Damien conduisait la ligne 12 depuis onze ans. Départ de Villeneuve-sur-Yonne à 6h05, arrêt à Sens, puis la route de campagne jusqu'à la gare routière d'Auxerre. Il connaissait chaque nid-de-poule entre les deux ronds-points, chaque platane qui perdait ses feuilles trop tôt en automne. Ce matin-là, le car sentait le café tiède et le pain au chocolat — la boulangère du village montait toujours avec son sac en papier gras.
Dix-neuf passagers à bord. Deux collégiens au fond avec leurs écouteurs, une infirmière qui relisait ses notes de garde, un retraité qui faisait semblant de somnoler contre la vitre. Rien d'inhabituel. Damien avait mis Radio Nostalgie en sourdine, comme chaque jour.
Après le hameau de Fontaine, la route se vidait. Des champs de colza des deux côtés, pas une ferme avant trois kilomètres. C'est là qu'un 4×4 noir a surgi dans le rétroviseur, a doublé par la voie de gauche, puis a freiné pile devant le car en travers de la chaussée.
Damien a écrasé la pédale. Le car a fait une embardée, une femme a lâché un cri.
— Qu'est-ce qu'il fout, celui-là ?
Damien n'a rien répondu. Il regardait le 4×4 bloquer complètement la route — impossible de passer, ni à droite ni à gauche, un fossé de chaque côté. Les quatre portières se sont ouvertes en même temps. Cinq hommes en sont sortis, cagoules ou visages nus, peu importait, ils n'avaient pas peur d'être reconnus. Des barres de fer, une masse, une batte de baseball cloutée.
Damien avait entendu parler de ça au dépôt. Trois attaques de cars sur des lignes rurales de l'Yonne en deux mois — un article de l'Yonne Républicaine punaisé dans la salle de pause. Ils bloquaient la route, terrorisaient le chauffeur, montaient et vidaient les sacs, les téléphones, les alliances.
Il a verrouillé les portes, coupé le moteur.
— Personne ne bouge. Les portes sont bloquées. Restez calmes.
Un homme assis à l'avant, la quarantaine, blouson de chantier, a levé la tête.
— Elles tiendront combien de temps, ces portes ?
— Renforcées. Pas éternellement, a répondu Damien à voix basse.
Le premier coup de masse a fissuré le pare-brise d'un coup sec. Une femme s'est recroquevillée sur son sac. Dehors, un des types tapait sur la porte avant en hurlant :
— Ouvre, connard ! Ouvre ou on rentre à ta place !
Les barres de fer se sont abattues sur les vitres latérales, une à une. Le rétroviseur a volé en éclats, un phare a explosé, des éclats de verre pleuvaient sur la chaussée.
Damien a jeté un œil dans le rétroviseur intérieur. Et c'est là que quelque chose clochait. Personne ne criait. L'infirmière avait posé son dossier sur ses genoux et regardait dehors, presque détachée. Les deux collégiens s'étaient retournés vers l'arrière du car, pas vers l'avant. Seule une dame âgée, au milieu, semblait vraiment terrifiée. L'homme au blouson de chantier, assis à côté d'elle, s'est penché :
— Ne vous inquiétez pas. Baissez-vous, éloignez-vous des vitres.
Elle a obéi sans poser de question, comme si cette voix-là avait plus d'autorité que le fracas dehors.
Un des assaillants a grimpé sur le pare-chocs avant et a frappé le pare-brise à la masse. Trois coups, un trou béant. Le verre s'est effondré à l'intérieur en pluie fine.
— Dernier avertissement ! a crié celui qui semblait commander. Ouvre, ou on te sort par le trou !
Damien savait que continuer à attendre, c'était risquer qu'un éclat blesse quelqu'un pour de vrai. Il a actionné l'ouverture des portes.
Les cinq hommes se sont engouffrés dans le car, batte et barres en avant, certains qu'ils allaient trouver dix-neuf proies affolées.
Ce qu'ils ont trouvé, personne dans le car ne l'a raconté aux gendarmes de la même façon — chacun avait vu un morceau différent de la scène.
L'homme au blouson de chantier s'appelait Fabrice. Ancien de la gendarmerie mobile, réformé après un accident de service six ans plus tôt, aujourd'hui convoyeur de fonds pour une société de sécurité à Sens. Ce matin-là, il rentrait chez lui après une garde de nuit et n'avait ni arme ni gilet — seulement dix-neuf ans de réflexes qui ne s'étaient jamais éteints.
Dès que la première portière avant s'est ouverte, Fabrice a agrippé le retraité qui somnolait — Roger, 74 ans, ancien pompier — par la manche.
— Roger. La barre incendie, sous votre siège.
Roger n'a pas hésité. Sous chaque banquette du car dormait une barre d'extinction d'urgence, obligatoire depuis la réforme des transports scolaires de 2019 — un outil que personne, jamais, n'avait regardé deux fois.
Le premier assaillant a franchi la porte en brandissant sa batte cloutée. Fabrice l'a cueilli au niveau des genoux avec l'accoudoir arraché d'un siège pliant, le faisant chuter dans l'allée étroite. Le deuxième a trébuché sur le premier. Le troisième s'est retrouvé coincé dans l'espace confiné de la porte, où l'infirmière — Nadia, 31 ans — lui a projeté au visage le contenu de sa bouteille de désinfectant hydroalcoolique, gardée par réflexe professionnel dans son sac de garde.
Les deux collégiens, Yanis et Malo, avaient déjà basculé les sacs à dos des passagers dans l'allée centrale, transformant le couloir en un chemin d'obstacles. Un quatrième homme s'est étalé de tout son long.
En quinze secondes, l'intérieur exigu du car — pensé par les braqueurs comme un piège pour les passagers — s'est retourné contre eux. Dix-neuf personnes acculées dans un espace clos, ça ne fuit pas : ça se bat, parce qu'il n'y a nulle part où aller. Fabrice le savait depuis longtemps ; c'est pour ça qu'il avait choisi d'agir avant même que la première porte cède.
Le chef de bande, resté dehors, a compris trop tard que le rapport de force s'était inversé. Quand il a voulu reculer vers le 4×4, Damien avait déjà redémarré le moteur et braqué le car de quelques degrés, coinçant la portière du conducteur du 4×4 contre le fossé.
Les gendarmes de Sens sont arrivés onze minutes plus tard, alertés par Nadia qui avait composé le 17 dès les premiers coups sur le pare-brise, téléphone caché sous son gilet. Quatre hommes ont été interpellés sur place, menottés contre la carrosserie de leur propre 4×4 — la Peugeot 5008 volée trois jours plus tôt à Joigny. Le cinquième, blessé à la jambe, a été arrêté à l'hôpital d'Auxerre dans la soirée.
Pour Damien, la ligne 12 s'arrête là ce jour-là — le car est resté au dépôt, pare-brise en miettes, pour trois semaines de réparation. Mais un mois plus tard, il roule à nouveau chaque matin sur la même route, et une chose a changé : sous le premier siège, à côté de la barre incendie réglementaire, il a fait installer à ses frais — quatre-vingt-douze euros, facture à l'appui — un bouton d'alarme silencieuse relié directement au centre d'appel de la gendarmerie, sans attendre la décision de la régie régionale des transports.
Roger reprend le car deux fois par semaine pour aller voir sa fille à Auxerre. Il s'assoit toujours à la même place, celle du fond, près de la barre incendie. Il ne dort plus pendant le trajet.
