Il s'appelait Baloo, et il vivait au Parc zoologique de Paris, dans un enclos rénové au début des années 2010 avec des murs en béton lissé, un fossé et une clôture électrique installée après le tout premier incident. Baloo était un orang-outan de Bornéo, arrivé enfant, devenu au fil des décennies une sorte de doyen tranquille — jusqu'à l'été où il a décidé, pour des raisons qu'il n'a jamais expliquées à personne, de sortir se dégourdir les jambes.
La première fois, c'était un mardi de juillet, vers quinze heures, pendant que les cigales faisaient un raffut pas possible dans les platanes du parc. Un gardien qui finissait sa pause déjeuner sur un banc, sandwich jambon-beurre à la main, a vu passer Baloo à cinq mètres de lui, marchant tranquillement sur l'allée principale comme n'importe quel visiteur du dimanche. Il ne courait pas. Il ne cherchait pas à se cacher. Il s'est arrêté devant l'enclos des otaries, a regardé nager les bêtes un bon moment, puis a continué son chemin vers celui des zèbres. Le gardien a lâché son sandwich et couru chercher le vétérinaire de garde.
On l'a récupéré sans drame, avec des morceaux de banane et beaucoup de patience. Mais les gens du parc, eux, ont commencé à paniquer un peu. Comment un animal de quatre-vingt-dix kilos avait-il pu franchir un mur de trois mètres de haut, un fossé de deux mètres de large, sans que personne ne le remarque?
La direction a rehaussé les murs de quarante centimètres. Trois semaines plus tard, Baloo était de nouveau dehors, cette fois près du restaurant du parc, où il a chipé une glace à la vanille abandonnée sur une table par une famille qui venait de partir en courant. Il l'a mangée assis par terre, cornet compris, pendant qu'une trentaine de visiteurs le filmaient avec leur téléphone.
Ce qui a rendu Baloo célèbre, ce n'était pas seulement qu'il s'échappait. C'était sa manière de le faire: sans agressivité, sans panique, en flâneur. Il passait devant les cages des autres animaux comme s'il faisait sa tournée d'inspection personnelle. Sauf devant un enclos. Celui de Gaspard, un autre mâle, plus jeune, arrivé deux ans plus tôt d'un zoo belge dans le cadre d'un programme d'échange européen pour la conservation de l'espèce. Entre Baloo et Gaspard, le courant ne passait pas — une vieille histoire de territoire et de femelle que personne au parc n'a jamais vraiment comprise. Chaque fois que Baloo se retrouvait libre, il finissait presque toujours par ramasser des cailloux et les lancer par-dessus la clôture de Gaspard, qui hurlait de rage sans pouvoir riposter.
La direction du parc a fini par prendre l'affaire très au sérieux. Ils ont fait venir un grimpeur professionnel de la Fédération française de la montagne et de l'escalade pour inspecter chaque centimètre de l'enclos. L'homme a mis deux jours à trouver ce qu'il cherchait: de minuscules prises, presque invisibles, à la jonction entre deux blocs de béton mal ajustés, là où l'humidité avait fait s'effriter le joint. Baloo avait repéré ça avant tout le monde. Le parc a fait recouler du mortier, poncé les surfaces, installé des caméras thermiques supplémentaires la nuit. Des employés se sont même déguisés en simples visiteurs, appareil photo autour du cou, pour observer sans se faire remarquer comment il s'y prenait exactement.
Rien n'a suffi tout de suite. La troisième évasion a eu lieu un samedi soir de fin août, juste avant la fermeture, et c'est celle qui est restée dans les mémoires. Baloo a atterri sur le toit d'un kiosque à gaufres, s'est laissé glisser sur le comptoir sous les cris d'une vendeuse qui a lâché sa caisse enregistreuse, puis il a traversé calmement la pelouse jusqu'à l'enclos de Gaspard pour lui balancer, un par un, les cailloux qu'il gardait visiblement en réserve dans sa bouche depuis le début. Les visiteurs riaient, filmaient, criaient le nom qu'ils lui avaient donné entre eux — "Papy Houdini" — pendant que les gardiens tentaient de l'encercler avec des couvertures.
