Tout a commencé à cause d’un chien. Pas le mien — celui de Mme Roussel, la voisine du quatrième, un teckel nain qui aboie deux fois avant que l’ascenseur ne s’ouvre. Ce soir-là, il a aboyé trois fois. J’aurais dû le prendre pour un signe.
Notre résidence fêtait ses dix ans. Pas dans la cour, non — le syndic avait réservé l’arrière-salle du *Bistrot de la Place*, celui qui fait face au square Jean-Macé, à Lyon. Tables rondes, nappes en papier épais, bougies qui tremblaient chaque fois que la porte de la cuisine s’ouvrait. L’odeur de la daube se mélangeait au parfum de Mme Roussel, une eau de Cologne à la lavande qui prenait à la gorge.
Je vis au deuxième étage depuis huit ans. Je sais qui rentre à quelle heure, qui laisse ses poubelles devant sa porte, qui pleure dans la baignoire parce que les murs sont minces. Je croyais tout savoir de cet immeuble. Ce soir-là, j’ai compris que je ne savais rien du tout.
— Tiens, Mathilde. C’est à toi, je crois.
Mme Roussel avait posé une petite cuillère en plastique bleu devant mon assiette à dessert. Une cuillère de bébé. Celle qu’on attache aux tasses, avec un anneau au bout du manche.
— Non, je ne crois pas.
Mais elle ne me regardait pas. Elle fixait Damien, son regard allant de moi à lui comme une flèche. Damien était assis deux chaises plus loin, à côté d’Élodie, sa nouvelle compagne. Il était venu en tant que membre du conseil syndical, lui qui avait quitté l’immeuble il y a deux ans. Enfin, c’est ce qu’il m’avait dit.
Damien a touché le col de sa chemise.
— Ça doit venir de la cuisine.
— Non. Je l’ai trouvée dans la boîte aux lettres de l’appartement 12.
L’appartement 12. L’ancien appartement de Damien. Celui que nous devions habiter ensemble après le mariage. Celui dont j’avais choisi le carrelage de la cuisine, un grès cérame beige, parce qu’il coûtait moins cher que le gris.
Il avait rompu un mardi soir, en rentrant du travail. Je lui avais préparé un gratin dauphinois. J’avais trente-cinq ans, ma robe était en train d’être retouchée chez une couturière de la Croix-Rousse, et la date était réservée chez le traiteur. Il s’était assis sur le bord du canapé, il avait regardé ses mains, et il avait dit : « Je n’y arrive plus. J’ai besoin d’air. »
J’ai mis six mois à dormir plus de trois heures par nuit. Puis, un samedi, je l’ai vu au marché de la place Carnot. Il tenait la main d’Élodie. Elle portait une robe vert bouteille et un foulard en soie. Elle avait l’air de quelqu’un qui n’a jamais eu à se battre pour quoi que ce soit.
— Pourquoi tu parles d’une cuillère en plastique ? a dit Élodie. C’est ridicule.
Mme Roussel a ouvert son sac à main. Elle en a sorti une enveloppe kraft, usée aux coins.
— Parce que ce n’est pas qu’une cuillère.
Damien s’est levé d’un coup.
— On n’a pas besoin de ça.
J’ai entendu sa voix, mais je ne l’ai pas reconnue. Il y avait une fissure dedans, minuscule, comme une craquelure dans un mur porteur.
— Moi, j’en ai besoin, ai-je dit.
Mon verre de chardonnay était intact devant moi. Je n’avais pas bu une gorgée. Pourtant, j’avais la bouche sèche, ce genre de sécheresse qui donne envie de parler plus fort pour se prouver qu’on peut.
Mme Roussel a posé l’enveloppe entre nous.
— Il y a huit mois, une jeune femme avec un nourrisson a emménagé dans l’appartement 12. Elle a payé quatre mois de loyer en une seule fois. En liquide. Le genre de somme qu’on dépose à la banque avec un peu de honte.
