Le deux cent vingt-cinq à douze heures quarante

Tout a commencé à cause d’une ampoule grillée.

Pas la mienne, non. Celle du couloir, au quatrième étage du gymnase municipal de Dijon. Elle clignotait depuis trois semaines et la mairie ne se pressait pas pour la changer. Résultat : quand je suis arrivé un mardi soir, encore en tenue, avec le sac de sport qui me battait les flancs, je n’ai pas vu le type qui sortait de la salle de musculation avec un chariot chargé de disques. Je lui suis rentré dedans de plein fouet.

Lui, il n’a même pas reculé d’un centimètre. Moi, j’ai fait trois pas en arrière.

C’est comme ça que j’ai rencontré Malik.

Malik Benyahia, trente-quatre ans, maître de conférences en biomécanique à l’université de Bourgogne, et accessoirement l’un des rares entraîneurs fédéraux de force athlétique de la région. Il venait de finir son créneau du soir avec un groupe de cadets. Moi, je cherchais un endroit où déposer le trop-plein. Pas pour la performance. Juste pour ne pas devenir fou.

Parce que voilà. Depuis mon retour de mission, je dormais mal. Pas les cauchemars classiques, non. Pire : le silence. L’absence d’alarme, l’absence de consignes, l’absence de quelqu’un à réveiller pour prendre le relais. Le corps au repos forcé cherchait une charge, n’importe laquelle. Et un soir, après avoir rangé mon paquetage pour la troisième fois sans raison, j’ai compris qu’il fallait choisir entre la fonte et l’alcool. J’ai choisi la fonte.

Malik m’a regardé comme on regarde un colis suspect.

— T’as déjà soulevé ?

— Pas depuis le lycée.

— T’as quel âge ?

— Trente et un.

Il a fait le tour de moi, a tapoté ma ceinture avec deux doigts, a secoué la tête.

— Viens jeudi. Huit heures du soir. Si tu es en retard, tu restes dehors.

Il n’avait pas souri une seule fois.

Jeudi, j’étais devant la porte à sept heures trente-deux, avec des chaussures plates achetées la veille chez Decathlon et une bouteille d’eau d’un litre et demi. La salle sentait la magnésie, le caoutchouc chauffé et la transpiration des jeunes qui avaient fini leur cycle d’été. Au mur, une affiche annonçait les championnats de Bourgogne de force athlétique, fédération FFD Force. En bas de l’affiche, quelqu’un avait tracé au marqueur : « Inscriptions avant le 12 ».

Malik m’a expliqué les trois mouvements — squat, développé couché, soulevé de terre. Il m’a dit de tout commencer à vide. J’ai commencé à vide. Le lendemain, j’avais des courbatures dans des muscles dont j’ignorais l’existence.

On s’est vus deux fois par semaine. Puis trois. Je me remettais à dormir — cinq heures sans interruption, ce qui, pour moi, relevait du miracle. Je me remettais à manger à heures fixes, ce qui relevait aussi du miracle. Et un soir, en sortant de la douche, je me suis aperçu que je fredonnais. Je ne fredonne jamais. C’est ma femme qui s’en est rendu compte la première. Elle a posé son livre et elle a dit :

— Ça fait longtemps que je ne t’avais pas entendu fredonner.

J’ai haussé les épaules.

— C’est rien, c’est un truc qu’on écoutait à la radio.

Elle a hoché la tête, pas convaincue, et elle est retournée à son livre. Mais je crois qu’elle était contente.

Malik avait une règle. Pas de projet, pas de calcul. On charge, on répète, on dort, on recommence. Le corps décide, pas la tête. Moi, évidemment, j’ai désobéi. Un soir, pendant la récupération, je lui ai demandé :

— Et les championnats de Bourgogne, là. FFD Force. C’est quoi, le niveau ?

Il a posé la serviette qu’il pliait et m’a regardé avec une lenteur étudiée.

— Pourquoi ?

— Comme ça.

— Comme ça, tu demandes pas « comme ça ». Tu as déjà compté les semaines. Tu as déjà regardé les barres de qualification.

Je n’ai rien répondu. C’était vrai. J’avais compté. J’avais même mis une alerte sur mon téléphone pour la date de clôture des inscriptions.

— Tu sais quel est ton problème ? a-t-il continué. Tu traites le sport comme une opération. Tu as besoin d’un objectif, d’un livrable, d’un rapport de mission. Mais l’objectif, là, c’est pas la médaille. C’est que tu apprennes à vivre sans que tout soit un front.

Il avait raison. Et en même temps, il avait tort. Parce que sans barre à atteindre, je n’avais aucune raison de me lever à six heures pour faire du gainage dans le garage. Sans échéance, le silence revenait. J’avais besoin d’un combat propre. Un combat sans sirène, sans ordre de repli, sans ligne à tenir. Un combat avec des juges, des chronomètres, un protocole. Un combat où tu perds, personne ne meurt.

