Le fossé de la route de Vézelay, cinq vies dans la boue

Je m'appelle Thierry Aubanel, j'ai cinquante-huit ans, et pendant vingt-deux ans j'ai conduit des poids lourds pour une coopérative laitière du côté d'Avallon, dans l'Yonne. C'est moi qui l'ai jetée du camion. Je le dis comme ça, sans détour, parce que c'est la vérité, et parce que ça fait maintenant huit mois que j'essaie de vivre avec.

C'était un mardi de février, il faisait un froid sec, moins quatre au thermomètre de la cabine. La chienne, une pitbull couleur fauve, appartenait à mon beau-frère, Serge. Il l'avait récupérée on ne sait où, l'avait fait saillir pour vendre les chiots, et puis elle était devenue gênante — grosse, lente, elle mangeait plus qu'elle ne rapportait. Il m'a appelé un dimanche soir, la voix pâteuse, et m'a dit : « Thierry, rends-moi service, débarrasse-toi d'elle, je m'en fous comment. » J'avais bu deux verres de trop moi aussi. J'ai dit oui.

Je ne vais pas enjoliver ce que j'ai fait. Sur la route qui descend vers Pontaubert, j'ai ouvert la portière côté passager et je l'ai poussée dehors, à trente à l'heure, parce que je n'avais pas le courage de m'arrêter et de la regarder dans les yeux. Elle a roulé sur le bas-côté et disparu dans le fossé, celui qui longe les vignes avant le pont. Dans le rétroviseur, je n'ai rien vu bouger. J'ai continué ma route. Je me suis dit qu'elle allait remonter, qu'un fermier la recueillerait, que ce n'était pas mon problème.

Ce que je ne savais pas, c'est qu'elle portait des petits. Cinq, comme je l'ai appris plus tard.

Les semaines ont passé. Le printemps a commencé à pointer, les bourgeons sur les vignes, l'odeur de terre mouillée qui remonte quand la Cure dégèle. Moi, je continuais mes tournées, je passais devant ce fossé deux fois par semaine sans même tourner la tête. Jusqu'au jour où un vieux du coin, un certain Marcel Pinget, promenait son chien et a entendu un gémissement sous les ronces. Il m'a raconté la scène bien plus tard, dans un café d'Avallon, sans savoir que c'était moi le responsable — je n'ai jamais eu le courage de le lui dire.

Il a descendu le talus, s'est écorché les mains dans les épines, et il l'a trouvée. Squelettique, la peau collée sur les côtes, du sang séché mêlé à la boue sur le flanc. Et contre son ventre, cinq chiots minuscules, encore aveugles, chauds, vivants. Elle avait bu l'eau de pluie accumulée dans un creux de terre. Elle n'avait rien mangé depuis des jours, sans doute des campagnols ou des restes trouvés dans les broussailles. Mais elle n'avait pas bougé de cet endroit.

Quand Marcel s'est approché, elle n'a pas grogné. Elle a juste levé la tête, les yeux vitreux de fatigue, et elle a ramené ses petits contre elle avec une patte qui tremblait, comme si elle craignait encore qu'on vienne les lui prendre. Il a appelé les pompiers d'Avallon, qui l'ont sortie avec une couverture, et le refuge SPA de la région l'a prise en charge le soir même.

Moi, j'ai appris l'histoire trois jours après, par ma sœur, la femme de Serge, qui m'a montré une photo publiée sur la page Facebook du refuge : « Miracle dans un fossé près de Pontaubert. » J'ai reconnu le pont, la courbe de la route, les vignes en arrière-plan. J'ai reconnu la chienne. J'étais assis dans ma cuisine, une tasse de café qui refroidissait devant moi, et j'ai dû relire la légende trois fois avant que ça me rentre vraiment dans le crâne.

La vétérinaire du refuge, une jeune femme du nom d'Élodie Ravier, a dit dans un article de L'Yonne Républicaine qu'elle n'avait jamais vu un cas pareil : une chienne aussi affaiblie, en gestation avancée, survivre à ce point de froid et de faim tout en menant sa portée à terme sans une seule perte. « Elle a tout donné à ses petits, a-t-elle déclaré. Il ne lui restait presque rien pour elle-même. »

Les cinq chiots ont été sevrés, soignés, et adoptés en l'espace de deux mois — je sais qu'un couple de Chablis en a pris deux, un frère et une sœur, pour ne pas les séparer. La mère, elle, a mis plus longtemps à se remettre. Elle a d'abord refusé qu'on la touche, tremblait dès qu'une main s'approchait trop vite. Puis, petit à petit, elle a recommencé à manger dans la main d'Élodie, puis à accepter une caresse, puis à venir se coucher contre les jambes des bénévoles.

Moi, je n'ai jamais retrouvé le sommeil comme avant. J'ai fini par avouer à ma sœur ce que j'avais fait, un soir, dans sa cuisine, en pleurant comme je n'avais pas pleuré depuis la mort de notre mère. Elle m'a regardé longtemps sans rien dire, et puis elle m'a dit qu'elle ne me pardonnerait pas tout de suite, mais qu'elle savait ce qu'il fallait que je fasse.

Je suis allé au refuge un samedi matin d'avril, le parking à moitié vide, une odeur de croquettes et de désinfectant dans le hall. Je n'ai pas dit qui j'étais. J'ai juste demandé à voir la chienne du fossé de Pontaubert, et j'ai signé un chèque de mille cent euros, sorti de mes économies de retraite, pour couvrir tous ses soins vétérinaires et ceux de deux autres chiens abandonnés du refuge — je l'ai demandé précisément comme ça, à la comptable, en montrant du doigt le tableau des animaux en attente affiché près de l'accueil. Elle m'a tendu un reçu, je l'ai plié en quatre et glissé dans mon portefeuille, entre ma carte grise et une vieille photo de mon père.

Par la vitre du box, je l'ai vue une dernière fois. Elle dormait roulée en boule sur une couverture bleue, près du radiateur, la truffe posée sur ses pattes. Elle s'appelait Chablis maintenant, c'est le nom que le refuge lui avait donné, en clin d'œil au village où deux de ses petits vivaient. Je ne lui ai pas demandé pardon — elle ne m'aurait pas reconnu, et de toute façon les mots n'auraient servi à rien pour elle. J'ai juste laissé le chèque et je suis reparti.

Six mois plus tard, Élodie m'a envoyé, par l'intermédiaire de ma sœur qui restait en contact avec le refuge, une photo de Chablis adoptée par une famille de Tonnerre, allongée devant une baie vitrée, la lumière de l'après-midi sur son pelage. Serge, lui, a vendu sa camionnette l'an dernier pour rembourser une dette de jeu, et personne dans la famille n'a plus jamais reparlé de cette histoire de chien en sa présence. Moi, je garde ce reçu plié dans mon portefeuille, pas pour me faire pardonner — ça, ce n'est pas à moi d'en décider — mais pour ne jamais oublier ce que j'ai poussé hors d'une portière, un soir de février, sur la route de Pontaubert.

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