— Tu n’auras qu’à lui dire, Patrick. J’ai déjà donné ma parole.
Corinne, ma belle-mère, parlait dans le téléphone comme si elle récitait une liste de courses. Sa voix perchée rebondissait contre les murs carrelés de notre cuisine lyonnaise, couvrant le ronronnement de la machine à café.
— Il faut qu’Élise verse huit cents euros par mois à Marivonne, et six cents à Julien. Ah, et puis il faut aussi qu’elle lui fasse un virement de trois mille tout de suite pour qu’il règle son apport pour la voiture. Tu lui expliqueras, mon grand.
Patrick a reposé sa tasse de café Richard dans un silence de marbre. Son regard a croisé le mien. J’étais adossée au plan de travail, un torchon à la main. Il a raccroché sans même un « au revoir ».
— Et alors, qu’est-ce que tu comptes m’expliquer, exactement ? j’ai demandé, un sourcil levé.
— Rien du tout, a-t-il répondu en haussant les épaules. La discussion, elle aura bien lieu. Mais elle ne sera pas avec toi. Ton salaire va juste disparaître de leurs calculettes. Après ça, c’est eux qui vont tout faire tout seuls.
Je suis guide-conférencière, spécialisée dans les traboules et l’histoire ouvrière de la Croix-Rousse. Mon métier, c’est de guider les gens dans le dédale des vérités historiques, de distinguer le vrai du folklore. Et croyez-moi, l’odeur de manipulation a un fumet bien spécifique. L’élan de générosité soudain de Corinne avait le parfum entêtant de mon compte bancaire.
Avec Patrick, nous sommes mariés depuis six ans. Notre système financier est huilé : un compte joint pour le prêt de l’appartement du Vieux-Lyon, les assiettes de chez Paul Bocaux et les factures d’électricité. Le reste, les primes exceptionnelles, mes pourboires de touristes américains, ses commissions d’agent immobilier, c’est sacré. Chacun gère le sien. Mon argent, c’est mon argent. Et je n’avais pas trimé sur le pavé de Fourvière pour engraisser des feignants.
La tribu de mon mari est un tableau flamand. La sœur de ma belle-mère, Marivonne, soixante-douze ans, vit dans un T4 aux Brotteaux qu’elle ne chauffe plus que par principe. Sa pension de l’Éducation nationale est confortable, mais elle est persuadée que la République a une dette envers elle. Et son fils, Julien, quarante-deux ans, un colosse en parfaite santé, est un artiste maudit qui n’a jamais exposé. Il survit grâce à des missions d’intérim qu’il juge « aliénantes », quand il ne cultive pas un « burn-out créatif » sur son canapé.
Corinne, elle, avait déjà distribué des enveloppes virtuelles. Elle s’était engagée sur l’honneur, déclenchant une réaction en chaîne.
Marivonne avait trouvé une croisière de rêve sur le Nil. Une offre flash, Sublime Égypte en pension complète. Sept mille euros pour elle et une amie. Elle avait bloqué la réservation par téléphone, versant un acompte non-remboursable de sept cents euros en entamant son épargne de précaution. Pour elle, l’argent d’Élise était déjà budgété.
Julien, de son côté, s’était dégoté une Fiat 500 d’occasion chez un garagiste de Vénissieux. Quarante-cinq mille kilomètres, une merveille. Pour prouver sa bonne foi, il avait emprunté neuf cents euros à un pote pour réserver l’engin. Le vendeur avait été clair : si l’apport total de trois mille euros n’était pas versé avant le vendredi midi, le véhicule serait remis en vente, et les arrhes resteraient acquises. Julien comptait sur les trois mille euros promis, et sur les virements mensuels de sa « tante Élise » pour payer sa mensualité.
Patrick a monté un stratagème en orfèvre. En discutant avec sa mère, il avait compris l’échéance : le vendredi midi. Il a alors proposé un « grand déjeuner familial de réconciliation » pour ce fameux vendredi, à onze heures trente précises. Le timing était parfait : le virement de la croisière devait partir à midi tapante, et Julien devait être à Vénissieux avant l’heure du déjeuner.
Je n’y suis pas allée. C’était son sang, c’était sa bataille.
Quand il est rentré le soir, il a ouvert une bouteille de Côte-Rôtie et m’a tout raconté, mot pour mot.
Il était arrivé dans le salon de Corinne, où trônaient les deux quémandeurs. Il a refusé le café, s’est assis, et a ouvert les hostilités.
— Donc, Marivonne huit cents euros par mois, Julien six cents, plus trois mille euros pour la Fiat… c’est bien le programme ?
L’ambiance était joyeuse. Julien s’était même frotté les mains en se voyant déjà au volant.
— Parfait, a continué Patrick en plantant ses yeux dans ceux de sa mère. L’argent d’Élise restera chez Élise. Maintenant, voyons voir comment VOUS allez financer tout ça entre vous.
