Le Cadeau Empoisonné du Luberon

Le premier week-end de juillet, l’air sentait le thym et la pierre chaude. Antoine avait calé la glacière entre les vélos des jumelles, et Clara, les bras chargés de draps propres, se réjouissait déjà à l’idée d’entendre grésiller les cigales. Leur petit mas, déniché trois ans plus tôt du côté de Roussillon, c’était leur victoire. Pas un palace, non : un toit de tuiles un peu gondolé, un figuier qui donnait plus d’ombre que de fruits, et un bassin que Clara avait voulu dès le premier jour. Antoine passait ses dimanches à retaper la bâtisse pendant qu’elle plantait des santolines et des lavandes le long du mur de pierres sèches. Les filles, Lola et Manon, neuf ans, avaient baptisé l’endroit « la maison des cigales ». Ce week-end-là devait être le premier vrai moment de calme après six mois de travaux et de dossiers.

Le téléphone a sonné au moment où Antoine tournait la clé dans le cadenas.

C’était Océane.

Enfin, Océane, la demi-sœur de Clara. Celle qu’on voit à Noël si on n’a pas le choix, celle qui poste des photos de cocktails en terrasse à Saint-Tropez avec des légendes du genre « la réussite, ça se mérite ». Elles ont le même père, mais pas la même vision de la vie. Clara travaille à l’hôpital de Cavaillon, Antoine gère un garage à Apt, ils savent ce que c’est qu’un crédit sur vingt ans. Océane, elle, vit sur une planète où l’argent tombe des stories Instagram.

« Ah, vous êtes déjà là-bas ? Moi aussi, j’ai besoin de grand air. J’arrive demain midi avec ma petite tribu. »

Clara a écarquillé les yeux. « Pardon ? Océane, on ne t’a pas invit… »

Mais Océane avait déjà raccroché.

Bon. Famille, quand même, hein. On se dit qu’on va faire un effort, que ce sera l’occasion de se retrouver. Antoine est allé chez le boucher de Bonnieux, il a pris des côtes d’agneau, des merguez, de quoi faire griller des légumes. Clara a préparé une tarte aux abricots du verger voisin et une salade de chèvre frais au miel de lavande. Ils ont même ressorti la nappe provençale de la grand-mère. Tout pour que ce soit joli, pour que l’accueil soit digne.

Le lendemain, une BMW noire s’est garée devant le portail. Pas Océane seule. Océane, ses trois garçons – des petits blondinets de six à onze ans, une énergie de tornade – et un labrador chocolat que personne n’avait mentionné. Le chien a immédiatement sauté dans le bassin.

« Ah, ils sont contents, hein ! » a lancé Océane en embrassant l’air à côté des joues de Clara. « Bon, on dort où ? On a besoin de deux chambres, les garçons sont difficiles pour la lumière. Et le wifi, il fonctionne comment ? »

Antoine a croisé le coup d’œil de Clara. « Tu restes combien de temps ? » a-t-il demandé, la voix un peu trop calme.

« Oh, on verra ! Les garçons sont en vacances, moi j’ai posé quinze jours. On va profiter de vous, puisque vous avez de la chance d’avoir cette maison. Vous avez bien fait de m’en parler l’autre fois – je ne me rappelle même plus quand, d’ailleurs, mais bref, me voilà ! »

Clara se souvenait très bien. Un dîner d’anniversaire chez leur père, en janvier. Elle avait mentionné le mas en passant, une phrase, une seule. « On a enfin fini la toiture. » Une phrase, et voilà.

Dès le premier soir, le ton était donné. Océane a décrété que les côtes d’agneau étaient trop cuites et que le rosé n’était pas assez frais. Ses garçons ont renversé la salade de chèvre dans l’herbe en se disputant une manette de console. Le labrador a déterré trois pieds de santoline. Océane, elle, s’est installée sur un transat avec un magazine people trouvé dans les toilettes, et elle a commenté la décoration extérieure : « C’est mignon, mais ça manque d’un vrai espace lounge, vous ne trouvez pas ? »

Le lundi, Antoine et Clara ont dû redescendre à Apt. Lui, son garage ne se gérait pas tout seul ; elle, l’hôpital ne ferme pas pour les cigales. Ils ont confié la maison aux invités et à leurs propres filles, restées sur place avec Josiane, la mère d’Antoine, qui vit dans un village voisin et qui avait gentiment proposé de rester pour s’occuper de tout ce petit monde.

Et c’est Josiane qui a appelé le mardi matin, la voix blanche.

