Un mari, une lettre, un traître nommé Mercier
À 22h04, quatre-vingt-onze jours après avoir signé les papiers du divorce, mon téléphone a sonné dans la caserne de Satory, près de Versailles. J'étais assis sur le bord du lit de camp, une tasse de café froid entre les mains, en train de relire pour la dixième fois un dossier classifié que je connaissais déjà par cœur. La sonnerie a coupé le silence comme un coup de feu.
« Colonel Antoine Vasseur ? »
« Lui-même. »
« Ici l'hôpital Cochin, à Paris. Votre ex-épouse, Camille Hardy, vient d'être admise. Elle est inconsciente. Nos examens montrent qu'elle est enceinte de dix-sept semaines. »
J'ai reposé la tasse sans la voir tomber. Enceinte. Inconsciente. Ex-épouse. Trois mots qui ont défoncé tout ce que j'avais mis quatre-vingt-onze jours à construire pour me protéger d'elle — ou plutôt pour la protéger d'un danger qu'elle ignorait.
J'ai appelé l'adjudant Farid Belkacem, mon aide de camp depuis huit ans. Il a garé le véhicule de service devant le bâtiment en moins de six minutes, moteur encore chaud, essuie-glaces qui battaient contre une pluie fine typique de septembre en Île-de-France. Je n'ai rien dit en montant. Il n'a rien demandé. On se connaît trop pour perdre du temps en questions inutiles.
Trois mois plus tôt, c'est moi qui avais mis fin à notre mariage. Camille croyait que je ne l'aimais plus. La vérité, c'est qu'au cours d'une enquête classifiée sur des trafics d'armes touchant des officiers, j'avais découvert qu'un cousin éloigné, Julien Mercier — le genre de type qu'on invite aux mariages sans jamais vraiment le connaître — s'était compromis avec un réseau qui remontait jusqu'à des gens capables de s'en prendre à ma famille pour me faire plier. Le plus sûr moyen de protéger Camille, c'était qu'elle disparaisse de mon dossier. Officiellement. Sur le papier. Dans l'esprit de tout le monde, y compris le sien.
Je n'avais pas prévu qu'en la rendant invisible pour mes ennemis, je la rendrais aussi invisible pour tout le monde.
L'hôpital sentait l'antiseptique et le café de distributeur. Un poste de radio, quelque part dans le couloir des urgences, diffusait en sourdine les infos de vingt-deux heures. Farid est resté deux pas derrière moi, comme toujours, les yeux balayant chaque porte, chaque visage — réflexe qu'on ne perd jamais, même douze ans après l'Afghanistan.
À l'accueil des soins intensifs, une infirmière a levé la tête.
« Je viens pour Camille Hardy. »
« Vous êtes de la famille ? »
J'aurais dû dire non. Légalement, je ne l'étais plus.
« Je suis son mari. »
Elle a consulté son écran. « C'est marqué ex-mari. »
« Numéro de chambre. »
Un silence, puis : « 312. »
J'ai poussé la porte si fort que Farid a failli me rentrer dedans. La femme allongée dans ce lit ne ressemblait presque plus à celle que j'avais vue partir, quatre-vingt-onze jours plus tôt, digne, le menton haut, persuadée que je ne l'aimais plus. Deux perfusions, une à chaque bras. Un bleu jaunâtre autour du poignet gauche. Les joues creusées — des semaines, peut-être des mois, sans qu'on s'occupe vraiment d'elle. Et malgré l'inconscience, une paume posée sur le petit renflement de son ventre.
Notre enfant.
Le Dr Nadia Fontaine est entrée quelques minutes plus tard, blouse froissée, garde de nuit visiblement entamée depuis longtemps.
« Colonel Vasseur. Votre ex-épouse souffre d'une déshydratation sévère, d'une carence en fer dangereuse et n'a quasiment reçu aucun suivi de grossesse. Le cœur du bébé bat toujours, fort, mais elle est dans un état critique. »
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Elle a hésité. « Elle a refusé de nous en dire plus avant de perdre connaissance. Mais son état parle de lui-même : quelqu'un l'a isolée. Volontairement. »
Elle m'a tendu un sachet scellé contenant les affaires de Camille : son téléphone, son porte-monnaie, et une enveloppe pliée en quatre, cornée à force d'avoir été relue. J'ai reconnu son écriture immédiatement.
*Pour Antoine — Ne fais confiance à personne du nom.*
Au même instant, le téléphone sécurisé de Farid a vibré. Il a lu le message, et son visage a pris cette couleur particulière que je ne lui avais vue qu'en opération.
« Mon colonel. Le renseignement militaire vient de confirmer un point. »
« Lequel ? »
« On a identifié la personne qui ciblait Camille. »
Un silence.
