La rose sous la cloche

Le pavillon du quartier de la Croix-Rousse, Camille le tenait de sa marraine. Pas de sa mère, non — sa marraine, qui avait toujours su que c’était Camille, et personne d’autre, qui en prendrait soin. Une bâtisse en pierre dorée avec un jardinet en escalier, trois terrasses qui descendaient vers la Saône, et dans le salon une verrière qui prenait toute la lumière du matin. Quand elle avait emménagé à vingt-cinq ans, les voisins lui donnaient dix ans de plus — personne n’imaginait qu’une jeune femme puisse posséder un bien pareil.

Sa marraine, avant de mourir, lui avait serré le poignet avec une force surprenante pour une femme de quatre-vingt-trois ans mourante : « Écoute-moi bien, ma petite. Ce toit, c’est tes reins. Ta colonne. Ne le mets jamais au nom d’un homme. Promets-le-moi. » Camille avait promis, la gorge serrée, sans mesurer combien ces mots pèseraient un jour.

Théo était apparu deux ans plus tard, un soir de novembre, au bar du théâtre des Célestins. Comédien intermittent, ce qui signifiait surtout intermittent et assez peu comédien. Il était drôle, vif, il faisait rire tout le monde à la table et il la regardait comme si elle était la seule femme de la salle. En trois mois, il s’était installé chez elle. « Ta maison est un bijou », disait-il en caressant les moulures du salon, « et toi, tu es le cœur du bijou. » Elle fondait, elle le croyait, elle préparait des tajines qu’il oubliait de manger.

Les années suivantes, elle les passa à justifier l’injustifiable. Les rentrées d’argent irrégulières — « le métier est comme ça, mon cœur ». Les absences — « une résidence d’artiste à Avignon, un festival à Bourg-en-Bresse, il faut que je bosse mon réseau ». Le réseau, justement : il y passait ses nuits. Camille gérait tout. Les factures, l’entretien du toit, la chaudière qui lâchait en plein hiver, le virement mensuel pour la taxe foncière — une broutille de mille huit cents euros par an qu’il ne proposait jamais de partager.

Le déclic, ce fut un mardi de janvier, pendant les soldes. Théo était sous la douche, son téléphone vibrait sur le plan de travail de la cuisine. Elle l’avait pris machinalement, pour le déplacer, et le message s’était affiché sur l’écran verrouillé. En toutes lettres.

Avant de le reposer, elle avait vu l’historique. Un enchaînement de prénoms, de cœurs, de photos. Sa dernière conquête en date s’appelait Inès. Vingt-trois ans, stagiaire à l’accueil du théâtre où il avait joué une fois. Leur conversation remontait à six mois. Six mois de messages, de projets de week-ends à Marseille, de plaintes sur « l’ambiance à la maison » — Camille était « rigide », « pas fun », « elle comprend pas la vie d’artiste ». Il y avait même une capture d’écran de leur compte joint, avec un commentaire : « Regarde, même pas deux cents balles de côté avec tout ce qu’elle gagne, elle flambe tout dans sa baraque. »

Pas un cri. Pas une larme. Camille avait reposé l’appareil, essuyé la farine sur ses mains, et elle avait appelé Maître Valette, l’avocate qui avait réglé la succession de sa marraine.

Le plan était simple. D’abord, faire établir un relevé de compte séparé, puis vider le compte joint. Ensuite, rassembler les preuves : elle avait photographié les conversations, compilé les captures, noté les dates, les noms, les lieux. L’avocate avait tout vérifié : le pavillon était un bien propre, acquis par legs avant le mariage. Théo n’y avait aucun droit, même inscrit à l’adresse depuis quatre ans. Le patrimoine commun se résumait à une Renault Clio fatiguée, un canapé-lit acheté chez Alinéa et une collection de vinyles dont la moitié était à elle.

Trois semaines plus tard, tout était prêt. Le dossier reposait dans une pochette kraft, calé entre le presse-agrumes et la machine à café, quand on sonna à la porte. C’était un vendredi, un peu après dix-neuf heures. Théo était en « lecture scénique » à Paris. Camille venait de se servir un fond de verre de Viognier.

