À Falaise, en juin 1944, personne ne remarquait la veuve du numéro 12 de la rue des Cordeliers. C'était bien là son talent.
Élodie Vasseur avait quarante et un ans, un carnet à croquis usé, une bicyclette noire dont la chaîne grinçait dans les côtes, et un métier inventé de toutes pièces : restauratrice de vieilles pierres, passionnée par les vestiges romans de la région. Elle logeait chez l'habitant, payait son loyer en espèces, saluait le boulanger d'un mot poli, et ne posait jamais de questions. Les soldats allemands qui tenaient les postes de contrôle sur la route de Caen la connaissaient de vue. Ils la laissaient passer sans même vérifier son sac.
Son vrai nom, elle l'avait enterré dix-huit mois plus tôt, avec son parachute, dans un champ de betteraves près de Vire.
Elle s'appelait en réalité Suzanne Verdier, née à Bristol d'une mère française et d'un père anglais, recrutée en 1942 par les services spéciaux britanniques pour organiser des réseaux dans le Calvados. On lui avait appris à coder des messages, à repérer une filature, à mentir sans ciller sous une lampe. On ne lui avait pas appris comment on continue à sourire à un officier allemand qui vous tient la porte.
Après un premier séjour en France interrompu par l'arrestation de tout un réseau voisin — des fermiers, un cheminot, une postière, tous pris en une seule nuit de mars 1943 — elle avait brûlé ses papiers, dormi dans une grange, puis rejoint l'Angleterre par un petit avion qui décollait d'un pré, phares éteints. Elle aurait pu s'arrêter là. Personne ne le lui aurait reproché. Mais quand on lui a proposé de repartir avant le débarquement, elle a dit oui avant même qu'on ait fini la phrase.
Deuxième saut, avril 1944, quelque part entre Thury-Harcourt et la forêt de Cinglais. Nouvelle identité, nouveau carnet de croquis, même vélo — ou presque, celui-là avait un panier en osier fendu qu'elle avait réparé avec du fil de fer.
Ce qui suit, elle ne l'a raconté que trois fois dans sa vie, toujours à voix basse, toujours en changeant les noms des rues.
Elle avait besoin d'un logement discret, proche d'un carrefour ferroviaire qu'elle devait surveiller. La maison la plus convenable du quartier appartenait à un notaire réquisitionné, où logeait un commandant de la Wehrmacht chargé de la sécurité des convois. Elle a frappé, expliqué qu'elle cherchait une chambre pour continuer ses relevés d'église romane, montré deux ou trois croquis authentiques d'arcs et de chapiteaux. Le commandant, un certain Hauptmann Reinke — quarante-cinq ans, veuf lui-même, curieux de tout ce qui n'était pas la guerre — lui a proposé la pièce du haut, celle qui donnait sur le jardin de rosiers grimpants que sa logeuse cultivait avant guerre.
Elle a dormi dix-sept nuits sous le même toit que l'homme chargé de faire circuler les trains blindés vers la Normandie.
Elle prenait son café à la cuisine, à l'heure où les officiers discutaient de l'avancement des colonnes venant du sud. Elle épluchait des topinambours en écoutant, sans en avoir l'air, les noms de gares, les dates, les inquiétudes qu'un sabotage sur la voie de Vire causait aux uns et aux autres. Le soir, dans sa chambre, à la lumière d'une bougie, elle notait trois ou quatre mots sur un bout de papier glissé sous la doublure de son sac à croquis. Le lendemain, à bicyclette, elle allait porter ces mots à un cheminot qui prenait sa pause devant le dépôt, ou à une mercière qui vendait du fil et des renseignements dans la même arrière-boutique.
Le 6 juin, les nouvelles ont commencé à arriver — d'abord confuses, puis certaines. Débarquement en Normandie. Dans toute la région, les groupes qu'elle avait mis des mois à tisser sont passés à l'action en quelques heures : ponts minés, poteaux télégraphiques sciés, aiguillages faussés. La division blindée SS Das Reich, qui remontait vers le front, s'est trouvée ralentie de jour en jour par ces embûches minuscules et par les attaques du maquis — chaque heure de retard comptait, disait-on, pour les troupes qui débarquaient sous le feu.
Reinke, lui, s'énervait chaque soir un peu plus fort à table, tapant du poing sur le bois en réclamant qu'on trouve enfin les saboteurs. Élodie — Suzanne — lui tendait la carafe d'eau, disait qu'elle ne comprenait rien à ces histoires de chemin de fer, et montait se coucher tôt à cause d'une migraine.
Le 19 juin, un message est arrivé par un enfant de dix ans envoyé par la mercière : le réseau voisin, celui d'Aunay, venait de tomber. Deux hommes fusillés le matin même. Il fallait partir avant l'aube.
Elle a plié sa robe, glissé son carnet de croquis dans le panier réparé au fil de fer, laissé sur la table de la cuisine un mot pour sa logeuse la remerciant de son hospitalité — et elle a pédalé toute la nuit, par les chemins de traverse, jusqu'à une ferme isolée près de Condé-sur-Noireau où un groupe de résistants l'attendait pour organiser la suite.
Reinke n'a jamais su. Il a continué de croire, jusqu'à sa propre capture en août, que la petite dessinatrice de chapiteaux romans avait fui les bombardements comme tant d'autres civils.
Suzanne Verdier a survécu à la guerre. On lui a remis plus tard une décoration britannique et une distinction française, qu'elle a rangées dans un tiroir sans jamais les montrer à ses voisins. Elle s'est mariée en 1947 avec un ingénieur des ponts et chaussées, a vécu près de Rouen, cultivé ses rosiers — les vrais, cette fois, dans son propre jardin — et n'a presque plus jamais parlé de la guerre, sauf une fois par an, le 6 juin, en silence, devant la radio.
Elle est morte en 2003, à quatre-vingt-dix-sept ans, dans la maison qu'elle avait choisie elle-même.
En 2011, sa petite-fille, en vidant le grenier de Rouen, a trouvé dans une boîte à biscuits en fer le fameux carnet de croquis — celui du printemps 1944. Entre deux dessins de chapiteaux romans, à l'encre presque effacée, une page entière de chiffres et de noms de gares, notés dans un code que personne dans la famille n'a su déchiffrer avant qu'un archiviste militaire, contacté par hasard, ne confirme qu'il s'agissait bien des horaires de convois allemands vers la Normandie, relevés dans la maison même du commandant Reinke.
