Le volant qui s’est tu pendant dix ans

La pluie avait cessé ce lundi matin quand Irène Fabre s'est arrêtée devant la Peugeot bleue garée sur le parking derrière l'immeuble, rue des Tilleuls, à Clermont-Ferrand, et a compris qu'elle ne s'assiérait pas au volant.

Les clés pesaient dans la poche de son manteau comme une pierre. À l'intérieur, la voiture sentait encore le désodorisant en plastique — vanille, celui que son mari avait accroché au rétroviseur avant l'accident et qu'elle n'avait jamais retiré. Huit ans qu'il pendait là, desséché, sans plus aucune odeur, mais elle ne le décrochait pas.

L'accident s'était produit sur la route entre Issoire et Clermont-Ferrand, à ce virage avant le pont où le brouillard monte de la rivière en automne. C'était elle qui conduisait. Son mari, Bernard, était assis à côté d'elle. Une voiture les avait percutés de face, le conducteur s'étant endormi au volant en rentrant d'une nuit de poste à l'usine. Bernard avait survécu. Elle aussi. Mais depuis ce jour-là, elle n'avait plus touché un volant.

Dix ans. Les bus, les taxis, les services demandés aux voisins, la dépendance aux horaires — tout cela était devenu sa vie. Sa fille Camille, vingt-six ans maintenant, s'était habituée à l'emmener faire les courses au centre commercial Jaude chaque samedi, comme si sa mère était une vieille dame, et non une femme de cinquante-trois ans.

Puis était arrivé cet après-midi de janvier où Camille avait annoncé, à table, en coupant la galette des rois — un peu tôt dans le mois, mais l'ambiance était à la fête —, qu'elle se mariait et partait s'installer à Paris.

— Maman, qui va te conduire quand je serai partie ?

La question était restée suspendue au-dessus des assiettes. Irène avait reposé sa fourchette et regardé par la fenêtre le parking en contrebas, où la Peugeot attendait sous une fine couche de neige, tachée de cendres venues de la cheminée voisine.

Elle n'avait rien répondu ce soir-là. Mais le lendemain matin, elle était descendue, avait ouvert la portière et s'était installée à la place du conducteur pour la première fois depuis l'accident.

Elle n'avait pas démarré. Juste s'asseoir. Le jour suivant, elle avait mis le contact et l'avait coupé aussitôt. Le troisième jour, elle avait roulé cinquante mètres jusqu'au coin de la rue et fait demi-tour, les mains crispées sur le volant à s'en blanchir les articulations.

La voisine, Denise, qui sortait son chien tous les matins à la même heure, l'avait vue et n'avait rien dit — elle avait simplement levé la main pour la saluer, comme d'habitude, comme si de rien n'était. C'est justement ce silence, sans questions ni encouragements appuyés, qui avait aidé Irène plus que n'importe quelle parole bienveillante.

Il lui avait fallu un mois pour aller seule jusqu'au supermarché. Trois mois pour sortir de la ville. Six mois pour prendre l'autoroute en direction d'Issoire — la même route, mais cette fois en plein jour, sans brouillard, la vitre entrouverte pour laisser entrer l'air.

Bernard ne la gênait pas, mais ne la poussait pas non plus. Une fois, à son retour d'un court trajet jusqu'à Billom, alors qu'elle posait les clés sur la table d'une main encore tremblante de tension, il s'était contenté de mettre la bouilloire sur le feu et de lui demander quelle musique elle avait écoutée à la radio. Rien de plus. C'est exactement pour ça qu'elle avait continué.

Aujourd'hui, ils conduisent ensemble chaque dimanche — jusqu'au marché de producteurs à Royat, puis au cimetière où repose sa grand-mère à Chamalières, puis simplement tout droit, sans but, juste pour sentir comment la voiture répond à ses mains.

Plus d'un an s'était écoulé depuis qu'elle conduisait à nouveau régulièrement. Et c'est justement en septembre qu'était arrivée l'invitation du garage Auvergne Automobiles, à Clermont-Ferrand — un week-end d'essai avec un cabriolet, un modèle qu'elle ne s'était jamais imaginée conduire à son âge. Le patron du garage, Denis Roussel, la connaissait depuis des années — c'était là qu'ils achetaient les pièces détachées pour la Peugeot — et il lui avait proposé l'essai sans s'attendre à ce qu'elle accepte.

Elle avait accepté.

Capote baissée, les cheveux au vent sur la rocade de Clermont-Ferrand, Camille, venue de Paris pour le week-end, filmait depuis la banquette arrière et riait à chaque virage. C'est dans cette voiture, petite et inconnue, qu'Irène avait retrouvé une sensation oubliée depuis ce jour près du pont : une assurance qui ne précédait pas l'action, mais qui naissait d'elle.

Le soir, en rendant les clés à Denis, celui-ci lui avait proposé un prix pour le cabriolet — une remise, "pour cliente fidèle". Elle avait secoué la tête.

— Je ne veux pas de cabriolet. Je veux vendre la Peugeot.

Denis avait ri, pensant qu'elle plaisantait. Elle ne plaisantait pas.

La semaine suivante, Irène s'était rendue à l'agence Leboncoin — non, elle avait simplement déposé une annonce en ligne pour vendre la Peugeot — la voiture dans laquelle elle n'avait pas réussi, pendant dix ans, à s'asseoir sans peur, la voiture avec le désodorisant vanille desséché toujours accroché au rétroviseur. Un acheteur s'était présenté rapidement : un jeune couple du quartier de Montferrand, à la recherche d'une seconde voiture pas chère, pour 3 800 euros. Elle avait signé l'acte de cession sur place, glissé l'argent dans une enveloppe, et en rentrant était passée devant Auvergne Automobiles.

Cette somme, elle n'en avait besoin pour rien de précis — elle ne remboursait aucune dette, n'achetait pas de voiture dans l'immédiat. Elle avait simplement sorti l'enveloppe une fois chez elle, compté les billets sur la table de la cuisine devant Bernard, et déclaré :

— Cette voiture-là, ce n'est plus moi. Je conduirai quelque chose que je choisis maintenant, pas quelque chose qui m'a fait vivre ça.

Bernard n'avait rien dit de particulier. Il s'était simplement levé, avait ouvert le dernier tiroir du buffet, en avait sorti la vieille photo de leur voyage de noces — lui et elle devant leur première voiture, une petite Renault 4 — et l'avait posée à côté de l'enveloppe sur la table.

Le désodorisant à la vanille était resté dans la boîte à gants, pour les nouveaux propriétaires de la Peugeot. Personne ne leur en avait parlé. Personne n'y avait fait attention.

Aujourd'hui, Irène conduit seule jusqu'à Issoire un samedi sur deux, passe exactement par ce virage avant le pont, sans ralentir plus que nécessaire, sans serrer le volant jusqu'à en perdre ses couleurs. Camille l'appelle depuis Paris tous les dimanches soir et ne pose qu'une seule question :

— T'es allée jusqu'où aujourd'hui, maman ?

Et Irène, en remuant son thé dans sa tasse, répond en donnant les kilomètres parcourus dans la journée — le chiffre grandit chaque semaine, un peu, mais sûrement, comme une preuve qui n'a besoin d'aucune explication de plus.

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