absolument rien. Les dernières prescriptions remontent à juillet. Depuis, plus rien.
Je suis sortie avec l’enveloppe vierge à la main. Place Carnot, ce matin-là, y avait un type qui accordait sa guitare sur un banc et des pigeons qui se disputaient un croissant. La vie continuait. Au fond de mon sac, mon téléphone pesait soudain trois tonnes.
J’ai ouvert l’application de ma banque. Six cents euros par mois, multiplier par douze mois, multiplier par quatre ans et demi. Je n’ai pas eu besoin de calculette. Je connais ce chiffre par cœur depuis qu’il tourne dans ma tête : trente-deux mille quatre cents euros. La somme que j’ai virée à mon frère pour « les médicaments de maman ».
Et là, assise sur ce banc, j’ai rembobiné.
——
Quand les problèmes cardiaques de maman sont devenus sérieux, j’ai tout de suite pensé que c’était une chance que Vincent habite encore chez elle. Il n’avait jamais vraiment quitté l’appartement depuis son divorce, ou plutôt, sa femme l’avait foutu dehors et maman l’avait récupéré. Ça m’arrangeait. Moi, je venais d’avoir ma mutation au CHU de la Timone, à Marseille. Les gardes de nuit, la petite Lila à élever seule depuis que Julien s’était barré à Bordeaux, la vie qui ressemblait à un jonglage permanent avec trois balles en feu. Vincent, lui, il était sur place. Il ne bossait pas — enfin, officiellement il cherchait, mais officieusement il avait toujours une combine ou un chantier au noir qui tombait à l’eau.
C’est lui qui a proposé que maman reste dans l’appartement de la Croix-Rousse et qu’il s’occupe d’elle. Sur le coup, j’ai été soulagée. Presque reconnaissante. Il avait le temps, il connaissait ses habitudes, il pouvait l’accompagner aux rendez-vous chez le cardiologue. Moi, c’était trois heures de route rien que pour venir et repartir.
Le premier virement est parti trois mois plus tard.
— Sandrine, le nouveau traitement, c’est du délire, m’avait-il dit d’une voix qui se voulait accablée. Tu sais combien ça coûte par mois, ces bêtabloquants ? Sa pension y passe en entier, et après j’ai même plus de quoi remplir le frigo. Maman est gênée, tu la connais, elle ose pas te demander…
— Combien il te faut ?
— Écoute… avec cinq cents, six cents euros, on devrait joindre les deux bouts.
J’ai viré six cents euros. Le mois suivant, idem. Et celui d’après. Pendant quatre ans et demi, j’ai viré comme on respire. Je posais jamais de questions. J’étais médecin, je savais ce que coûtent les traitements longue durée, je me disais que je faisais ma part.
Quand je montais à Lyon, une fois par mois ou tous les deux mois selon les gardes, maman allait bien. Elle préparait une blanquette, me montrait ses plantes sur le balcon, me parlait des voisins. Un peu plus fatiguée, peut-être, un peu plus silencieuse, mais maman avait toujours été silencieuse. Une femme de cette génération qui ne se plaint pas. Qui serre les dents et qui sert un deuxième café. Qui, surtout, ne dit jamais rien qui pourrait ressembler à un reproche contre son fils.
Je ne posais pas de questions sur l’argent non plus. Parce que poser cette question, ça aurait été comme dire que je ne lui faisais pas confiance. Ça aurait ouvert une brèche dans ce bel arrangement familial où chacun jouait son rôle sans froisser personne.
C’est fou comme on peut être naïve quand on veut croire que tout va bien.
——
L’enterrement a été sobre. Un petit cimetière derrière le fort de Vaise, avec la Saône qui scintille en contrebas. Vincent avait tout organisé. Les fleurs, le prêtre, le vin d’honneur dans l’arrière-salle du café habituel. Il avait l’air abattu, les yeux rouges. Le frère courageux, épuisé par des années à veiller sur sa vieille mère malade. Mes collègues, venus de Marseille, l’ont pris en pitié. « Il a été formidable avec elle, le pauvre. Tu as de la chance d’avoir un frère comme ça. »
Dans le brouillard des condoléances, je l’ai serré dans mes bras. Son corps était rigide comme un manche à balai. J’ai pensé au choc du deuil.