L'histoire a fait le tour des journaux régionaux, puis nationaux. Des étudiants ont imprimé des tee-shirts "Libérez Baloo" qu'ils vendaient à l'entrée du parc, sans autorisation, jusqu'à ce que la mairie de Paris leur demande d'arrêter. Une page avait même été créée où les internautes proposaient des paris sur la date de sa prochaine sortie.
Étienne Roussel, comportementaliste animalier au parc depuis onze ans, n'a rien vu de tout ça en direct. Le samedi de la fugue au kiosque, il était chez lui, à Nogent, en train de retourner sa terre pour planter des poireaux, et c'est sa fille qui l'a appelé en riant devant une vidéo. Le lundi, il n'a pas ri du tout. Il s'est planté devant l'enclos vide, les mains dans les poches de sa blouse, et il a regardé longtemps le tas de branches que Baloo avait empilées contre le mur — comme un escabeau, exactement à l'endroit du joint qui s'effritait. Personne d'autre n'avait remarqué ces branches.
Il a commencé à venir le soir, après la fermeture, s'asseoir sur un tabouret pliant à trois mètres de la clôture avec un carnet quadrillé. Il notait tout: l'heure où Baloo arrêtait de manger, le nombre de fois où il retournait la même pierre sans raison apparente, les branches qu'il traînait d'un bout à l'autre de l'enclos puis abandonnait sans les casser. Un vieux compagnon de Baloo, un mâle plus âgé, était mort l'hiver précédent — une crise cardiaque, un matin, sans signe avant-coureur. Étienne se souvenait très précisément du lendemain: l'enclos à moitié vide, le tas de graines que les deux orangs-outans triaient d'habitude ensemble resté intact sur sa plateforme, personne pour y toucher, les grains commençant à germer sous la pluie parce que plus personne ne les remuait.
Trois nuits de suite, Étienne est resté jusqu'à minuit à rédiger son rapport dans le bureau du personnel, sous un néon qui grésillait, une cafetière vide à côté du clavier. Il a raturé deux fois la première page. "Enrichissement du milieu insuffisant" — il a failli écrire "Baloo s'ennuie" tout court, plus honnête, avant de se raviser parce que ça ne passerait jamais devant un comité de direction. Il a fini par pondre quatorze pages, chiffres et références aux normes européennes à l'appui, pour dire une chose simple: le vieux mâle n'avait plus personne avec qui trier des graines, et un mur de béton, même haut de trois mètres cinquante, ne remplace pas un compagnon.
Il l'a posé lui-même sur le bureau de la directrice un mardi matin, sans rendez-vous. Elle l'a feuilleté debout, s'est arrêtée sur le chiffre en bas de la dernière page — vingt-deux mille euros — et a soupiré: "Vous savez qu'on va me demander pourquoi on n'a pas fait ça avant la troisième fugue." Étienne n'a rien répondu. Il attendait ce budget depuis deux ans.
Les travaux ont changé l'enclos en profondeur: plateformes mobiles, cordages suspendus renouvelés chaque mois, distributeurs de nourriture cachés dans des troncs creux qu'il fallait ouvrir avec les doigts. Louna est arrivée un jeudi, dans une caisse de transport depuis le zoo de La Palmyre, et Baloo a mis près d'une semaine à s'approcher d'elle sans grogner. Gaspard, lui, a été déplacé à l'autre bout du parc — une décision actée en une ligne dans un document interne, mais qui a mis fin net à des mois de guerre de cailloux.
Baloo ne s'est plus jamais échappé après ça. Étienne venait encore, certains soirs, s'asseoir sur son tabouret pliant, plus par habitude que par nécessité. Un matin de printemps, deux ans plus tard, une équipe de télévision est venue tourner un reportage sur "l'orang-outan le plus célèbre de France". Le journaliste voulait des images du grimpeur, des caméras thermiques, du kiosque à gaufres. Étienne, lui, est allé chercher son vieux carnet quadrillé dans le tiroir du bureau, l'a posé devant la caméra à côté du rapport de quatorze pages, et a tourné les pages jusqu'à celle où il avait noté, d'une écriture serrée: "27 février — tas de graines intact, personne pour les trier."
Dehors, Baloo et Louna avaient délogé un tronc creux de sa plateforme et le faisaient rouler à deux vers la porte de service, restée entrouverte à cause d'un gond faussé que personne n'avait encore réparé.
