Le tas de bûches de Colette

Colette Vasseur a soixante-trois ans et un tas de bûches de frêne devant la remise, depuis mardi dernier. La mairie de Cransac, en Aveyron, fait livrer du bois aux foyers modestes de la commune une fois par an — un camion, un chauffeur qui décharge en vitesse parce qu'il a encore quatre adresses avant midi, et puis plus personne. À elle de se débrouiller.

Elle a essayé la hache de son défunt mari, une Fiskars à manche noir qui traîne dans l'appentis depuis onze ans. Le bois ne se fend pas. Ou se fend mal, de travers, en éclats qui giflent le mollet. Elle a essayé debout, elle a essayé assise sur un tabouret de jardin, elle a essayé en tapant plus fort — rien. Son fils Anthony, dix-neuf ans, regarde ça depuis le pas de la porte, un café à la main, et ne bouge pas.

— Tu vois bien que je galère, Anthony.

— Ouais.

— "Ouais" quoi.

— Ouais, je vois.

Et il rentre finir sa série sur le canapé.

Ce n'est pas nouveau. Depuis que le père est parti — pas mort, parti, direction Millau avec une collègue de l'agence d'assurance — Anthony a arrêté de faire quoi que ce soit qui ressemble à un effort. Le bac, il l'a eu de justesse. Le petit boulot au supermarché Carrefour Contact du village, il l'a lâché au bout de six semaines parce que "le responsable me gonflait". Depuis, il dort jusqu'à midi, joue à des jeux vidéo l'après-midi, et le soir il descend au bar-tabac de la place où il retrouve deux copains aussi désœuvrés que lui.

Colette, elle, se lève à six heures pour aller faire le ménage dans trois maisons de retraités du bourg voisin. Neuf cents euros par mois, quand tout va bien. Le chauffage au bois, c'est ce qui lui permet de ne pas choisir entre manger et se chauffer l'hiver. Alors ce tas de bûches, ce n'est pas un détail — c'est la moitié de sa survie de décembre à mars.

Elle a fini par demander à Roger, le voisin d'en face, un retraité de la SNCF qui a quatre-vingts ans et encore toute sa force dans les bras. Il a fendu la moitié du tas en une heure, sans se plaindre, juste en lui disant qu'elle n'avait qu'à demander plus tôt. Elle a eu honte. Honte de demander à un homme de quatre-vingts ans un service que son fils de dix-neuf, dans la même maison, refusait de lui rendre.

Le soir-même, elle est montée frapper à la porte de la chambre d'Anthony. Il jouait, casque sur les oreilles, et n'a même pas entendu tout de suite.

— Anthony. Faut qu'on parle.

— Attends, je suis en partie.

— Non. Maintenant.

Il a enlevé le casque, agacé. Elle s'est assise sur le bord du lit, les mains encore un peu écorchées par le manche de la hache, et elle lui a posé la question qu'elle retournait depuis des semaines :

— Qu'est-ce que j'ai fait de mal.

Il n'a pas répondu tout de suite. Puis, presque à contrecœur :

— T'as rien fait de mal, maman.

— Alors pourquoi tu me regardes fendre du bois toute seule à soixante-trois ans sans bouger du canapé ?

— Parce que… j'sais pas. Parce que c'est comme ça depuis que papa est parti. T'as toujours géré. T'as jamais eu besoin de moi.

— J'ai jamais eu besoin de toi parce que je faisais tout à ta place. C'est pas pareil.

Le silence qui a suivi n'était pas un silence de dispute. C'était un silence de compte qu'on n'avait jamais fait.

Colette n'a pas crié, n'a pas pleuré, n'a rien cassé. Le lendemain matin, avant de partir travailler, elle a posé sur la table de la cuisine une feuille de papier avec, écrit à la main, une liste de trois choses : bois à rentrer et fendre chaque semaine, poubelles à sortir le mardi et le vendredi, et la moitié du loyer de sa chambre — cent quatre-vingt euros — à partir du mois prochain, tant qu'il ne travaille pas.

Anthony a gueulé, bien sûr. "T'es sérieuse, t'as pas le droit." Elle lui a répondu que si, elle avait le droit, que c'était sa maison, payée avec son ménage à six heures du matin, et que dix-neuf ans, ce n'est plus l'âge où une mère porte tout toute seule pendant qu'un fils regarde une série.

Il a boudé trois jours. Le quatrième jour, elle a entendu, depuis la cuisine, le bruit sourd et régulier de la hache dans la cour — pas parfait, pas rapide, mais du bois qui se fend, enfin, sous ses propres bras à lui. Elle n'est pas sortie le féliciter. Elle a juste laissé la fenêtre ouverte, pour entendre.

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