Les Deux Cent Mille Euros de Ma Belle-Mère

Je m’appelle Karim, j’ai quarante-deux ans, et je vis à Lyon depuis toujours. Enfin, depuis toujours façon de parler : je vis dans un appartement de la Croix-Rousse que ma mère a acheté il y a vingt-six ans avec ses indemnités de licenciement de l’usine textile de Villeurbanne. C’est elle qui a tout payé. Pas moi. Moi, à l’époque, je faisais des allers-retours entre les petits boulots et les soirées à boire des Leffe en terrasse.

Ma mère s’appelle Josiane. Elle a soixante-douze ans, les cheveux courts teints en roux, et une opinion sur tout. Quand je lui ai présenté Nadia, il y a huit ans, elle a dit : « Elle est gentille, mais elle a pas les pieds sur terre. » Nadia est hôtesse d’accueil dans une clinique privée du sixième arrondissement. Elle parle trois langues, elle aime les expos et les sushis. Moi, je suis cariste chez un grossiste en pièces détachées auto, à Vénissieux. Ma mère n’a jamais compris ce que je faisais avec une fille comme ça.

On a emménagé ensemble dans l’appartement de la Croix-Rousse. Ma mère, elle, a pris un studio à Caluire, juste de l’autre côté du Rhône. Elle passait tous les dimanches, soi-disant pour voir si tout allait bien. En réalité, pour vérifier que Nadia ne m’avait pas vidé les comptes. Elle l’a toujours traitée avec une politesse glaciale, le genre de politesse qui fait baisser le chauffage dans une pièce.

Tout a changé quand mon frère Rémi a divorcé.

Rémi, c’est l’aîné. Il a toujours été le préféré, même si ma mère jure que non. Il a monté une petite entreprise de plomberie à Annecy, une affaire qui marchait pas trop mal jusqu’au Covid. Après le divorce, son ex-femme est repartie avec la moitié du capital. Rémi a failli déposer le bilan. Il est venu pleurer dans le giron familial, et ma mère a sorti le carnet de chèques.

Je l’ai appris par hasard, un mardi, en tombant sur un relevé de compte qu’elle avait laissé sur la table basse.

Elle avait viré deux cent mille euros à Rémi.

Je l’ai regardée, le relevé à la main. « C’est quoi, ça ? »

Elle a haussé les épaules. « Ton frère a besoin d’aide. Tu voudrais que je le laisse couler ? »

« Et moi ? »

Elle a plié son écharpe, lentement. « Toi, t’as un travail, t’as un toit, t’as pas d’enfant. Tu veux quoi de plus ? »

Je venais de lui demander un coup de main pour l’apport d’un petit studio qu’on voulait acheter avec Nadia, pour ne plus dépendre d’elle. Elle m’avait répondu qu’elle n’avait pas d’argent disponible.

Deux cent mille euros. Rémi, lui, il a même pas eu besoin de demander.

Le pire, c’est que Rémi n’est jamais venu me voir. Pas un coup de fil, pas un message. Il a encaissé l’argent comme si c’était un dû. Quelques semaines plus tard, Nadia est tombée sur une photo de lui sur Facebook, en train de poser devant un couloir de nage à Aix-les-Bains, le pouce levé. Le plombier d’Annecy était en cure thermale.

Moi, je me suis retenu. J’ai avalé la colère, le ressentiment, tout le catalogue des aigreurs familiales. Je me suis dit : c’est sa mère, elle fait ce qu’elle veut de son argent. J’ai essayé de repousser l’amertume au fond, avec le reste. Et je n’ai rien dit à Nadia.

Mais Josiane, elle, n’a jamais su se taire.

Un dimanche, elle était à la maison. Nadia préparait une quiche dans la cuisine. Moi j’étais sur le balcon, je fumais une cigarette en écoutant les pots d’échappement des montées de la Croix-Rousse. Et je l’ai entendue, depuis la cuisine, sa voix nette qui traversait le salon :

« Tu vois, ma fille, dans la vie, il faut être un peu plus combative. Regarde Karim, il a pas eu les mêmes chances que son frère. Il a toujours eu besoin d’être poussé. C’est pour ça que je l’ai pas aidé. Il aurait tout dépensé dans des futilités. »

Je suis resté pétrifié. Elle s’adressait à Nadia comme à une enfant. Nadia n’a pas répondu. Moi, j’ai écrasé ma cigarette dans le cendrier.

