Le carnet à carreaux de la table douze

Je m'appelle Aurélien, j'ai trente-quatre ans, et je tiens une pâtisserie-salon de thé rue des Trois-Frères, dans le dix-huitième arrondissement, depuis six ans. Ce jour-là, un mardi de la fin septembre, il pleuvait sur Montmartre depuis le matin, et j'avais laissé la porte entrouverte pour aérer entre deux fournées de kouign-amann.

Vers seize heures, une jeune femme est entrée avec une poussette pliée sous un bras et un bébé calé contre elle sous un châle. Elle s'appelait Manon, je l'ai su plus tard, elle avait vingt-six ans et habitait juste au-dessus de la boulangerie Poilâne, deux rues plus loin. Elle a commandé un chocolat chaud et s'est installée à la table douze, celle près de la vitrine, celle où le radiateur en fonte chauffe un peu trop en cette saison.

Ce que je n'avais pas encore remarqué, moi, derrière mon comptoir, occupé à noter une commande de tarte au citron pour un couple de touristes belges, c'est qu'à la table voisine, la neuf, une femme d'une soixantaine d'années buvait un café allongé en lisant Le Parisien. Elle s'appelait Bernadette, cliente régulière, ancienne institutrice à la retraite, du genre à corriger encore la grammaire des tickets de caisse à voix haute.

Quand Manon a commencé à allaiter, discrètement, un pan de son gilet en laine remonté sur l'épaule du bébé, Bernadette a posé son journal. Je l'ai vu du coin de l'œil parce que le bruit du papier plié sec, ça se remarque dans une salle où il n'y a que le tic-tac de l'horloge murale et la machine à espresso qui souffle.

— Vous ne pourriez pas faire ça aux toilettes ? a dit Bernadette, assez fort pour que la table des Belges tourne la tête.

Manon n'a pas répondu tout de suite. Elle a juste resserré un peu le châle, sans bouger le bébé.

— Il a faim, madame. C'est un café, pas une chapelle.

— Il y a des gens qui mangent ici, tout de même.

C'est là que je suis sorti de derrière mon comptoir, torchon encore à la main, et je vous avoue que je n'avais pas prévu de gérer ce genre de dossier ce mardi-là. J'avais prévu de gérer un souci de livraison de farine T55 et une machine à café qui faisait un bruit suspect depuis le week-end. Pas une querelle de générations sur l'allaitement.

Je me suis approché, j'ai dit à Bernadette, aussi calmement que j'ai pu, que la loi française — et là oui, je le savais, parce qu'un client avocat me l'avait expliqué un jour où la même scène avait failli se reproduire — autorise l'allaitement en tout lieu public, café compris, sans obligation de discrétion particulière. Bernadette a soufflé, plié son Parisien en deux, puis en quatre, et m'a dit que "de son temps, on avait de la pudeur." Elle a laissé deux euros sur la table, presque en les jetant, et elle est partie sous la pluie sans même prendre son parapluie qu'elle avait accroché au porte-manteau — je le lui ai couru après jusqu'au coin de la rue des Abbesses.

Manon, elle, est restée. Elle a fini son chocolat chaud, le bébé s'est endormi contre elle, et elle m'a remercié en partant, vers dix-sept heures passées, en me disant qu'elle reviendrait. Elle est revenue, d'ailleurs, presque chaque mardi depuis, toujours à la table douze.

Ce que je n'ai raconté à personne pendant des semaines, c'est ce qui s'est passé onze jours plus tard, un samedi. Bernadette est revenue. Je m'attendais à de la froideur, peut-être à ce qu'elle change de pâtisserie — j'en connais qui font ça, qui boudent un commerce trois mois pour une remarque. Mais non. Elle s'est assise à la neuf, comme d'habitude, et elle m'a demandé, en articulant comme si la phrase lui coûtait un effort physique, si "la jeune maman au bébé" venait souvent.

Je lui ai dit oui, le mardi, en général vers seize heures.

Bernadette n'a rien ajouté ce jour-là. Mais le mardi suivant, elle était là, à la neuf, quand Manon est entrée avec la poussette. Et cette fois, quand le bébé a commencé à pleurer avant même que Manon n'ait eu le temps de s'installer, c'est Bernadette qui s'est levée la première, qui a tiré la chaise de la table douze pour que Manon puisse poser son sac à langer, et qui a dit, d'une voix qu'elle voulait détachée mais qui tremblait un peu :

— Prenez votre temps. Je vous garde la place si vous devez sortir prendre l'air avec lui.

Manon l'a regardée sans comprendre tout de suite. Puis elle a reconnu la femme au Parisien.

— C'est gentil, a-t-elle dit simplement, sans rancune apparente, en s'asseyant.

J'ai appris, bien plus tard, en servant un café à Bernadette un jour où elle était seule et bavarde, que sa fille unique, Sylvie, était partie vivre à Rennes vingt-deux ans plus tôt après une dispute justement liée à un enfant — Bernadette lui avait fait une réflexion, en public, sur la manière dont elle nourrissait son petit-fils. Vingt-deux ans. Un fils qu'elle n'avait vu grandir que sur des photos envoyées par courrier, puis par mail, jamais en vrai, ou presque.

Ce jour-là, dans ma pâtisserie, en repliant son torchon de comptoir n'importe comment tellement j'étais pris par ce qu'elle me racontait, je lui ai demandé pourquoi elle n'avait jamais repris contact.

— Parce que je ne savais pas comment recommencer sans revenir sur ce que j'avais dit, m'a-t-elle répondu.

Ce que Bernadette a fait, trois semaines après l'épisode de la table douze, ne s'est pas passé chez moi, mais je l'ai su parce qu'elle est revenue me le raconter, un lundi, la première cliente à l'ouverture, alors que je sortais encore les croissants du four. Elle avait pris le TGV pour Rennes, sans prévenir, avec dans son sac une enveloppe contenant une lettre écrite à la main — quatre pages, m'a-t-elle dit, ratures comprises, elle ne voulait pas d'une version propre, elle voulait que Sylvie voie qu'elle avait hésité.

Elle avait aussi annulé, ce même lundi matin avant de venir chez moi, l'inscription qu'elle avait prise depuis huit ans à un club de bridge du quatorzième arrondissement qui occupait tous ses mardis et jeudis après-midi — "pour être disponible", m'a-t-elle dit, "si jamais on me redonnait une chance d'être disponible pour quelqu'un."

Sylvie a répondu par téléphone, dix jours plus tard, pas encore prête à un vrai retour, mais prête à un appel le dimanche soir, chaque dimanche, disait-elle, "pour voir." Bernadette m'a montré son téléphone un mardi, l'agenda ouvert : un rappel récurrent, chaque dimanche dix-huit heures, "Appeler Sylvie."

Manon, elle, vient toujours à la table douze. Le bébé s'appelle Noé, il a maintenant huit mois, et il tend les bras vers Bernadette quand elle arrive avec son Parisien sous le bras — elle ne le lit presque plus, d'ailleurs, elle discute. La chaise qu'elle a tirée ce mardi-là, personne ne l'a jamais remise à la table neuf. Elle est restée à la douze, comme une troisième place, et moi je ne l'ai jamais changée non plus.

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