Les Deux Abandonnées

Le bruit de sa valise roulant sur le bitume de l’aéroport de Nice s’évanouissait déjà. Abelle était plantée là, au milieu du hall des départs, le souffle comme suspendu. Il avait lâché ça entre deux gorgées d’un café tiède, au bar de l’embarquement. « Je ne peux plus. Je pars. Tout seul. » Pas une dispute, pas un éclat. Une phrase aussi lisse que le comptoir en inox. Elle n’avait même pas eu le temps de demander pourquoi. Il marchait déjà vers le portillon de sécurité, le dos de son blouson en cuir cognac qui s’éloignait sans un regard en arrière, comme s’il avait peur qu’elle s’accroche, qu’elle hurle dans le terminal.

Mais Abelle n’a pas bougé. Elle a juste senti un grand froid sec se répandre depuis son sternum jusqu’au bout de ses doigts. Un frisson de clim’ et de néant. Le tableau des départs continuait de clignoter innocemment, les haut-parleurs annonçaient un vol pour Copenhague, les gens pressaient le pas autour d’elle avec leurs bagages à main. Et elle, une femme de quarante-sept ans, associée d’une galerie d’art rue Paradis à Marseille, se tenait là comme une épave sur un rond-point, incapable de faire un pas. Louis. Après huit ans. Parti. Ce n’était pas une dispute de couple, non. C’était une amputation à vif.

Elle a fini par s’asseoir sur un de ces bancs froids, face aux immenses baies vitrées où les avions s’arrachaient à la piste. Elle a pensé à son appartement sur le Vieux-Port, aux meubles chinés ensemble, à la vue sur Notre-Dame-de-la-Garde. Insupportable. Elle y retrouverait son odeur, son tabac blond, son carnet de croquis abandonné sur la console de l’entrée. Et puis la voix de sa mère au téléphone, toujours ce ton pincé : « Tu vois, ma fille, un artiste sans le sou et de dix ans ton cadet, je te l’avais bien dit… » Non, pas ça. Son amie d’enfance, Élisa ? À Londres depuis trois ans, des sms une fois par trimestre. Son associé, Camille ? Il serait navré, gêné, lui proposerait un verre en terrasse, mais demain il y aurait une cliente à déjeuner, des toiles à encadrer, et la vie qui broie, qui broie.

Abelle est sortie prendre l’air, a trouvé sa vieille Mini Cooper sur le parking P4. Elle a roulé vers Marseille sans même allumer la radio. Le silence du moteur était plus supportable que ses pensées. En arrivant, elle n’a pas garé la voiture dans le box du boulevard de Paris. Elle est allée se perdre exprès dans les ruelles du Panier, est montée à pied jusqu’à la place de la Major. Et là, assise sur un rebord de pierre calcaire, face au large, elle a croisé ce regard.

Pas un humain. Une chienne. Un petit corps efflanqué, poil court couleur de miel et de poussière, une oreille un peu mordue, le museau déjà grisonnant. Une de ces bêtes du quartier, discrète, qui se faufile entre les passants sans jamais mendier. Elle était simplement assise à trois mètres, parfaitement immobile. Elle ne quémandait rien. Elle observait, la tête légèrement penchée. Et dans ses yeux ronds, d’un brun presque lézard, Abelle a vu quelque chose qui l’a transpercée. Une lassitude calme. Une dignité de naufragé qui ne comprend pas pourquoi on l’a laissé sur le rivage. Pas de colère. Juste un chagrin compact, silencieux, et une question qui n’aurait jamais de réponse.

C’est là qu’Abelle a éclaté en sanglots. Pas pour elle. Pour cette chienne, pour ce qu’elle lisait dans ses prunelles. Une « abandonnée ». La chienne n’a pas reculé. Elle a juste baissé la tête très lentement, le museau posé sur ses pattes avant, comme si elle compatissait, comme si elle disait : « Je sais. Moi aussi. »

Abelle est restée là une heure peut-être, le mistral qui lui fouettait les joues, les larmes qui séchaient presque en coulant. Elle s’est souvenue. Cette chienne, on l’apercevait depuis des mois près de la boulangerie de la rue des Trois-Mages. Quelqu’un avait dû déménager, quelqu’un avait ouvert la portière de sa voiture et elle était restée là, à attendre un retour qui ne viendrait plus. Abelle était passée cent fois devant elle en sortant des toasts au chèvre et une fougasse. Elle lui avait jeté un coup d’œil distrait, peut-être même un peu agacée par sa présence un jour de pluie, avant de se replonger dans les problèmes de la galerie, dans la prochaine expo, dans les humeurs de Louis.

