Le camion de sable qui n’attendait jamais

Je m'appelle Rachid Belkacem, j'ai quarante-trois ans, et pendant onze ans j'ai tenu un dépôt de matériaux de construction à Vitry-sur-Seine, en bordure de la Seine, à deux pas du périphérique. Un hangar en tôle, une cour en gravier, et cette odeur de poussière de ciment qui ne part jamais des vêtements, même après trois lessives.

C'est ma belle-sœur, Fatima, qui m'a mis sur cette annonce. Enfin, façon de parler — c'est plutôt moi qui l'ai postée, et elle qui n'arrêtait pas de me demander pourquoi personne ne restait.

« Cinquante euros la journée, disponible tout de suite, contrat pas nécessaire », j'écrivais. Douze, treize points de livraison par jour. Deux cents sacs de ciment à charger et décharger, parfois deux cent cinquante, avec une prime de cinq à dix euros les jours chargés. Un pont d'or, disait tout le monde sur le groupe Facebook du quartier. Et pourtant, en trois ans, j'ai vu défiler une bonne quarantaine de gars. Aucun n'a tenu plus de deux ou trois jours.

Je vais vous raconter pourquoi. Pas pour me faire plaindre — j'ai fait ce choix, personne ne m'a forcé. Mais parce qu'il y a une différence entre ce qu'on voit de l'extérieur et ce qu'on vit dedans, et cette différence-là, personne ne veut l'entendre.

Le dépôt appartenait à mon père avant moi. Quand il est mort, en 2015, j'ai hérité du hangar, d'un camion Renault qui tombait en panne une fois sur deux, et de dix-sept mille euros de dettes fournisseurs qu'il avait cachées à tout le monde, même à ma mère. J'avais le choix : vendre le terrain à un promoteur qui voulait y construire des studios, ou continuer. J'ai continué. Par fierté, par manque d'imagination, je ne sais pas trop.

Les premières années, je faisais tout seul. Le chargement, la livraison, la compta le soir sur la table de la cuisine pendant que ma fille Yasmine faisait ses devoirs à côté. Puis j'ai commencé à embaucher des extras à la journée, au noir la plupart du temps, parce que je ne pouvais pas me permettre les charges. Je sais, ce n'est pas légal. Je l'ai fait quand même.

Le problème avec ce boulot, ce n'est pas le poids des sacs — trente-cinq kilos, on s'habitue au bout de quelques jours. Le problème, c'est le rythme. Les clients appellent à sept heures, veulent être livrés avant neuf. D'autres appellent à quatorze heures pour une livraison urgente parce que le chantier est bloqué. Il n'y a pas d'horaires fixes, pas de pause déjeuner garantie, parce que si je dis non à un client pressé, il va chez le concurrent à Alfortville et je ne le revois jamais.

Un gars qui s'appelait Kevin est resté un jour et demi. Il est parti sans un mot, en laissant son gilet jaune plié sur le siège passager du camion. Je l'ai revu deux mois après, au Franprix du coin. Il m'a dit : « Rachid, t'es un bon gars, mais ton boulot, c'est fait pour tuer un homme, pas pour le payer. » J'ai encaissé sans répondre.

Ce qui a vraiment changé les choses, c'est un mardi de mars, il y a sept mois. Il pleuvait depuis trois jours d'affilée, la cour était un bourbier, et j'avais engagé un jeune, Mathis, vingt-deux ans, tout juste sorti d'une formation d'électricien qu'il n'arrivait pas à convertir en emploi. Le onzième arrêt de la journée, un pavillon à Choisy-le-Roi, il a glissé sur les marches mouillées avec un sac sur l'épaule. Il est tombé en arrière, la tête a cogné le rebord en béton du perron. Pas grave — quatre points de suture, une commotion légère. Mais j'étais là, à côté, avec le camion moteur allumé et douze sacs encore à livrer avant dix-neuf heures, et pendant une seconde j'ai pensé au camion, pas à lui.

Cette seconde-là, je ne l'ai jamais oubliée.

J'ai payé les frais médicaux de Mathis de ma poche, mille cent quarante euros, parce que je ne l'avais pas déclaré. Il ne m'en a jamais voulu, il m'a même appelé pour prendre des nouvelles du dépôt après. Mais moi, j'ai commencé à mal dormir. Ma femme, Naïma, s'en est rendu compte avant moi — elle m'a trouvé un soir assis dans la cour à trois heures du matin, à regarder le camion garé sous la pluie, sans raison.

Le lendemain, elle m'a posé les papiers de la comptabilité sur la table du petit-déjeuner, sans un mot. Elle les avait épluchés en cachette pendant des semaines. Les marges réelles, une fois le carburant, l'assurance du camion, les réparations et ce que je payais aux extras retirés : douze pour cent. Douze pour cent sur un boulot qui pouvait, un jour de pluie, envoyer un gamin de vingt-deux ans à l'hôpital.

« Tu gagnes ta vie sur le dos des gens qui ne tiennent pas trois jours, m'a-t-elle dit. Et le jour où quelqu'un se tue vraiment sur un de tes chantiers, tu perds tout : le hangar, la maison, tout. »

J'ai voulu discuter. Elle m'a coupé — elle n'a pas élevé la voix, elle s'est juste levée, a pris son sac et est partie chercher Yasmine à l'école, en me laissant seul avec les papiers étalés devant moi et mon café qui refroidissait.

Ça a duré trois semaines comme ça, entre nous. Pas de dispute frontale, juste ce silence pesant du soir, les repas pris presque en décalé. Jusqu'au jour où elle a posé, sans prévenir, un dossier bleu sur la table : les coordonnées d'un cabinet d'expertise-comptable à Créteil, spécialisé dans la régularisation des petites entreprises du BTP, et une simulation chiffrée de ce que coûterait la mise en règle — cotisations sociales, assurance accident du travail, tout.

Vingt-trois mille euros sur deux ans pour être en conformité. Une somme que je n'avais pas.

J'ai vendu le camion Renault, celui qui tombait en panne, à un ferrailleur de Rungis pour quatre mille cinq cents euros. J'ai renégocié le bail du hangar avec le propriétaire, un vieux monsieur nommé Duforest qui connaissait mon père, en acceptant de payer un peu plus cher mais avec un contrat écrit cette fois, pas un arrangement à la poignée de main. Et j'ai déclaré, un par un, les quatre gars que j'embauchais encore à la journée, en régularisant leurs contrats sur les six mois suivants.

Ça m'a coûté. Ma marge est passée de douze à quatre pour cent la première année. J'ai dû refuser des commandes que je ne pouvais plus honorer avec un seul camion loué. J'ai perdu deux clients réguliers qui trouvaient mes nouveaux tarifs trop élevés.

Mais un soir d'octobre, il y a deux semaines, Naïma m'a servi un tajine — celui qu'elle fait pour les grandes occasions, avec les pruneaux et les amandes grillées — et elle a posé devant moi, sans commentaire, le récépissé de la déclaration URSSAF validée pour le dernier extra en date, un certain Bilal. Je l'ai regardé, elle m'a regardé, on n'a rien dit de plus. Elle a juste repris sa fourchette, et le chat de Yasmine est venu se frotter contre ma jambe sous la table, comme un soir ordinaire.

Le dépôt tourne toujours. Moins de tonnage, plus lentement, mais personne n'a plus quitté au bout d'un jour et demi depuis sept mois.

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