J'ai commencé à compter les jours en cabines d'essayage, pas en semaines de vacances. Trente-huit ans, professeure de sciences économiques au lycée Jean-Moulin, mariée depuis douze ans à Vincent — agent immobilier, celui qui négociait tout, même les silences.
On était partis à Cassis, dans un petit hôtel au-dessus de la calanque, celui avec les volets bleus et le café servi trop chaud dans des bols en faïence. Trois jours là-bas, et pas une seule photo de moi. Pas une. J'avais demandé, en riant presque, pour ne pas avoir l'air de quémander quelque chose d'aussi bête qu'une photo sur un port.
— Vincent, tu me prends en photo devant les bateaux ?
— J'ai pas trop envie, là.
Il regardait son téléphone. Toujours son téléphone. Le soir, sur la terrasse, pendant que je commandais un rosé de Bandol et lui une bière, il tapait des messages en cachette de l'écran, penché comme un collégien, et il gloussait tout seul. Dès que j'approchais ma chaise, l'écran devenait noir plus vite que mon ombre sur la table.
Le mardi soir, il est allé prendre sa douche. J'ai pris son téléphone posé sur la table de nuit, à côté du réveil de l'hôtel qui affichait 23h12. Le code, je le connaissais depuis toujours — l'année de naissance de sa mère, il n'avait jamais changé.
WhatsApp. Une conversation avec Julien, son ancien collègue de l'agence.
"Tu te rends compte, elle veut que je la prenne en photo, alors qu'elle rentre même pas dans le cadre. Depuis qu'elle a accouché elle est méconnaissable, j'ose même plus la montrer."
J'ai reposé le téléphone exactement à l'endroit où il était. L'angle du cadre argenté avec Léa bébé, la même position. Je n'ai rien dit. Pas cette fois.
Le lendemain matin, je suis descendue seule sur la plage de l'Arène, celle avec les galets blancs. J'avais emporté une robe verte achetée deux ans plus tôt, jamais portée, encore avec l'étiquette planquée au fond de la valise sous les serviettes. Je l'ai mise. J'ai marché le long de l'eau avec mon téléphone à la main, et j'ai pris des photos. De moi. Pour moi.
Une photo où je souris vraiment, pas pour l'appareil. Une autre où mes hanches, mon ventre marqué par la césarienne de Léa — onze ans maintenant — racontent exactement ce qu'ils sont : le corps d'une femme qui a porté une vie et qui n'a de comptes à rendre à personne.
Pendant longtemps j'ai cru qu'il fallait être irréprochable pour être aimée. Rentrer dans un cadre, justement. Mais un homme qui humilie sa femme dans le dos d'un copain ne mérite pas de marcher à côté d'elle sur une plage, ni ailleurs.
Le soir même, sur la terrasse de l'hôtel, je lui ai montré mon téléphone. Pas les messages de Julien — les miens. Les photos de la plage.
— Regarde. Je les ai prises toute seule.
Il a haussé les épaules, a dit que c'était bien, sans vraiment regarder. Je n'ai pas insisté. Le lendemain, de retour à Aix-en-Provence, j'ai appelé Maître Rocher, la notaire qui avait suivi l'achat de notre appartement rue Espariat. Douze ans de mariage, un bien commun estimé à trois cent dix mille euros. J'ai demandé un rendez-vous pour évaluer une séparation de biens et le rachat de sa part sur l'appartement — j'avais hérité d'un petit studio à Marseille de ma grand-mère, je pouvais m'en sortir avec l'apport et un crédit sur quinze ans.
Vincent a découvert le courrier de la notaire un mercredi, posé sur la table de la cuisine, à côté de la cafetière. Il a lu, blanc, puis il a levé les yeux :
— Tu comptes vraiment faire ça pour… pour un message que t'as mal compris ?
— J'ai bien compris. Toi, tu croyais juste que je ne le saurais jamais.
Il n'a rien ajouté. Il est resté debout dans la cuisine, la lettre à la main, pendant que je prenais mon manteau pour partir chercher Léa à l'école.
Six mois plus tard, l'appartement de la rue Espariat était à mon nom, remboursé grâce au studio vendu et à un prêt que je paie seule depuis. Vincent loue un deux-pièces du côté de la gare, et il a raconté à sa mère que c'était "une histoire compliquée entre adultes". J'ai appris, par Julien lui-même — croisé par hasard au marché du samedi devant l'étal de poissons — que Vincent lui avait aussi montré d'anciennes photos de moi, avant Léa, en disant qu'il regrettait "l'ancien modèle". Julien avait fini par lui répondre qu'il ferait mieux de se taire. C'est ce jour-là que j'ai compris que même ses amis avaient fini par ne plus rien vouloir entendre de lui.
