Le 7 septembre 1920, à Nantes, dans l'appartement des Berthier au-dessus de la boulangerie de la rue Crébillon, la petite Hélène naît dans une maison où le piano ne se tait jamais. Son père, Antoine Berthier, professeur au conservatoire, compose le soir après ses cours. Sa mère descend d'une lignée belge de musiciens, les Vandermeulen, installés en France depuis trois générations. On raconte encore dans la famille qu'un arrière-grand-oncle avait dirigé un orchestre à Bruxelles.
À cinq ans, Hélène revient d'un opéra donné au Théâtre Graslin. Elle grimpe sur le tabouret du piano et rejoue, note pour note, l'air qu'elle vient d'entendre. Antoine reste debout dans l'encadrement de la porte. Il fera venir un accordeur le lendemain, prétexte pour vérifier autre chose : il joue une note au hasard, les paupières closes sur les yeux de l'enfant, elle la nomme sans hésiter. Oreille absolue.
À dix ans, elle refuse de rejouer un morceau deux fois de la même façon. « C'est déjà joué », dit-elle à son père, qui insiste. Antoine referme le couvercle du piano plus fort qu'il ne le faudrait. Ce sera leur première dispute, la première d'une longue série qui culminera dix ans plus tard.
Car à dix-huit ans, Hélène s'inscrit à l'école des travaux publics, puis à l'institut du génie civil. Son père ne comprend pas — ou ne veut pas comprendre. Un dimanche de 1937, il pose sur la table de la cuisine un exemplaire raturé d'une de ses propres compositions, à côté du cahier de calculs de charpente d'Hélène. Il ne dit rien. Elle range son cahier dans son cartable, enfile son manteau et sort claquer la porte de l'appartement pour aller marcher jusqu'au quai de la Fosse, seule, dans le froid de novembre. Pendant deux ans, elle trace des plans de ponts, calcule des charges, remplit des carnets entiers de chiffres — et rentre chaque soir dans l'appartement où le piano, désormais, reste fermé.
La rupture — l'autre, la vraie — arrive en 1939. Un soir de mars, elle pose son cartable d'ingénieur sur le paillasson, entre dans le salon et annonce à son père qu'elle a déposé sa candidature au conservatoire régional. Antoine ne répond pas tout de suite. Il se lève, ouvre le piano, et joue une gamme, lentement, comme pour vérifier que l'instrument fonctionne encore. « Alors chante », dit-il enfin. Elle abandonne le génie civil, mène de front le chant et l'harmonie. La guerre la pousse plus loin encore, jusqu'à Toulouse, où les cours continuent tant bien que mal dans des salles réquisitionnées.
Revenue à Paris après la Libération, elle intègre, encore étudiante, la troupe des jeunes chanteurs de l'Opéra-Comique. En 1946, un directeur viennois l'entend chanter un air de Mozart et lui propose, dans le couloir même, un contrat pour l'Opéra de Vienne. Hélène demande une semaine pour réfléchir. Elle la passe à arpenter les quais de la Seine, le contrat plié dans la poche de son manteau, relu tant de fois que le pli commence à se déchirer. Le dernier soir, elle assiste à la leçon d'une jeune élève de l'Opéra-Comique, une fille de seize ans qui n'arrive pas à placer sa voix dans le medium. Hélène s'approche, pose la main sur le clavier — pas sur l'élève —, joue trois notes, et la voix de la fille, soudain, trouve sa place. La jeune chanteuse éclate en larmes de soulagement au milieu de l'exercice. Le lendemain matin, Hélène poste sa lettre de refus à Vienne avant même d'avoir pris son café. « C'est là, dit-elle plus tard à un journaliste du *Ouest-France*, que j'ai compris ce que je voulais vraiment faire de mon oreille. »
Pendant trente-quatre ans, Hélène Berthier enseigne le chant au conservatoire de Nantes. Elle refuse d'imposer un même répertoire à tous : pour elle, forcer une voix dans un rôle qui ne lui correspond pas revient à l'abîmer. Elle compose donc ses propres vocalises, taillées sur mesure pour chaque élève — l'une pour une soprano trop pressée, une autre pour un baryton qui force sur le grave. Un compositeur de ses amis, Jean Fabre, pousse à leur publication ; elles finissent dans les bibliothèques de plusieurs conservatoires, en France et jusqu'en Belgique.
Elle est aussi pianiste, et pas seulement pour accompagner ses élèves. Elle joue de mémoire Rachmaninov, Chopin, Grieg, des heures durant, le dimanche, volets fermés contre la chaleur de l'été nantais. Elle collectionne les chansons de marins de la Loire et les réharmonise à sa façon. Puis vient le jazz, tardif, presque accidentel : une partition de blues oubliée sur le pupitre par un élève de passage. Elle la déchiffre, hésite, recommence.
Le soir de son dernier cours, en juin 1980, elle ne rentre pas tout de suite chez elle. Elle reste seule dans la salle vide du conservatoire, s'assoit au piano et improvise pendant plus d'une heure, sans partition, jusqu'à ce que le gardien vienne frapper doucement à la porte pour fermer le bâtiment. Elle s'éteint en 2003, laissant derrière elle des cahiers de vocalises annotés de sa main, que ses anciens élèves se transmettent encore — et que l'une d'entre elles, devenue professeur à son tour à Rennes, fait toujours chanter à ses propres élèves, sans jamais changer une note.
