Il est 23h17 quand maître Lefèvre, le notaire, pose sur la table une simple boîte à chaussures. Les funérailles de mon père viennent de s’achever sous une pluie fine de novembre, et mes doigts sentent encore le froid du cimetière de l'Estaque, ce quartier de Marseille accroché aux rochers.
La boîte est entourée d’un élastique à légumes, de ceux qu’on récupère sur les bottes de radis. À l’intérieur, une enveloppe kraft avec mon prénom tracé au feutre noir. L’écriture de mon père. Appliquée, un peu tremblée.
J’ouvre.
« Ma petite Estelle, mon trésor, j’espère que tu pourras me pardonner après avoir vu ce qu’il y a là-dedans. »
Je baisse la feuille et je regarde au fond de la boîte.
Mon souffle se coince quelque part entre ma gorge et mes côtes.
Mes premiers souvenirs de mon père, Jean, tiennent tous dans une odeur. Un mélange de gasoil, de sel incrusté dans le tissu, et de ce savon vert de chantier naval qu’il laissait fondre sur l’évier après ses douches du soir.
Sa veste de travail bleu marine pendait dans l’entrée de notre deux-pièces, quartier du Panier, avec le logo du Grand Port Maritime brodé sur la poitrine. Les jours de mistral, elle séchait sur une chaise devant la fenêtre, et le vent faisait claquer les manches contre le dossier comme des paumes fatiguées.
Il était docker. Depuis toujours, pour moi.
Mais avant moi, avant que ma mère ne parte acheter un paquet de cigarettes un jeudi d’avril pour ne jamais revenir, mon père était en première année à l’École Centrale de Marseille. Section génie maritime. Il voulait construire des cargos, concevoir des coques qui traverseraient les océans.
Il a tout arrêté la semaine de mes quatre ans.
Pas de cris, pas d’amertume. Juste un matin où il a rangé ses polycopiés dans un carton, mis une casquette sur sa tête, et pris le bus 35 jusqu’à la Joliette.
Quand je lui demandais, vers douze ou treize ans, s’il regrettait, il passait sa main sur ma tête et disait :
— Regretter quoi, ma puce ? J’ai le plus beau cargo du monde à faire naviguer chaque jour.
Il parlait de moi. De moi qui rentrais de l’école avec des étoiles dans les yeux et des notes de maths à lui faire vérifier le soir, quand il n’était pas trop cassé.
Il s’endormait parfois assis contre la table de la cuisine, une moitié de biscotte à la main, et je le secouais doucement pour qu’il aille s’allonger. Ses mains étaient crevassées comme la terre rouge de l’arrière-pays en août. Il ne se plaignait jamais. Même quand les factures arrivaient en même temps que les jours fériés chômés, même quand le frigo ne contenait qu’un reste de tian d’aubergines et trois yaourts.
— Je n’ai pas faim, ma puce. Mange, toi. Tu grandis.
Je le vois encore me sourire avec ses dents un peu jaunies, ses yeux bleu passé, la peau de ses tempes bronzée par dix mille heures de containers déchargés sous le soleil du bassin Est.
Il n’avait qu’un seul luxe : il achetait, tous les six mois, un carnet neuf à spirale. Il disait que c’était pour noter ses « comptes ». Mais ce carnet, il ne me le montrait jamais. Il le rangeait sous son matelas. Avec un petit cadenas.
Je croyais que c’étaient des dettes.
Pendant des années, je me suis fait le serment de lui rendre tout ce qu’il m’avait donné. De lui offrir une jolie maison avec un figuier dans la cour, de lui payer des vacances sur une île grecque, de le voir enfin s’arrêter.
Je n’ai jamais eu le temps. Il avait soixante-trois ans. Le diagnostic est tombé en mars. On l’a enterré en novembre.
Un cancer du pancréas, fulgurant. La seule chose rapide qu’il ait jamais faite dans sa vie.
Alors quand le notaire me tend cette boîte à chaussures dans son bureau qui sent l’encaustique et la naphtaline, je ne m’attends à rien. Ou plutôt, je m’attends à des papiers administratifs. Peut-être un livret de famille que je n’ai jamais vu.
Je sors du fond de la boîte une enveloppe épaisse et une clé plate, de celles qu’on utilise pour les vieux casiers de consigne.
Le notaire me dit que mon père l’a déposée ici il y a deux ans, avec des instructions très claires : me la remettre uniquement après son enterrement, en main propre, sans témoin.
Je déplie les feuilles. Une dizaine de pages couvertes de sa petite écriture ronde, appliquée comme un écolier qui s’applique à ne pas dépasser les lignes.
« Ma petite Estelle, mon trésor… »
Mes yeux brûlent déjà.
« Si tu lis ceci, c’est que je suis parti. Je t’en prie, ne crois pas une seule seconde que j’ai sacrifié ma vie pour toi. Sacrifier, c’est renoncer à quelque chose de plus important. Il n’y avait rien de plus important que toi. Tu as été ma plus belle aventure. »
Le notaire toussote. Je relève la tête. Il me fait signe de continuer, tourne légèrement sa chaise pour me laisser de l’intimité.
Je reprends ma lecture.
« Ce que tu tiens entre tes mains, c’est mon autre trésor. Celui que je n’ai jamais montré à personne. Tous les soirs, quand tu étais couchée, je me relevais. De vingt-trois heures à deux heures du matin. Parfois plus quand le shift du lendemain était d’après-midi. Je reprenais mes cours d’ingénieur. Tout seul. J’empruntais des manuels à la bibliothèque de Saint-Charles, sous un faux nom pour ne pas qu’on me retrouve. J’ai mis douze ans. Douze ans, ma puce, pour finir une école que j’avais commencée à vingt ans, et que je n’ai jamais abandonnée. »
Mes doigts tremblent si fort que la feuille vibre.
Je plonge la main dans la boîte et je sors ce que je n’avais pas vu en premier : sous les lettres, un diplôme. Un diplôme tout simple, pas encadré, pas plastifié. « Diplôme d’Ingénieur – École Centrale de Marseille – Spécialité Génie Maritime. Jean-Baptiste Estérel. » Promo 2007. L’année de mes quinze ans.
J’avais quinze ans. Cette année-là, je l’ai vu rentrer un soir avec des cernes si noires que je lui ai demandé s’il s’était battu. Il m’avait répondu : « Un peu, ma puce. Mais j’ai gagné. »
Il n’avait rien dit d’autre.
La clé plate, elle, ouvre un casier à la gare Saint-Charles. Je l’apprendrai le lendemain matin. Dans ce casier, il avait rangé tous ses carnets. Ces fameux carnets à spirale qui m’intriguaient tant. Pas des comptes.
Des calculs de résistance des matériaux. Des croquis de gouvernails. Des formules de dynamique des fluides. Des pages et des pages de dessins de coques de navires, certains si précis que les lignes semblaient tracées à la règle alors qu’elles étaient faites à main levée, au stylo-bille, sous une ampoule nue de cuisine.
Au fond du casier, une toute petite enveloppe jaunie.
Et dedans, ces derniers mots :
« Je n’ai jamais construit de bateaux, Estelle. Mais j’ai construit une femme. La plus belle, la plus solide, la plus courageuse. Et ça, c’est un navire qui tiendra toutes les mers, ma fille. Toutes les mers. »
Je suis restée assise sur le banc de la gare, au milieu des voyageurs qui couraient, des haut-parleurs qui annonçaient des quais, des pigeons qui picoraient un reste de croissant.
Et j’ai serré les carnets contre moi, en respirant l’odeur du vieux papier et du sel, comme quand il me prenait dans ses bras en rentrant du port.