Louis. À présent, les rôles étaient inversés. L’insouciance était de l’autre côté. L’attente était de son côté.

La nuit commençait à envelopper le clocher de l’église. Abelle s’est levée, a rajusté son gilet en cachemire trempé d’embruns. Elle a fait trois pas vers la ruelle qui descendait. La chienne n’a pas bougé. Juste ses yeux qui la suivaient avec une fixité insoutenable. Alors Abelle s’est arrêtée net. Elle est redescendue, a acheté deux parts de panisse encore chaudes dans une échoppe qui fermait, est revenue sur la place. Elle a déposé les morceaux à un mètre de la chienne, s’est assise plus loin, sans parler. Il s’est passé un long moment. Puis la chienne s’est approchée, pas à pas, les muscles raidis de méfiance. Elle a saisi un morceau sans jamais quitter Abelle des yeux.

— Tu t’appelles comment, toi ? a murmuré Abelle, la voix cassée.

Bien sûr, pas de réponse. Juste le bruit de la mastication, les crocs usés sur la panisse friable.

— Moi, c’est Abelle. On est deux, maintenant. Si tu veux.

Elle a tendu une main, paume vers le ciel. La chienne a fléchi l’échine, a senti ses doigts, longuement, minutieusement. Puis elle a fait ce que font les bêtes qui dépassent leur peur pour s’en remettre à l’impossible : elle a posé son menton dans le creux de la paume, un soupir minuscule, et elle a fermé les yeux.

L’appartement était silencieux, mais plus vide. La chienne — Shiva, elle l’a appelée, parce qu’il fallait bien un nom pour renaître — a exploré chaque pièce avec la prudence d’une inspectrice des assurances, reniflant les plinthes, le pied du canapé en velours bleu, le coin de son atelier où séchaient des toiles entamées. Elle a marqué un très long temps d’arrêt devant le carnet de croquis de Louis. Puis elle a éternué, et elle est passée à la cuisine. Abelle a poussé du pied son vieux couffin en osier sous la fenêtre du salon, a jeté un plaid en mohair.

Le lendemain était un samedi. Elle a annulé un rendez-vous avec un collectionneur suisse, prétextant une migraine. Elle est allée chez le vétérinaire de la rue Grignan. La chienne avait à peu près sept ou huit ans, des dents limées par la malnutrition, une ancienne fracture de la patte arrière soudée de travers, pas de puce. Le véto, un grand type dégingandé avec des lunettes en écaille, a retiré ses gants.

— Elle a eu une vie de chien, sans jeu de mots. Méfiez-vous, ce genre de trajet laisse des traces. La peur de l’abandon ne cicatrise jamais vraiment.

Abelle a caressé l’arrière de l’oreille mordue.

— Je sais, a-t-elle dit simplement.

Les premières semaines ont été une valse-hésitation. Shiva ne montait pas sur le canapé, même quand Abelle tapotait le coussin. Elle ne touchait pas à sa gamelle si Abelle était dans la pièce. La nuit, elle se couchait non pas dans le couffin, mais sur le carrelage glacé de l’entrée, juste derrière la porte, là où quelqu’un, un jour, avait dû disparaître. Abelle l’observait depuis l’encadrement du couloir, sans intervenir. Elle apprenait, elle aussi. Les gestes qu’on devine plus qu’on ne les commande, le langage des silences qui valent mieux que les mots.

Et puis, un soir de novembre, alors que le vent secouait les persiennes du balcon, Shiva a sauté sur le lit. Pas sur le côté de Louis, non. Sur le côté d’Abelle, là où le matelas est creusé par le poids des nuits solitaires. Elle s’est lovée en croissant, le museau enfoui sous sa queue, et elle a poussé ce long gémissement que font les chiens quand ils rêvent ou quand ils lâchent prise. Abelle a posé une main sur ses côtes saillantes, elle a senti le cœur battre, une mécanique têtue, entêtée de vie. Elle s’est endormie comme ça, sans faire de bruit.