Je me suis inscrit. Malik n’a pas fait de commentaire. Il a simplement adapté le programme. Une séance lourde par semaine, du repos actif, des repas plus riches, des couchers avant vingt-trois heures. J’ai arrêté la caféine à partir de quatorze heures. J’ai acheté des lanières de tirage. J’ai commencé à noter mes séances dans un carnet à spirale que j’ai rangé dans le tiroir de la table de nuit, comme on range un dossier opérationnel.

Le championnat tombait un samedi. Première édition post-hiver, gymnase Édouard-Herriot, à Beaune. Trois cents kilomètres aller-retour depuis Dijon, une affaire de rien en train. Ma femme m’a proposé de m’accompagner. J’ai refusé. Pas par fierté. Parce que je ne savais pas encore si j’allais me couvrir de ridicule ou pas. Elle a compris, elle n’a pas insisté. Elle a juste glissé dans mon sac une barre de céréales et un bonnet propre. Ma femme glisse toujours des choses dans les sacs.

À Beaune, j’ai pesé quatre-vingt-six kilos quatre cents, catégorie moins de quatre-vingt-dix. J’ai refait un passage aux toilettes, par habitude — pas pour tricher, juste par rituel. Dans la salle d’échauffement, des types de soixante-dix ans faisaient des squats avec plus de poids que tout ce que j’avais soulevé de ma vie. J’ai fait semblant d’être concentré sur mes bandes de poignets.

Premier mouvement : squat. Barre chargée à cent quatre-vingts kilos. J’ai demandé cent soixante-dix pour l’entame. Malik, derrière la barrière, a secoué la tête sans un mot. J’ai gardé cent quatre-vingts. Descente. Remontée. Trois feux blancs. Mon premier mouvement de compétition après dix ans sans compétition, et les trois feux étaient blancs.

Au développé couché, j’ai calé à cent quarante. Le juge central m’a refusé la troisième tentative pour un motif que je n’ai jamais vraiment compris — quelque chose avec l’angle des coudes au départ. Sur le moment, j’ai failli protester, comme on proteste contre une note de service absurde. Malik m’a attrapé par l’épaule au retour.

— On s’en fout. Termine le cache-cache.

Soulevé de terre. Deux cent vingt-cinq kilos au lieu des deux cent dix prévus. Il a choisi la charge, pas moi. Je m’en souviens précisément parce qu’au moment où il a annoncé le chiffre à la table, mon cœur a accéléré comme avant une extraction.

— Deux cent vingt-cinq, a répété l’assesseur, étonné.

La barre était encore au sol. Je me suis penché. J’ai saisi. Et là, le monde est devenu très simple : le sol, la barre, mes jambes, l’air qui sort, le signal du juge. Capture. Montée. Mes genoux, mes hanches, épaules. Le juge crie. Je redescends.

Trois feux blancs.

Total : cinq cent quarante-cinq kilos. Suffisant pour l’objectif de maîtrise selon le barème fédéral, si l’on compte les coefficients. Malik a additionné sur un bout de papier pendant que je vomissais discrètement entre deux chaises.

— C’est bon, a-t-il dit. Tu as le niveau. Pas pour les championnats du monde. Juste pour un gars qui va bientôt repartir.

C’est ce mot, « repartir », qui m’est resté. Je savais bien que la parenthèse se refermerait, que ce n’était pas la paix retrouvée, juste une accalmie. On m’avait accordé un temps hors du temps, un sas entre deux eaux, et je l’avais rempli avec du bruit de fonte, des bains froids, des bananes et des tranches de pain de mie avec du beurre de cacahuète à vingt-deux heures. C’était ça, mon retour à la vie : deux cent vingt-cinq kilos à douze heures quarante, l’odeur de magnésie sur mes mains, et un entraîneur qui plie une serviette en me disant qu’on en reparlera au prochain cycle.

Un mois plus tôt, j’étais ce type qui rentrait dans les gens à cause d’une ampoule grillée. Maintenant, je suis ce type qui fait cinq cent quarante-cinq kilos de total et qui fredonne, de temps en temps, à la radio. La guerre m’avait appris à encaisser. La salle m’a appris à déposer.

Je suis rentré le soir même. Ma femme lisait sur le canapé, la lampe du coin allumée. Elle a levé les yeux, a regardé mon sac, mon bonnet, ma tête.

— Alors ?

— J’ai soulevé deux cent vingt-cinq.

Elle a marqué sa page avec l’index et elle a souri, non pas avec la bouche, mais avec une chose discrète au coin des yeux.

— Tu veux manger ?

— J’ai déjà mangé.

— Une soupe, alors.

Elle s’est levée, a mis la casserole sur le feu, et moi je me suis assis sur le tabouret de la cuisine, les mains posées à plat sur mes cuisses. J’ai regardé le carrelage, mes chaussures, le sac ouvert d’où dépassait le bonnet propre. Je n’ai rien dit. Parce qu’il n’y avait rien à dire. Le silence, pour une fois, n’avait pas besoin d’être rempli.

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Odissea
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