Le Fardeau

Je n’avais jamais compris pourquoi on s’encombrait d’un chien dans une unité d’élite. Pour moi, un malinois, c’était un outil de détection, un auxiliaire tactique — pas un camarade. Jusqu’à cette opération au Sahel, où tout avait basculé.

On rentrait d’une mission de reconnaissance au nord de Gao. Quarante-huit heures sans dormir, le thermomètre qui frôlait les cinquante-cinq degrés en plein midi. La rocaille vous brûlait les semelles à travers les rangers. Moi, en tête de colonne, je serrais les dents en surveillant l’horizon tremblant de chaleur. Derrière, six hommes épuisés. Et puis il y avait Django — le berger belge de l’adjudant Chevalier.

Le chien boitait bas. Ses coussinets, pourtant endurcis par des mois d’entraînement à Biscarrosse, n’avaient pas résisté à ce sol chauffé à blanc. Il levait les pattes l’une après l’autre, cherchant un répit qui n’existait pas. Mais il ne gémissait pas. Il avançait.

J’ai d’abord entendu un bruit de sangle qu’on dégrafe. Puis le souffle plus lourd de Chevalier. Quand je me suis retourné, il avait hissé le malinois sur son sac à dos, les pattes avant pendantes sur son épaule droite, la gueule du chien juste à côté de son oreille.

— Chevalier, vous n’allez pas me faire le coup du saint-bernard. On est plus à Chamonix, là.

L’adjudant a calé la bretelle de son arme contre sa hanche et m’a fixé sans répondre. Le chien l’a fait pour lui. Django a tourné la tête vers moi, les oreilles en arrière, et j’ai vu son museau marbré de poussière ocre. Il n’y avait pas de défi dans son attitude — plutôt une excuse muette. Comme s’il comprenait qu’il faussait les règles, mais qu’il n’avait pas le choix.

— Et merde. Tu le portes, tu fermes la marche. Mais si je te vois décrocher de dix mètres, je te jure que je vous laisse tous les deux en pâture aux chacals.

J’ai fait demi-tour et j’ai accéléré la cadence. Derrière moi, le pas traînant de Chevalier rythmait notre progression. Personne ne parlait.

À la zone d’extraction — une clairière de latérite à peine assez large pour un Caracal — Chevalier s’est écroulé dès qu’on a établi le périmètre de sécurité. Le chien a roulé sur le côté, s’est relevé et lui a léché le visage, méthodiquement, comme s’il nettoyait une blessure. L’adjudant a rouvert les yeux, et j’ai vu ses lèvres gercées articuler un mot que je n’ai pas saisi. Django a posé sa tête contre sa poitrine. La radio a grésillé : l’hélicoptère arrivait dans douze minutes.

Un mois et demi plus tard, on était en alpage. Exercice « Aigle Blanc » dans le massif des Écrins, à deux mille trois cents mètres, par moins vingt la nuit. La neige crissait comme du polystyrène sous nos skis de randonnée. Et devinez quoi. Django s’était ouvert les pattes sur une plaque de glace vive, une de ces saloperies qu’on ne voit qu’une fois dessus. Le sang faisait des fleurs étranges sur la croûte blanche, aussitôt figées par le gel.

Chevalier l’a repris sur son dos. Sans un mot. Sans me consulter.

Cette fois, j’ai explosé. La fatigue, la pression, l’absurdité de la situation — tout est sorti d’un coup.

— Tu te fous de ma gueule, Chevalier ? C’est une évaluation OTAN, t’es en train de flinguer le score de toute la section pour un clébard ! Pose-le et continue, ou je te fais porter tes galons ailleurs, compris ?

Les autres s’étaient figés. Même le lieutenant de la DGGN qui nous observait pour le rapport d’évaluation avait arrêté d’écrire.

Chevalier a simplement resserré la sangle de poitrine de son sac, calé le chien contre sa nuque et dit :

— À vos ordres, mon capitaine. Mais je le porte.

Il a terminé les huit kilomètres restants. Il est arrivé au point de regroupement avec un quart d’heure de retard. Le chien grelottait contre lui, perdant encore du sang. Pendant l’attente de l’hélico, Chevalier s’est assis dos au vent, a déroulé une bande Velpeau de son kit de premiers soins et a commencé à envelopper les pattes de Django. Ses gestes tremblaient tellement qu’il n’arrivait pas à déchirer l’adhésif. Il l’a fait avec les dents. Et puis j’ai vu ses yeux. Ils coulaient. Pas de sanglots, pas de grimace — juste cette eau qui débordait et gelait en perles sur ses pommettes mal rasées. Il a fini de bander le chien et il est resté là, le museau de Django contre ses cuisses.

Je n’ai rien dit. J’ai détourné la tête et j’ai fait semblant de vérifier les cartes.