— C’est une locataire, a coupé Damien.
— Une locataire ne reçoit pas le courrier de son propriétaire. Et une locataire n’a pas votre carte de fidélité dans le tiroir de la cuisine.
Élodie s’est tournée vers lui. Lentement.
— Quelle femme ?
— C’est une connaissance. Une amie de la famille. Je l’aidais.
— Tu as un enfant, a dit Mme Roussel.
Ce n’était pas une question.
L’air de la salle est devenu épais, comme si quelqu’un avait fermé toutes les fenêtres. J’ai vu la voisine d’en face, celle qui promène son bouledogue français à six heures du matin, chercher son téléphone dans sa poche. Le serveur est resté figé derrière le bar, une bouteille de vin à la main.
Élodie a retiré sa main de sous celle de Damien.
— Ce n’est pas prouvé, a-t-il dit.
— Le test dit que si, est intervenu un homme à l’autre bout de la pièce. Je ne l’avais jamais vu. Il portait une veste en tweed, le visage usé de quelqu’un qui a passé trop de nuits à attendre des réponses. Il s’est approché, il a posé une feuille pliée en quatre sur la table.
— Je suis le père de Maëlle. La femme que vous avez mise dehors la semaine dernière. La mère de votre fille.
Le mot *fille* a fait le tour de la salle plus vite que le bruit d’une assiette qui tombe.
J’ai regardé la feuille. Je n’ai pas lu les chiffres. Je n’avais pas besoin de lire. Le visage de Damien avait la couleur du mur de la cave, celui qu’on ne repeint jamais.
— Il m’avait dit que vous étiez folle, a dit Élodie d’une voix blanche. Que vous le harceliez. Que tout était faux.
— Il m’avait dit la même chose, ai-je répondu. Sur la femme avant moi, il y a longtemps.
Il y a eu un bruit. Élodie avait repoussé sa chaise. Elle a saisi son sac d’une main, elle a fait tomber sa serviette, elle a dit :
— Je ne peux pas.
Puis elle est sortie. La porte a claqué contre le mur, et le chien de Mme Roussel a aboyé deux fois dans le silence.
Damien s’est levé à son tour.
— Tu es contente, là ? Tu as gâché la soirée.
J’ai déchiré la serviette en papier, en deux, puis en quatre. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas tremblé.
— Non, Damien. Je viens seulement d’arrêter de payer pour toi.
Il a fait un pas vers moi. J’ai reculé d’un pas. Puis j’ai pris la cuillère bleue dans ma main, je l’ai regardée, et je l’ai mise dans la poche de ma veste.
— Ceci n’est pas à moi, ai-je dit. Mais à partir de ce soir, ce n’est plus à toi de décider.
Le père de Maëlle a glissé une carte de visite vers Damien. — Mon avocat vous contactera lundi.
Damien est parti sans dire un mot. Il est passé devant Élodie, qui était dehors, appuyée contre la vitrine, le visage baigné par l’enseigne rouge du bistro. Il n’a pas ralenti. Elle a crié son nom. Il a continué à marcher, les épaules raides sous sa veste en lin clair.
Ce soir-là, dans mon petit appartement au deuxième étage, j’ai fait trois choses.
D’abord, j’ai allumé mon ordinateur et j’ai transféré le montant de ma part des frais de notaire. J’avais gardé cette somme sur un livret A depuis deux ans, en me disant qu’elle servirait peut-être à quelque chose. Elle a servi.
Ensuite, j’ai appelé ma tante. Elle est commissaire de justice à Villeurbanne. Je lui ai demandé ce qu’il fallait faire pour récupérer les meubles que j’avais achetés et laissés dans l’appartement 12. La conversation a duré quarante-trois minutes. J’ai pris des notes au dos de ma liste de courses, juste en dessous de « 2,40€ le kilo de poires ».