Le tournant, le vrai, est survenu le 10 décembre. La galerie devait accueillir un vernissage important, le nouveau travail d’une plasticienne montante. Abelle avait beaucoup investi, avec Camille. Toute la journée, ils ont accroché les grands formats, réglé les spots, discuté avec le traiteur. Vers dix-neuf heures, avant que les invités n’arrivent, la porte de la galerie a tinté. Abelle a levé les yeux.

Louis.

Il se tenait sur le seuil, un bouquet de pivoines à la main — les pivoines, au mois de décembre, forcément importées hors de prix, c’était tellement lui. Blouson en cuir neuf, barbe de trois jours savamment négligée, ce sourire désarmant qu’il posait toujours avant de dire quelque chose d’irréparable. Camille, qui sortait de la réserve, s’est figé.

— Abelle… J’ai fait une connerie. Énorme. Cette fille à Monaco, c’était rien. Un délire. Je… je peux t’expliquer.

Derrière lui, les premiers invités commençaient à arriver, des verres de champagne sur les plateaux. Abelle aurait dû sentir un pincement, un dilemme, une hésitation. Huit ans. Il était là, paumé, magnifique dans sa faiblesse. Mais ce qu’elle a ressenti, c’est une clarté immense, presque agressive sous les néons de la galerie. Elle a pensé à une oreille mordue, à un menton posé dans le creux d’une main, à cette confiance qui se donne goutte à goutte et qu’on ne doit jamais, jamais trahir deux fois.

Elle n’a pas crié. Elle a marché vers lui, les talons claquant sur le béton ciré. Elle a pris le bouquet. Elle a regardé les pétales froissés, les tiges coupées net.

— Un délire, a-t-elle répété, doucement. Louis. Moi aussi, je suis un délire pour toi. Une parenthèse confortable. Mais Shiva, elle, n’est la parenthèse de personne. Et moi non plus.

— Shiva ? Qui c’est, Shiva ?

Au lieu de répondre, Abelle a souri. Elle a reposé les fleurs sur le comptoir, a sorti son téléphone, a ouvert une photo. L’écran montrait une chienne au poil miel, endormie sur un lit, la tête en travers de l’oreiller d’Abelle.

— C’est celle qui m’a sauvé la vie. Toi, tu ne faisais que la pourrir.

Les invités se pressaient désormais autour d’eux. Un murmure. Louis a reculé d’un pas, le visage défait. Il n’a pas su quoi répondre. Il est resté là, le bouquet à la main, minable et déplacé. Alors Abelle l’a planté là, elle a enfilé son manteau, a fait signe à Camille de gérer le reste, et elle a filé.

Quand elle est arrivée chez elle, les joues rougies par la course et l’adrénaline, Shiva l’attendait dans le couloir. Elle s’était mise sur ses pattes avant, le postérieur relevé, ce geste maladroit des chiens qui se réjouissent. Abelle s’est accroupie, elle a pris dans ses bras ce corps maigre et chaud qui sentait encore un peu la terre après la dernière promenade. Elle a enfoui son visage dans le cou tiède.

— C’est fini, ma belle. Il est reparti. Et nous, on reste.

Elle a rempli deux écuelles. Une d’eau, une de ces croquettes au saumon que Shiva aimait tant. Puis elle a ouvert son ordinateur, a réservé pour le surlendemain un petit gîte avec cheminée dans les Alpilles, où le froid pique mais où le ciel est pur. Un endroit sans valises à roulettes, sans départs, sans pivoines. Juste de la terre gelée, le crépitement du feu, et un chemin de randonnée autour duquel courir, la truffe au sol.

Plus tard, quand elle a envoyé un message à son ami pour confirmer le séjour, elle a vu un reflet bouger dans l’écran éteint. Shiva était montée sur le canapé en velours. Pas sur le bord, pas en boule méfiante. Étendue de tout son long, pattes en l’air, le ventre offert à la lumière de l’abat-jour, dans l’abandon total de ceux qui se savent enfin chez eux.

Abelle a éteint son téléphone, elle s’est assise à côté d’elle, a posé une main sur ce ventre doux qui se soulevait au rythme d’un sommeil sans cauchemar. L’appartement sentait la cendre froide et le poil chaud. Elle s’est dit que finalement, ce n’était pas lui qui était parti trop vite. C’était elle qui avait mis toute une vie à arriver ici.

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Odissea
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