Sur le perron se tenait une femme qu’elle n’avait jamais vue. Des bottes en daim, un trench-cuir trop serré pour la saison, un rouge à lèvres framboise qui débordait légèrement sur le coin de la bouche.

— Camille ? Moi, c’est Inès. Il faut qu’on parle.

Camille s’appuya au chambranle, son verre à la main, et la détailla sans hâte. Inès soutint le regard, le menton relevé, un peu trop raidie pour être vraiment à l’aise.

— Je vous écoute.

— Je préfère le dire franchement, parce que Théo, lui, il ose pas… Je suis enceinte de Théo. Alors il faudrait divorcer. Rapidement. Voilà, c’est dit.

Un bref silence. Puis Camille recula d’un pas et, d’un geste du menton, désigna l’intérieur.

— Entrez. On va en parler devant une tasse de thé. Ce sera mieux que sur le paillasson.

Inès hésita, surprise de ne pas rencontrer de résistance. Elle pénétra dans le vestibule, le regard happé par les moulures, la verrière, la lumière chaude du lampadaire en laiton.

— C’est… c’est grand.

— Oui. Et c’est à moi, répondit Camille d’un ton uni en se dirigeant vers la cuisine.

Dans la pièce, elle remit de l’eau à chauffer. Le sachet de thé infusait quand elle s’assit face à Inès, qui avait posé son sac sur ses genoux comme un bouclier.

— Donc, enceinte.

— Deux mois et demi.

— Et Théo est au courant, je suppose ?

— Oui, bien sûr. On en a parlé. Il veut le garder. Il veut qu’on vive ensemble. Mais vous… il dit que vous allez lui faire des histoires, que vous refusez de le laisser partir, que vous allez vous accrocher.

Camille tourna lentement la cuillère dans sa tasse.

— Vous voulez que je vous montre quelque chose ?

Elle se leva, attrapa la pochette kraft sur le plan de travail, et en sortit la première page — une assignation en divorce, déjà tamponnée par le greffe du tribunal.

— Tenez. Déposée ce matin. C’est moi qui ai accéléré la procédure.

Inès baissa les yeux sur le document officiel, et son visage se vida lentement. Elle n’arrivait plus à articuler. C’était comme si on venait de débrancher la prise de son personnage.

— Mais… il m’avait dit que vous ne voudriez jamais…

— Il vous a dit beaucoup de choses, j’imagine. — Camille reprit une gorgée de thé. — Que j’étais coincée, ennuyeuse, que je ne le comprenais pas. Qu’il devait me ménager. C’est un très bon comédien, vous savez. Il est très crédible quand il joue l’homme piégé dans un mariage sans passion.

— Il m’a promis qu’on aurait cette maison. Que vous partiriez et que nous, on élèverait le bébé dans la chambre du fond, celle qui donne sur le jardin.

Camille reposa sa tasse si brusquement qu’un peu de thé éclaboussa la soucoupe.

— La chambre du fond. Celle avec le bas-relief au-dessus de la porte ?

— Oui, celle-là. Il a dit qu’elle serait parfaite pour un enfant.

— C’était ma chambre, figurez-vous. Petite, je m’y réfugiais quand mes parents se déchiraient. Ma marraine m’y lisait des histoires. Alors je vais vous dire une chose, Inès. Cette chambre, Théo ne l’a jamais aimée. Il la trouvait « trop vieille France ». Il voulait repeindre le bas-relief en gris béton.

Inès resta figée, un pied accroché à la barre du tabouret.

— Je… il ne m’a jamais parlé de ça.

— Normal. Il ne vous a jamais parlé de rien. De mon héritage, du legs, du fait que ce pavillon n’est pas à lui et ne le sera jamais. — Elle poussa la pochette vers elle. — Regardez. Titre de propriété. Legs universel. Date d’acquisition : onze ans. Date du mariage : quatre ans. Ce toit est à moi, et uniquement à moi. Votre enfant n’y dormira pas.