Enfin, j’ai cherché le nom de Maëlle sur mon téléphone. Je l’ai trouvé dans les commentaires d’une page de dons. Il y avait une cagnotte en ligne, ouverte il y a trois semaines, intitulée « Pour Léonie ». Il manquait encore un tiers de la somme.
Je me suis souvenue du jour où, en allant au marché, j’avais vu une jeune femme avec un bébé sortir de l’immeuble. Elle poussait une poussette rouge. Elle avait attaché un petit canard en tissu au guidon. Je l’avais croisée sans lui prêter attention. Elle portait des ballerines percées aux orteils.
Ce soir-là, j’ai participé à la cagnotte. Pas une somme énorme. Juste ce qu’il manquait.
Le lendemain matin, Damien est revenu dans l’immeuble. J’étais en bas, près des boîtes aux lettres, en train de trier les prospectus. Il avait les yeux cernés, il tenait un cintre en bois à la main, comme si on lui avait demandé de vider ses affaires en urgence.
— Tu as parlé à Élodie ? a-t-il demandé.
— Non.
— Elle ne répond plus.
— Ce n’est pas mon problème.
Il a hésité, puis il a dit :
— Tu ne vas pas… m’aider, quand même ? Pour Maëlle, je veux dire. Pour calmer son père.
J’ai tiré la petite cuillère bleue de ma poche et je l’ai posée sur le rebord du radiateur, juste à côté de la porte d’entrée.
— Je ne sais pas faire ça, Damien. Je ne savais pas non plus quand je croyais que c’était toi que je devais aider.
Il est resté là, les bras ballants, avec ce cintre en bois, au milieu du hall, pendant que je montais l’escalier. Le chien de Mme Roussel a aboyé deux fois. Puis la porte de l’ascenseur s’est refermée sur lui.
Une semaine plus tard, j’ai reçu un appel d’un numéro inconnu. C’était Maëlle. Elle avait vu mon nom dans la liste des contributeurs de la cagnotte et elle voulait me remercier. Je lui ai dit que nous devrions prendre un café, elle et moi, sans les autres.
Elle a accepté. On s’est retrouvées au *Café du Marché*, un jeudi matin, elle avec Léonie dans une écharpe de portage, moi avec un thé à la menthe. Elle m’a parlé de l’appartement, des frais qu’elle n’avait pas pu payer, de la porte qu’elle avait trouvée verrouillée en rentrant du travail. Damien avait fait changer la serrure pendant qu’elle était à la crèche. Elle avait passé trois nuits chez son père, à dormir sur un clic-clac.
Je lui ai demandé combien il lui fallait pour repartir. Elle m’a dit « quatre cent vingt euros » — la caution pour le studio qu’on lui proposait à Vénissieux, plus les frais d’agence.
J’ai sorti mon chéquier. J’ai rempli un chèque de quatre cent vingt euros. Elle a pleuré. Moi, j’ai trempé mon sachet de thé dans l’eau chaude cinq fois de suite, juste pour ne pas me lever et la prendre dans mes bras trop vite.
Je ne sais pas ce qu’il est advenu de Damien. Pas vraiment. À la fin de l’été, j’ai appris par la gardienne qu’il avait vendu ses parts dans le garage où il travaillait. Élodie est partie s’installer à Annecy, dans un studio au-dessus d’une boulangerie. Son cousin, qui vit encore dans l’immeuble, ne mentionne jamais son nom.
Moi, j’ai gardé la petite cuillère. Elle est dans un pot à crayons, sur mon bureau. Parfois, en télétravail, je la regarde, et je me dis que ce n’est pas un hasard si ma voisine l’a trouvée ce soir-là.
Six mois après cette soirée, un colis est arrivé chez moi. Pas de nom d’expéditeur. À l’intérieur, il y avait un cadre. Dans le cadre, une photographie de Léonie, assise sur un canapé que je ne connaissais pas, un canard en tissu à la main. Derrière la photo, une seule ligne au feutre, d’une écriture ronde : « Elle a fini par garder la cuillère. »