Un ange passa. Un ange glacial avec une tronçonneuse.
— Comment ça, « comment on va financer » ? a hoqueté Marivonne. Corinne, tu m’avais juré que Patrick forcerait Élise à payer ! Mon acompte pour le Nil s’envole dans deux minutes ! Sors ta carte bleue !
— Mais avec quel argent, Marivonne ?! a crié Corinne en manquant de s’étrangler. Tu m’as déjà piqué mon collier en perles de Tahiti le mois dernier ! Et je t’ai avancé les trois cents euros pour le vétérinaire de ton chat obèse !
C’est là que Julien, sentant le volant de la Fiat lui glisser entre les doigts, a bondi du canapé :
— Maman, tata Corinne, il faut vous serrer les coudes ! Moi, il me faut l’apport ! Vous pouvez pas me laisser tomber ! Le crédit, Élise pourra le payer plus tard !
— Te serrer les coudes ? a glapi Marivonne en se tournant vers son fils, l’écume aux lèvres. Mais tu loges chez moi depuis la fin de tes études ! Tu m’as piqué mon vieux MacBook pour soi-disant créer ton site internet et tu ne m’as même pas remboursé l’électricité de ta chambre !
— Ah, puisque c’est comme ça, on va faire les comptes ! a rétorqué Corinne, les joues écarlates, en pointant Julien du doigt. L’été dernier, je t’ai prêté ma voiture pour aller à un festival à Aix, tu l’as ramenée avec une rayure sur la portière gauche et le réservoir vide ! Où sont les excuses et le chèque pour la carrosserie ?
C’est à ce moment, me confia Patrick, qu’il vida son verre d’eau pour ne pas rire aux éclats. La charité familiale, ce n’était qu’un château de cartes posé sur un ventilateur.
Le salon bruyant fut interrompu par la sonnerie stridente du portable de Marivonne. L’agence de voyages. Elle décrocha d’une main tremblante. On lui rappelait que le délai de paiement pour la Sublime Égypte était dépassé. Marivonne, la voix blanche, dut confirmer l’annulation de la réservation sous le regard noir de son fils. Sept cents euros partis en fumée, engloutis par les sables du désert.
L’écho de cette défaite n’avait pas fini de résonner que le téléphone de Julien se mit à vibrer à son tour. Le garagiste de Vénissieux. Le ton était sec, métallique. Julien s’éloigna vers la fenêtre, négociant d’une voix suppliante. Rien n’y fit. Il revint, la mine ravagée, annonçant que la Fiat 500 était perdue, que les neuf cents euros de réservation étaient définitivement encaissés par le pro.
Patrick se leva, ajustant sa veste. Son mètre quatre-vingt-cinq dominait le champ de ruines.
— Les gens matures paient leurs caprices avec leurs propres sous, lâcha-t-il d’une voix qui ne tolérait plus aucune réplique. N’incluez plus jamais la carte bancaire de ma femme dans vos histoires. Le guichet est fermé.
Il claqua la porte de l’appartement, laissant derrière lui le chaos.
J’étais morte de rire, imaginant la grande fraternité se dissoudre pour une rayure de voiture et un vieil ordinateur. La vie, ce vendredi-là, avait été un spectacle parfait. Mais le samedi matin, le téléphone de notre appartement afficha « Corinne ».
Elle s’y prenait autrement, en essayant de me faire fondre par surprise.
— Élise, ma chérie… C’est Corinne. Patrick a créé un énorme malentendu. Il ne s’agissait que d’une toute petite avance, pas de sommes définitives… Tu comprends, en cas de coup dur…
Je n’ai pas crié. Je n’ai pas argumenté. J’ai juste souri dans le combiné.
— Mais j’ai très bien compris, Corinne, répondis-je d’une voix douce, un peu trop calme. Une avance non remboursée, c’est un don. Votre projet de financement a été soumis à mon comité d’éthique : il est recalé pour indice de mauvaise foi trop élevé. Ma réponse officielle est un non poli, mais définitif.
Je raccrochai.
L’épilogue fut à la hauteur de la farce. Marivonne ne vit jamais les rives du Nil et mit six mois à se remettre de l’humiliation. Julien perdit la Fiat, et mit un an à rembourser son ami sur ses maigres cachets, sans jamais m’adresser la parole autrement que par monosyllabes pleins de rancœur. Quant à Corinne, elle venait encore dîner, mais ne prononçait plus jamais le mot « argent ». Le champ lexical de la solidarité forcée avait disparu de son vocabulaire. On ne parla plus que du temps et des fleurs du Parc de la Tête d’Or.
Alors voilà, le fonds de placement familial adossé à mon salaire a fermé boutique ce jour-là. La croisière a coulé à quai, la puce italienne a trouvé un autre propriétaire, et le seul bénéfice net de l’opération, c’est que chez nous, le samedi matin, le téléphone reste désormais parfaitement silencieux.