« C'est un Vasseur. »
Je suis resté debout, la lettre entre les doigts, à comprendre que l'ennemi que je traquais depuis trois mois n'avait jamais eu besoin de franchir la porte de ma famille. Il y vivait déjà.
Les jours suivants, pendant que Camille luttait sous perfusion dans une chambre qui sentait le désinfectant et les fleurs fanées apportées par une voisine de palier qu'elle ne connaissait même pas, Farid et deux hommes du contre-espionnage militaire ont remonté le fil. Julien Mercier, mon cousin, gérant depuis cinq ans d'un garage à Nanterre qui blanchissait plus de pièces détachées volées que de vidanges honnêtes, avait besoin d'argent — vite, et beaucoup : deux cent quarante mille euros, dette contractée auprès d'un réseau qui exigeait remboursement avant la fin de l'année. Il savait que je touchais, en tant qu'officier, une pension de réversion et des droits sur un bien de famille en Corrèze au nom de Camille, tant que nous étions mariés sur le papier des assurances. Le divorce éclair l'avait forcé à changer de plan : il a fait croire à Camille, par de faux messages soi-disant envoyés en mon nom via un ancien numéro de service, que je ne voulais plus jamais entendre parler d'elle, qu'elle devait quitter notre appartement de Vincennes, couper les ponts, ne réclamer aucune pension. Isolée, sans famille proche à Paris, elle avait déménagé dans un studio à Ivry-sur-Seine, laissé filer les rendez-vous chez le gynécologue faute d'argent, et vécu sur ses économies pendant que Julien vidait, petit à petit, un compte joint qu'elle avait oublié de clôturer.
Le vendredi suivant, je suis allé le voir moi-même, en civil, sans escorte — Farid a insisté pour m'accompagner jusqu'au parking du garage, boulevard de la Seine, et m'attendre dans la voiture. Julien portait encore sa combinaison tachée de cambouis quand il m'a vu entrer. Il n'a pas eu le temps de mentir : j'ai posé sur l'établi, entre une clé à molette et un gobelet de café Nescafé à moitié bu, les relevés bancaires que le contre-espionnage avait obtenus avec commission rogatoire.
« Tu voulais quoi, exactement ? Qu'elle perde l'enfant pour ne plus avoir de parts à réclamer ? »
Il n'a rien répondu. Il n'y avait rien à répondre.
Camille s'est réveillée le mardi suivant, en fin de matinée, un rayon de soleil pâle traversant les stores de la chambre 312. La première chose qu'elle a vue, c'est moi, assis sur la chaise en skaï, la lettre encore dans ma poche. Elle a posé la paume sur son ventre avant même de parler.
« Le bébé ? »
« Il va bien. Vous allez bien. »
Elle a fermé les paupières, pas de soulagement, plutôt d'épuisement contenu depuis des semaines. Je lui ai tout raconté : l'enquête, la menace, le divorce forcé pour la sortir du radar, et l'erreur que je n'avais pas prévue — que ce radar, c'était justement ma famille qui l'avait utilisé contre elle.
Elle n'a pas pleuré. Elle a juste demandé, d'une voix rauque : « Et maintenant ? »
Je n'ai pas répondu par une phrase. J'ai sorti de mon sac le dossier que j'avais préparé la veille avec mon notaire de la rue de Rivoli : la révocation de la procuration bancaire que Julien détenait encore sur le compte joint, la remise à son nom exclusif du studio d'Ivry-sur-Seine, et un document tout simple — la demande de remariage express que la mairie du 12e arrondissement acceptait de traiter en urgence, vu les circonstances, avant même la naissance.
Trois semaines plus tard, Camille a signé elle-même la clôture définitive du compte joint à l'agence de la Banque Postale, place de la Bastille, un vendredi après-midi, le dossier sous le bras, sa carte d'identité et le nouveau livret de famille posés sur le comptoir. Elle a demandé au conseiller de virer les six mille trois cents euros restants sur son propre compte, celui qu'elle avait ouvert seule, sans mon nom dessus cette fois. Julien, lui, a reçu deux jours après un courrier recommandé l'informant qu'il n'avait plus aucun droit de signature sur quoi que ce soit portant le nom Vasseur ou Hardy, et une convocation du tribunal correctionnel de Nanterre pour abus de confiance et vol aggravé.
Il s'est présenté une seule fois devant l'immeuble de Vincennes, en octobre, sonnant à l'interphone du rez-de-chaussée. Camille, debout dans l'entrée, le ventre déjà bien arrondi, a fixé l'écran de l'interphone sans décrocher. Elle a juste refermé le verrou supplémentaire que le serrurier avait posé la semaine précédente, et elle est retournée s'asseoir près de la fenêtre, où j'avais laissé la layette encore pliée dans son emballage.