J’ai fait semblant de n’avoir rien entendu.

Cet hiver-là, ma mère a fait un malaise cardiaque. Rien de grave, ont dit les médecins de l’hôpital de la Croix-Rousse. Mais il fallait une convalescence, quelqu’un pour l’aider au quotidien. Rémi vivait à Annecy, il avait son entreprise à sauver, pas le temps. Moi, j’ai posé des jours d’arrêt, j’ai fait les allers-retours avec le studio de Caluire, les courses, les ordonnances.

Un matin, dans sa boîte aux lettres, j’ai trouvé une enveloppe de la mutuelle. Elle m’avait fait signer, deux ans plus tôt, une procuration pour ses papiers administratifs. J’ai ouvert l’enveloppe machinalement, dans l’escalier.

C’était un courrier de la Mutuelle de l’Est lyonnais. Un remboursement de soins, trop élevé, avec une demande de justification. Et sous les échanges, une mention manuscrite, au dos d’un formulaire.

Je l’ai lu trois fois.

L’adresse de ma mère était bien à Caluire. Mais en dessous, une note de la mutuelle : « Suite à votre appel du 14 mars, nous confirmons que votre contrat ne couvre pas les cures thermales. » L’appel avait été passé par ma mère. Pour une cure. La même cure que Rémi avait faite à Aix-les-Bains.

J’ai mis la lettre dans ma poche. Le soir, je l’ai posée sur la table basse, à côté de la boîte de Doliprane.

« Maman. »

Elle a tourné la tête. « Quoi ? »

« Ta mutuelle, elle rembourse les cures thermales ? »

Elle a eu un petit battement de paupières. « Qu’est-ce que tu me racontes ? »

J’ai sorti la lettre. Je l’ai tenue devant elle, à deux doigts. « Tu peux me relire ce passage ? »

Elle n’a pas pris la lettre. Elle a mis sa main sur sa poitrine, théâtralement. « Ah, tu vas pas me faire une scène, je suis fatiguée. »

« Tu as payé la cure de Rémi. Avec ta mutuelle ou avec ton argent, je m’en fous. Mais tu m’as refusé à moi un prêt pour acheter un studio, en me disant que tu n’avais rien. »

« Rémi était épuisé. Il avait besoin de souffler. »

J’ai posé la lettre. Je me suis assis en face d’elle. « Maman, j’ai posé des arrêts maladie pour venir te faire tes courses. Je paie tes médicaments quand ta carte Vitale est à jour. Je te monte ton bois de chauffage. Et tu me racontes que je suis un incapable. Devant Nadia. »

Elle a fermé les yeux, comme pour couper court. « Je ne t’ai jamais dit ça. »

« Tu l’as dit à Nadia. Je l’ai entendu. »

Le silence s’est installé, lourd. Elle a tripoté sa bague, un vieux saphir toute rayé. Puis elle a dit, d’une voix blanche :

« Tu n’as jamais su gérer l’argent, Karim. Je ne te fais pas confiance. »

J’ai eu l’impression que le sol se dérobait. Pas à cause de la phrase, mais à cause du calme avec lequel elle l’avait dite. Comme une évidence.

Je n’ai pas crié. Je me suis levé. J’ai pris une bouteille d’Évian dans le frigo, j’ai bu au goulot, les doigts serrés sur le plastique. Puis je suis parti dans la nuit lyonnaise, rejoindre Nadia.

Moi, je n’avais pas deux cent mille euros. Mais j’avais quelque chose qu’elle avait oublié : la procuration.

Le lendemain, je suis allé à la banque postale de la place de la Croix-Rousse. J’ai demandé un relevé des donations récentes. La conseillère, une femme brune qui mâchait un stylo, m’a demandé si j’étais habilité. J’ai poussé la procuration devant elle. Elle a appelé un audit. On m’a apporté l’état des virements : la mutuelle, le livret A, le PEL. Le tout sur trois ans.