« Antoine… Tu sais combien de lessives j’ai faites depuis hier ? Quatre. Moi, je suis venue pour passer du temps avec mes petites-filles, pas pour être bonne à tout faire. Océane, elle se lève à dix heures, elle se met au bord de l’eau avec son téléphone, et elle commande : “un thé vert, pas trop infusé, et des tartines de pain complet avec de la confiture de figues allégée si vous avez.” Je lui ai dit que le pain était dans la huche et que le grille-pain était sur le plan de travail. Tu sais ce qu’elle m’a répondu ? “Oh, je ne sais pas faire, moi, le grille-pain des autres.” »

Antoine a senti son poing se serrer sur le volant. « Et les garçons ? »

« Les garçons ? Ils ont arrosé Lola avec le tuyau du jardin en plein milieu du repas, ensuite ils ont shooté dans le ballon à travers les aromatiques – tout ce que Clara a planté en mars est à moitié écrasé. J’ai dit à Océane de les calmer. Elle a éclaté de rire : “Bah, ce sont des enfants ! Ils jouent, ça repoussera.” »

Josiane a continué, la voix plus basse : « Hier soir, j’ai fait des pâtes au pesto. Le petit dernier a dit que c’était “pas bon”, il a retourné son assiette sur la table et il est allé ouvrir le frigo pour prendre un paquet de chips. Océane ne lui a rien dit. Rien, tu m’entends ? Elle a juste dit “oh là là, quel caractère” et elle a continué à scroller sur son téléphone. »

Antoine a prévenu Clara entre deux patients. Elle a rappelé quinze minutes plus tard, la voix tendue : « On monte jeudi. Et je ne lui demande pas son avis. »

Ils ont pris leur jeudi matin pour monter au mas plus tôt que prévu. En arrivant, le portail était grand ouvert. Le labrador dormait en plein milieu du massif de lavandes, celui que Clara avait bichonné tout le printemps. Sur la terrasse, des emballages de glace vides traînaient à côté d’une serviette de bain par terre. Josiane était dans le potager, agenouillée dans la terre, en train de ramasser des courgettes pour le déjeuner de tout le monde. Sa nuque était rouge de soleil.

Océane, elle, était allongée sur un matelas gonflable, au milieu du bassin, les lunettes de soleil vissées sur le nez. Un verre de rosé en équilibre sur le rebord en pierre – elle avait entamé la bouteille qu’Antoine avait mise au frais pour le week-end.

Les garçons jouaient à se bombarder de figues pourries en hurlant. Un des volets de la chambre des filles pendait de travers. Lola était assise dans un coin, les genoux contre la poitrine, les yeux rouges.

Clara est descendue de voiture. Elle n’a pas claqué la portière. Elle l’a juste poussée, avec un bruit de vide. Elle a traversé le jardin en ligne droite, jusqu’au bord du bassin.

« Océane. Sors de l’eau. »

« Oh, vous êtes déjà là ? Je vous croyais vendredi. Tu sais que votre bassin manque de chlore ? J’ai les yeux qui piquent. »

« Sors. De. L’eau. »

Océane a soupiré, comme si on lui demandait de ranger sa propre vaisselle. Elle s’est hissée avec une lenteur insupportable, s’est enroulée dans sa serviette.

Antoine avait rejoint Josiane. Il avait vu les cernes sous les yeux de sa mère. Les cloques sur ses paumes à force de laver. Elle lui avait serré le bras, sans un mot, et il avait compris ce qu’elle voulait dire : je ne vous ai rien dit de pire pour ne pas vous inquiéter, mais c’était pire.

Clara n’a pas crié. Elle s’est plantée devant sa sœur, les bras croisés, et elle a parlé comme on ferme une porte blindée.

« Voilà ce qui va se passer. Tu montes, tu prends tes affaires et celles des garçons, tu mets tout dans ta voiture. Dans une heure, je veux que ce soit comme si vous n’étiez jamais venus. »

« Mais attends, tu plaisantes ? On est de la famille ! »

« Non, justement. La famille, ça ne traite pas la mère de son hôte comme une domestique. Ça ne laisse pas ses enfants détruire le jardin. Ça ne vient pas chez les gens s’imposer sans demander. Alors toi, tu repars. Ce soir. »

Océane a tenté un demi-tour de passe-passe : « Je croyais que vous aimiez avoir des invités, que vous étiez heureux de partager tout ça… »

« Partager ? » Le mot a claqué sec. « Tu es venue consommer. Gratuitement. Et en plus, tu dégrades. »

Antoine, à côté, avait déjà commencé à rassembler les jouets des garçons éparpillés dans l’herbe, les serviettes oubliées, les chaussettes abandonnées au bord du bassin. Il les posait en tas sur la terrasse. Sans colère visible. Avec méthode. C’était encore pire que s’il avait hurlé.

Océane a attrapé son téléphone : « Très bien. Je vais appeler maman. »

« Appelle. » Clara n’a pas cillé.