Sept jours plus tard, la pharmacienne me disait que maman n’avait pas acheté un seul médicament depuis des mois.
——
Je suis restée sur ce banc une bonne demi-heure. Le guitariste est parti. Les pigeons aussi. Je fixais la liste des virements sur l’écran de mon téléphone. Chaque premier du mois, comme un métronome. Pendant que maman faisait des confitures sur sa cuisinière à gaz en me jurant que le cardiologue était content.
J’ai appelé Vincent.
— Allô, Sandrine ? s’est-il étonné. T’es encore à Lyon ? Je croyais que tu reprenais la route ce matin.
— Je suis allée à la pharmacie. Celle de la place Carnot. Où maman prenait ses médicaments depuis vingt ans.
Le silence qu’il y a eu à l’autre bout m’a glacée plus que le vent. Pas le silence de quelqu’un qui réfléchit. Celui de quelqu’un qui se prépare à mentir. Un silence de salle d’attente, de ceux que j’entendais au boulot quand les proches comprenaient que l’état de leur conjoint était plus grave qu’ils ne le croyaient.
— Ah, ouais ? Et alors ?
— Alors il n’y a rien depuis novembre. Aucun traitement, Vincent. Pas même une boîte de paracétamol. Depuis quatre mois, maman ne prenait plus rien.
Un autre silence. Puis sa voix a changé, plus basse, plus rapide :
— Attends, tu crois quoi, là ? Que c’est moi qui ai arrêté ? Elle voulait plus, Sandrine. Elle disait qu’elle en avait marre des cachets. C’est pas à moi qu’il faut en vouloir, c’est elle qui…
— Vincent, je viens de voir l’historique d’achats. Il n’y a rien depuis novembre. Et les mois d’avant, tu sais combien ça coûtait, les médocs que tu me disais « hors de prix » ? Trente euros par-ci, cinquante euros par-là. Des génériques à trois francs six sous. Et toi, tu m’as ponctionnée six cents euros par mois pendant plus de quatre ans. Trente-deux mille euros. Pour quoi faire ?
J’ai entendu un bruit métallique. La porte du frigo. Il venait d’ouvrir la porte du frigo. Ce vieux frigo Siemens qui ronronnait depuis l’élection de Mitterrand, là, dans la cuisine de maman, pendant que je lui demandais des comptes sur quatre ans de mensonges. Il s’est servi un verre avant de répondre.
— Maman était au courant, il a lâché d’une voix bizarre, comme s’il crachait une confidence qu’il gardait depuis trop longtemps. C’est elle qui m’a dit de faire ça. Elle voyait bien que je galérais, que je trouvais rien de stable. Elle m’a dit, mot pour mot : « Demande à ta sœur, elle a un bon salaire. Dis-lui que c’est pour les médicaments, elle cherchera pas plus loin. » C’est maman qui a proposé, Sandrine. Moi, au début, je voulais même pas. Tu me crois pas, tant pis.
J’ai fermé les yeux. Place Carnot, la guitare au loin. Le vent qui balaie les platanes.
Cette explication-là, c’était la pire de toutes. Parce que, je la connaissais, maman. Assez pour savoir qu’elle avait très bien pu dire ça. Pas pour elle ; pour lui. Pour protéger son fils prodigue de la honte d’avouer qu’à cinquante-deux ans il ne savait pas se prendre en charge. Pour garder la paix. Pour que tout le monde reste en bons termes, même au prix d’un mensonge énorme. Maman aurait avalé n’importe quelle pilule de silence pour éviter de dire à ses enfants : « L’un de vous deux est en train d’arnaquer l’autre. »
— Je ne porterai pas plainte, Vincent, j’ai murmuré. Tu es mon frère, et maman ne l’aurait pas supporté. Mais ne m’appelle plus. Et surtout, ne me demande plus jamais un centime. Ce qui est fait est fait. Mais c’est terminé.