Il n’y avait pas que les deux cent mille euros pour Rémi. Il y avait des virements réguliers à une entreprise de plomberie d’Annecy, depuis 2022. 4 300€ en janvier, 5 200€ en mars, 3 900€ en juin. Des factures d’essence, des frais de déplacement, un fourgon neuf acheté en leasing. Rémi avait moins de charge, mais il fallait bien entretenir tout ça.

J’ai demandé le total. La conseillère a tapoté sur son clavier, a fait une moue. « Sur les trois dernières années, ça fait 276 500€. »

J’ai cru que j’allais vomir.

Je suis rentré à l’appartement. Nadia épluchait une orange dans la cuisine. Je lui ai tout raconté. Elle m’a écouté, sans rien dire, en détachant les peaux blanches, une à une. Puis elle a posé le couteau. « Qu’est-ce que tu vas faire ? »

« Je vais aller voir un notaire. »

C’est ce que j’ai fait. Maître Lefebvre, une étude rue de la République. Un homme sec, qui sentait le vieux papier. Je lui ai apporté la procuration, les relevés, la lettre de la mutuelle. Il a mis ses lunettes, m’a fait répéter l’histoire. Puis il a dit :

« La procuration vous donne accès, mais vous ne pouvez pas prendre de décisions financières unilatérales. En revanche, vous pouvez signaler au juge des tutelles. »

Le juge des tutelles. J’avais le droit d’appuyer là où ça faisait mal. J’ai rempli un dossier. J’ai joint les relevés, les preuves. Un frère qui profite, une mère qui se dépouille. Un signalement motivé. Ce n’était pas de la vengeance, c’était de la protection.

Deux semaines plus tard, ma mère m’a appelé, furieuse. « On m’a envoyé un courrier du tribunal ! Tu as osé ? »

« Je n’ai rien osé. J’ai signalé des transferts à ton frère alors que tu m’as refusé un prêt. Il fallait bien que quelqu’un vérifie. »

Elle a bafouillé, puis elle a raccroché. C’est la dernière fois qu’elle m’a parlé.

Le juge a mis des semaines à trancher. Pendant ce temps, Rémi est monté à Lyon, un dimanche, pour me menacer. Il s’est garé devant l’immeuble, un fourgon mal nettoyé. Il a sonné. J’ai ouvert, il est entré dans le salon sans attendre.

« T’es fier de toi ? » a-t-il craché.

« Toi, tu dors bien avec tes deux cent mille euros ? »

Il a crispé les mâchoires. « C’est maman qui a voulu me prêter. C’est pas mes affaires. »

« Et la cure, c’était un prêt aussi ? »

Il a donné un coup de pied dans le pied de table. Puis il a tourné les talons et il est parti en claquant la porte. Nadia, dans la chambre, n’a pas bougé.

Le jugement est tombé au printemps. La juge a estimé que ma mère n’était pas en péril immédiat, mais elle a ordonné une mesure de curatelle renforcée. Rémi a dû rembourser 100 000€ immédiatement, sous peine de saisie. Les deux cent mille euros ne lui appartenaient plus. Moi, j’ai été désigné pour gérer les comptes de ma mère, avec l’obligation de ne plus verser un centime à Rémi sans justificatif.

Je ne l’ai pas fait pour l’argent. Je l’ai fait parce que, ce jour-là, dans la cuisine, ma mère avait dit que je n’étais pas capable.

Aujourd’hui, Josiane vit toujours dans son studio à Caluire. Je me rends chez elle deux fois par semaine, je fais ses courses, je gère ses papiers. Nous ne parlons presque pas. Le jour où la décision de curatelle est tombée, elle m’a regardé et m’a dit :

« Au moins, tu as appris à te défendre. »

Je n’ai pas répondu. J’ai posé la facture EDF sur la table de la cuisine, j’ai remis le carnet de chèques dans le tiroir. Et je suis reparti dans le couloir, avec le sentiment d’avoir enfin arrêté d’attendre quelque chose qui ne viendrait jamais.

En passant devant la boîte aux lettres, j’ai vu une enveloppe de la mutuelle. Je l’ai laissée là, sans l’ouvrir.

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Odissea
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