Le carnet à spirale de Mamie Josiane

Mamie Josiane est partie un mardi de novembre, à 6h40 du matin, à l'hôpital de Limoges. Elle avait quatre-vingt-sept ans. J'étais dans le couloir avec un café en carton que je n'ai jamais bu — il est resté froid sur le rebord de la fenêtre pendant deux heures, personne n'a pensé à le jeter.

Ma mère est arrivée trop tard de vingt minutes. Elle avait roulé depuis Guéret sous la pluie, et quand elle a poussé la porte de la chambre 214, elle a juste dit "non" trois fois, très bas, comme si le mot pouvait faire marche arrière.

On a vidé l'appartement de la rue des Tanneurs en février. Un F2 au deuxième étage, sans ascenseur, avec ce vieux poste de télé qui ne captait que trois chaînes et une odeur de café Grand'Mère qui flottait encore dans les rideaux. Sur la table de la cuisine, sous une pile de Marie Claire de 2019, on a trouvé un carnet à spirale, celui avec la couverture bleue élimée qu'elle utilisait pour ses comptes.

Sauf que ce n'était pas ses comptes.

C'était des lettres. Une soixantaine, jamais envoyées, adressées à mon grand-père Fernand, mort en 2003. "Fernand, le chauffage est encore en panne, le syndic ne répond pas." "Fernand, la petite a eu son bac, elle a eu 15 en maths, tu aurais été fier." La dernière datait de trois semaines avant sa mort : "Fernand, j'ai mal au dos, je crois que ça ne va plus être long. Dis-moi si c'est comme on pensait, là-haut."

Ma mère a refermé le carnet et elle est sortie sur le balcon fumer une cigarette qu'elle n'a pas allumée. Elle est restée là un quart d'heure, le carnet coincé sous le bras, avec en bas dans la cour un chat gris qui traversait entre les poubelles vertes et le vélo crevé du voisin du premier.

On aurait pu s'arrêter là. Ranger le carnet dans un carton, verser une larme, refermer la porte de l'appartement pour la dernière fois et vendre les meubles à un dépôt-vente de la route de Nantes.

Mais il y avait un problème plus concret, arrivé une semaine après l'enterrement : mon oncle Bernard, le frère de ma mère, a débarqué avec un papier signé — soi-disant par Mamie, six mois avant sa mort — cédant l'appartement entièrement à son nom, "en compensation des frais de santé qu'il aurait avancés". Sauf que ma mère payait elle-même l'infirmière à domicile depuis deux ans, par virement, tous les 3 du mois, 340 euros, on avait les relevés.

Bernard voulait vendre vite, avant l'été, à un promoteur qui refaisait tout le pâté de maisons en petits logements étudiants. Il évitait les appels. Il répondait par texto, jamais plus de deux lignes.

Ma mère n'a pas crié. Elle a fait une chose beaucoup plus lente et beaucoup plus efficace : elle a pris rendez-vous chez Maître Delcroix, notaire place de la Cité, et elle a apporté le carnet bleu.

Pas comme preuve sentimentale. Comme preuve d'écriture.

Sur les soixante lettres, l'écriture de Mamie tremblait de plus en plus les six derniers mois — l'arthrose lui déformait les doigts, chaque ligne penchait un peu plus vers le bas de la page. Le "papier signé" de Bernard, daté de la même période, montrait une signature parfaitement droite, ferme, sans aucun tremblement.

Le notaire a fait appel à un expert graphologue judiciaire. Verdict rendu en avril : signature non conforme à l'écriture de la défunte sur cette période. Faux probable.

Bernard a été convoqué. Il est venu à l'étude avec son avocat, en costume trop large, et quand Maître Delcroix a posé les deux documents côte à côte sur le bureau — le carnet ouvert à la dernière lettre, et le papier de cession — il n'a rien dit pendant near une minute. Il a juste regardé la fenêtre.

Ma mère, elle, avait apporté un dossier bleu, celui où elle rangeait ses papiers de sécu, avec dedans onze ans de relevés de virements à l'infirmière, les ordonnances, les factures de la pharmacie de la place Wilson. Elle l'a posé sur la table, l'a ouvert à la première page, et a dit une seule phrase : "Je n'ai jamais demandé qu'on me rembourse. Je demande juste qu'on ne me vole pas ce que j'ai payé."

L'appartement est resté dans la succession, partagé selon la loi, deux parts égales. Bernard a renoncé à la vente au promoteur — sans le faux acte, il n'avait plus la majorité pour décider seul. Ma mère a racheté sa part à son frère pour 38 000 euros, un prêt sur douze ans à la Caisse d'Épargne de Guéret, et elle a gardé l'appartement de la rue des Tanneurs.

Elle n'y vit pas. Elle le loue à une étudiante en soins infirmiers, 410 euros par mois, meublé avec ce qui restait — la table de la cuisine, le buffet, pas le vieux poste de télé, celui-là est parti à la déchetterie.

Le carnet bleu, elle l'a gardé pour elle. Il est dans le tiroir de son secrétaire à Guéret, sous les papiers de la maison, et elle ne l'a jamais montré à personne d'autre que Maître Delcroix.

Le mardi qui a suivi le premier anniversaire, elle est allée au cimetière de La Rivière, elle a nettoyé la tombe, changé les fleurs — des chrysanthèmes jaunes, jamais blancs, Mamie trouvait ça trop triste. Puis elle a sorti de son sac un petit carnet neuf, celui qu'elle avait acheté à la papeterie du coin, et elle a écrit debout, appuyée sur la pierre : "Fernand, je crois qu'elle est arrivée. Elle a gardé son appartement. Personne ne lui a pris ce qui était à elle."

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