J’ai raccroché avant qu’il puisse répondre.
——
Je ne suis pas rentrée directement à Marseille. Je suis montée à pied jusqu’à l’appartement. Sa clé était encore dans ma poche. L’odeur de maman m’a sauté au visage : lavande, bouillon de poule, un fond de poussière chaude sur les radiateurs. Sur la table de la cuisine, il y avait sa tasse préférée, celle avec les coquelicots ébréchés, celle que je lui avais achetée à Limoges il y a vingt ans. Elle était encore là, comme si elle allait revenir d’une minute à l’autre.
J’ai ouvert le tiroir où elle rangeait ses papiers. Les relevés de pension, le livret de caisse d’épargne, les factures de l’électricité. Et, tout en dessous, un petit carnet à spirale, un de ces carnets de comptes que les vieux tiennent avec des colonnes tracées à la règle. Je l’ai retourné.
D’un côté, les dépenses. Ses vraies dépenses. Le marché, le teinturier, EDF. De l’autre, des chiffres entourés en rouge soigneusement alignés. Six cents euros. Six cents euros. Six cents euros. Tous les mois, sans exception, pendant quatre ans et demi, calligraphiés de la petite écriture tremblée qu’elle avait à la fin.
À côté de la dernière ligne, en dessous du dernier janvier, elle avait écrit, d’une encre plus pâle, comme si elle appuyait à peine :
« Pour Vincent, d’accord. Mais ne le dis pas à Sandrine. Elle comprendrait pas. »
Je n’ai pas pleuré tout de suite. La colère m’anesthésie parfois, et là, elle était froide et pleine d’aiguilles, concentrée dans le plexus. Ce n’est qu’en reposant le carnet que j’ai vu la photo coincée sous le sous-main du téléphone. Une photo de moi, à la plage des Catalans, il y a des années, avec Lila bébé dans les bras. Elle l’avait gardée là, à portée de main, en permanence.
——
Je suis repartie une heure plus tard, les clés posées bien en évidence sur le buffet de l’entrée. En descendant les pentes de la Croix-Rousse, j’ai croisé une vieille dame qui remontait son caddie, le dos courbé, le regard buté. Elle avait la même démarche que maman les derniers mois, lente et tenace, comme si chaque pas était une phrase qu’elle refusait de ne pas finir.
Je me suis arrêtée net. J’ai repensé à ce que disait Vincent au téléphone : « Elle voulait plus. Elle disait qu’elle en avait marre des cachets. » Et si c’était vrai ? Pas le mensonge sur l’argent — ça, c’était du pur Vincent. Mais son refus de se soigner. Le fait qu’elle n’ait plus rien acheté à partir de novembre. Est-ce qu’elle avait simplement décidé, un jour, que ça ne valait plus le coup ? Qu’elle avait assez donné, assez vécu, assez protégé tout le monde, et que la seule chose qui lui restait, c’était de choisir le moment où elle arrêterait de se battre ?
Je ne le saurai jamais. Maman ne m’aurait rien dit. Elle n’a jamais rien dit.
Ce soir-là, de retour à Marseille, j’ai fait une chose que je n’avais pas faite depuis des années. J’ai sorti la vieille cocotte en fonte qu’elle m’avait donnée quand j’avais emménagé dans mon premier appartement, et j’ai fait une blanquette. J’y ai mis toute la crème, tout le vin blanc, tous les petits oignons qu’elle mettait. Pendant que ça mijotait et que l’appartement se remplissait de l’odeur de son temps à elle, j’ai envoyé un message à Vincent.
« Tu viens déjeuner dimanche prochain. Je fais une blanquette. On ne parlera pas du passé. Mais je ne pardonnerai jamais tout à fait. »
Il a répondu vingt minutes plus tard. Un pouce levé.
C’est tout. Un putain de pouce levé.
J’ai regardé mon téléphone un moment. Puis j’ai éteint le gaz, j’ai posé la cocotte au milieu de la table, et j’ai mangé seule, les yeux dans le vide, avec la photo de maman posée contre la bouteille de vin.