À cet instant précis, une clé tourna dans la serrure de l’entrée. Théo fit irruption dans le vestibule, le visage fouetté par le vent, le sac en bandoulière.

— Chérie, je suis rentré plus tôt, le train était annulé, j’ai pris un BlaBlaCar jusqu’à—

Il s’arrêta net en découvrant la scène. Camille debout, son mug fumant à la main. Inès effondrée sur le tabouret, la pochette ouverte sur la table.

— Qu’est-ce que… Inès ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

— C’est elle qui te le demande, Théo, dit Camille. Je vous laisse en profiter pour vous mettre d’accord. Vous avez jusqu’à demain soir pour rassembler tes affaires. Cartons, sacs-poubelle, ce que tu veux. Je ferai changer la serrure lundi matin. Pour l’instant, je vais finir mon verre dans le jardin. Je vous conseille d’en faire autant — de parler, je veux dire.

Elle prit son verre de vin, sa pochette sous le bras, et sortit par la baie vitrée. Dehors, l’air était glacial, le parfum de l’hiver mêlé à celui des troènes mouillés. Elle entendait, à travers la vitre, les éclats de voix qui montaient. « Tu m’avais juré que la maison ! » « Mais je vais la convaincre, calme-toi ! » « Me calmer ? T’as vu ça ? Elle a déjà tout bouclé au tribunal ! »

Le lendemain, quand elle rentra du marché de la Croix-Rousse où elle avait pris son temps pour choisir des épinards frais et un fromage de chèvre chez la Mère Richard, Théo était en train d’empiler ses vinyles dans des caisses. Le visage défait, les traits tirés. Inès n’était plus là — elle était repartie la veille au soir, en claquant la porte. Apparemment, la nouvelle que son futur foyer était une fiction et que le père de son enfant n’avait pas un centime de patrimoine avait douché ses derniers élans romantiques.

— Camille…

— S’il te plaît. Pas d’explication. Tu as quatre cartons et un sac-poubelle, à vue de nez. Prends le linge de maison bleu si tu veux, c’est ta mère qui nous l’avait offert. Le reste, on verra avec les avocats.

— Et pour la Clio ? demanda-t-il piteusement.

— Garde-la. J’ai déjà commandé un vélo électrique.

Il ne répondit rien. Il finit de charger ses caisses dans le coffre de la Renault, sous le regard impassible de la voisine d’en face qui taillait ses rosiers avec un sécateur en marquant la mesure. Avant de monter dans la voiture, il se retourna une dernière fois, comme s’il attendait un sursaut. Camille tenait un arrosoir à la main ; elle en versait le contenu au pied d’un camélia avec une concentration presque maniaque.

Quand la voiture eut disparu au bout de la rue, elle rentra. Elle s’assit dans le salon, sur le canapé qu’elle gardait. La pièce paraissait plus vaste sans les piles de disques et les cendriers à moitié pleins. Elle but un café, puis un second, et vers midi, elle alla chercher le pot de peinture qu’elle stockait dans la buanderie. Un bleu paon intense, celui qu’elle avait repéré chez le droguiste de la Grand-Rue six mois plus tôt et que Théo avait trouvé « trop criard ».

À la tombée du jour, la chambre du fond avait pris une nouvelle peau. Le bas-relief se détachait sur le mur comme un camée, enfin mis en valeur. Camille recula de trois pas, pinceau à la main, le jean taché de bleu. Un merle s’était posé sur la rambarde de la terrasse ; il la regardait faire, la tête penchée. Elle soutint son observation un moment, puis elle laissa le pinceau dans le pot.

Ce soir-là, elle dîna de pain frais, de chèvre et d’un fond de vin blanc, assise sur les marches de la terrasse, les pieds au froid. Le ciel au-dessus de la Saône se fermait sur une dernière bande orangée. La maison était silencieuse — un silence sans hostilité, un silence de pierre. Le genre de silence qu’aucun homme ne viendrait plus lui reprocher.

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Odissea
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