La demi-heure qui a suivi a été un ballet glacial. Les garçons ont pleuré parce qu’ils voulaient rester jouer au bassin « encore un peu, maman, encore un peu ». Océane les a houspillés, leur a reproché de ne pas l’aider à charger les sacs, comme si c’était de leur faute. Le labrador a couru partout, il a fallu le rattraper avant qu’il ne finisse sur la route. Personne n’a proposé d’aider, personne n’a remercié Josiane, qui s’était levée à l’aube pour préparer des crêpes que les garçons avaient mangées en laissant les assiettes sales sur la table.

Antoine a regardé la BMW noire s’éloigner dans le chemin de terre, soulevant un nuage de poussière ocre. Le calme qui a suivi la disparition du moteur avait quelque chose de solennel. Josiane s’est assise dans l’herbe, les jambes coupées, et Clara est venue s’accroupir à côté d’elle, lui entourant les épaules de son bras. Les cigales, seules, n’avaient rien perdu de l’après-midi.

Le vendredi, à seize heures, le téléphone de Michèle, la mère de Clara et belle-mère d’Antoine, a vibré sur la table du salon où elle lisait tranquillement. C’était Sylviane, la mère d’Océane. Autant dire la seconde ex-femme de son défunt mari, avec qui elle avait toujours entretenu une relation distante mais correcte.

Le ton, ce jour-là, n’était pas correct du tout.

« Alors comme ça, ta fille se prend pour qui ? Jeter ma fille dehors comme une malpropre, avec mes petits-enfants, sans préavis, un jeudi soir ! Elle n’a pas honte ? Et tout ça pour une histoire de ménage et de ballon ? C’est ça, votre sens de l’hospitalité ? »

Michèle avait tout suivi depuis le début. Elle avait eu Josiane au téléphone chaque soir depuis que la famille d’Océane s’était installée, elle connaissait l’état de la terrasse, du potager, des nerfs de chacun. Elle avait écouté Clara pleurer de rage le mercredi soir en lui racontant ce que ses nièces subissaient – « maman, Lola ne veut plus retourner au mas, elle dit que c’est devenu un terrain de guerre ». Elle avait tout entendu.

Elle a respiré, et elle a répondu posément : « Sylviane, Océane est venue sans invitation. »

« C’est de la famille, il n’y a pas besoin d’invitation formelle ! »

« Si. Chez nous, si. Et quand on vient, on ne laisse pas la vieille dame de la maison faire toute la cuisine, tout le ménage et toute la garde des enfants pendant qu’on bronze au bord de l’eau en lui commandant du thé vert. »

« Oh, tu exagères toujours tout… »

« Sylviane. Les santolines sont mortes. Le figuier a une branche cassée. Le labrador dont personne n’avait parlé a creusé trois trous dans la pelouse, ce qui n’est d’ailleurs pas le plus grave. Le plus grave, c’est que mes petites-filles ont supplié leur mère de ne plus jamais inviter leurs cousins. Alors voilà : il n’y aura pas de prochaine fois. Le mas est à Antoine et Clara, ils y vivent et ils y invitent qui ils veulent. Océane ne fait plus partie de cette liste. »

Elle a ajouté, sans élever la voix : « Et si tu veux qu’on en reparle, on en reparlera autour d’un déjeuner neutre, chez toi ou chez moi, mais pas là-bas. Ce chapitre est clos. »

Le soir même, Clara a trouvé dans sa messagerie un long message vocal de sa demi-sœur, qui alternait les larmes et les reproches, « tu m’as humiliée, j’en suis malade, je ne m’en remettrai pas ». Clara l’a écouté jusqu’au bout, immobile dans sa cuisine, les yeux fixés sur un petit bouquet de lavande fraîche que Lola avait posé sur la table en rentrant – un mot attaché au pot avec un élastique à cheveux : « Pour maman, parce que c’est la plus forte. »

Elle n’a pas répondu. Elle a juste glissé le téléphone dans sa poche, a baissé le feu sous la casserole de soupe au pistou, et elle est sortie rejoindre Antoine et les filles sur la terrasse, là où le soir descendait doucement sur les pierres d’ocre et les plants de lavande épargnés.

Plus tard, quand la nuit est tombée et que les jumelles se sont endormies sur la banquette du salon, Antoine a débouché un vin blanc bien frais. Il a rempli deux verres, en a tendu un à Clara. Le téléphone a vibré une dernière fois sur la table de jardin : encore un message. Ni l’un ni l’autre n’a jeté un coup d’œil à l’écran. Ils ont écouté les cigales, le bruit du vent dans les cyprès, et le clapotis léger de l’eau du bassin qui n’appartenait enfin plus qu’à eux.

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Odissea
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