La vraie saloperie est arrivée en mars. Mission Barkhane, secteur de Ménaka. Une embuscade éclair à la tombée de la nuit, un tir de roquette dans notre colonne de véhicules blindés, puis des rafales croisées depuis les deux côtés de la piste. On a riposté comme on a pu, mais ils étaient nombreux, bien placés, et la nuit tombait vite. Quand l’appui aérien a dégagé la zone et que les renforts sont arrivés, on comptait nos morts.

Chevalier ne répondait pas à l’appel.

On a fouillé. J’ai refait la liste, j’ai crié son nom dans le poste de commandement qu’on venait d’improviser, j’ai demandé à l’infirmier, aux tireurs, au radio. Rien. On l’a déclaré disparu au combat à vingt-trois heures trente-deux.

L’hélicoptère de la MEDEVAC attendait, pales en mouvement. Les blessés étaient chargés, les pilotes poussaient pour décoller avant que la zone ne se réchauffe à nouveau. J’ai fait une dernière fois l’appel, pour le rapport. C’est là que le caporal Dumas a crié.

Il montrait quelque chose derrière mon épaule, avec sa main bandée qui dépassait de la couverture de survie. Je me suis retourné.

À cent quatre-vingts mètres environ, dans la pénombre hachée par les gyrophares et les feux de position, une silhouette rampait. Django. Le malinois tirait Chevalier par le col du gilet tactique, arc-bouté sur ses pattes arrière, glissant dans la poussière mêlée de sang. Il le traînait. Il avançait de cinquante centimètres, s’arrêtait, aboyait en direction de l’hélico, recommençait. Cinquante centimètres. Aboiement. Cinquante centimètres. Le flanc du chien était rouge, mais il tirait.

J’ai crié l’ordre sans même réfléchir. Trois hommes valides et deux blessés légers ont chargé avec moi. On a ouvert un feu de couverture sur la ligne d’horizon, on a couru courbés sous le bruit assourdissant des pales, et on a ramassé Chevalier. Il respirait encore. Quand on l’a soulevé, Django n’a pas lâché la veste — on a dû le porter avec l’adjudant, tous les deux ensemble, jusqu’à la rampe de l’hélico.

À l’hôpital militaire Percy, à Clamart, l’adjudant Chevalier est resté trois jours en coma artificiel. Blessure par balle à l’abdomen, perforation intestinale. Quand il a rouvert les yeux, j’étais assis dans le couloir. Il m’a fallu quarante minutes pour trouver la force d’entrer.

Il n’a pas posé la question. Il a juste articulé un son qui commençait par un D. Et puis il s’est tu, parce qu’il a vu ma tête.

Je me suis assis sur le bord du lit métallique. J’ai pris sa montre, qui traînait sur la table de chevet, et je l’ai fait tourner au creux de ma paume. Cette montre, une Casio toute rayée, je la connaissais : c’est Chevalier qui la mettait au poignet de Django pendant les exercices. Pour rire.

— Il ne s’en est pas sorti. Les éclats qu’il a pris dans la poitrine en te traînant… le véto de la base a fait ce qu’il a pu dans l’hélico, mais il a perdu trop de sang. Il s’est éteint avant l’atterrissage.

J’ai reposé la montre sur la table.

— On l’a fait enterrer au cimetière militaire de La Celle-Saint-Cloud, dans le carré réservé aux chiens héros. Salut réglementaire, honneurs rendus, une petite pierre avec son matricule. Le peloton était au complet. Sauf toi. Alors maintenant, tu te retapes, tu reviens, et on ira tous lui rendre visite. Avec ton barda et tes gars.

Chevalier a tourné la tête vers la fenêtre. La lumière de mars était maigre, jaune, elle tombait sur le lino ciré sans rien réchauffer. Il n’a rien dit. Sa main cherchait quelque chose sur le vide du drap.

La cérémonie, on l’a faite un jeudi, en permission. La tombe était petite, en bordure, à côté d’un massif de lavande qu’une association de retraités de la gendarmerie entretient. Le nom était gravé en lettres capitales, avec ses dates de service. Chevalier s’est tenu au garde-à-vous pendant tout le temps où les autres défilaient. Il a juste posé une balle de tennis jaune sur la pierre — une balle neuve, encore dans son blister.

Six mois plus tard, j’ai vu Chevalier sur le terrain d’entraînement de la caserne de Mont-de-Marsan. Il courait en short, et un chiot malinois courait derrière lui — un petit mâle au poil fauve, les oreilles pas encore tout à fait dressées, qui mordillait ses lacets. Le chiot s’appelait Django.

Le règlement est clair : on ne réutilise pas le nom d’un chien opérationnel décédé en service. Le matricule est retiré du registre, le nom aussi. Je connaissais le règlement. Je l’avais fait appliquer pour d’autres.

Je n’ai rien dit.

J’ai vu Chevalier ramasser le chiot qui lui léchait les mollets, le soulever à bout de bras et le faire tourner en riant. Un de mes hommes, derrière moi, a toussé dans son poing. J’ai touché le bord de mon képi, je me suis détourné et j’ai marché vers le bâtiment des ordonnances. Dans mon dos, les aboiements joyeux du chiot résonnaient sur le béton des stands de tir.

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