Je travaille à la mairie de Melun depuis onze ans. J'ai rédigé des milliers d'actes de mariage et vu des centaines de futures mariées. D'habitude c'est moi qui tends les mouchoirs, qui rajuste le voile et qui dis : « Respirez à fond. » Mais ce vendredi de juillet-là, ce n'est pas la mariée qui avait besoin d'aide. C'est moi qui ai dû m'asseoir sur une chaise dans le local du personnel et fixer par la fenêtre l'arrêt de bus pendant cinq minutes pour me remettre.
Ça a commencé comme d'habitude. Huit heures du matin, une chaleur écrasante dès l'aube, le ventilateur dans le coin du bureau déplaçait la poussière d'une étagère à l'autre. Elle est arrivée la première, à huit heures dix pile. Jeune, vingt-trois ans peut-être, en robe de lin à fleurs toute simple. Cheveux relevés en chignon négligé d'où s'échappaient des mèches claires. On aurait dit une étudiante qui s'était trompée de bâtiment et avait atterri à la mairie au lieu d'aller en cours.
— Bonjour, j'ai rendez-vous pour déposer un dossier, dit-elle tout bas.
Elle me tendit sa carte d'identité. Léa Fontaine. Adresse dans le quartier de la Rochette, ces barres d'immeubles en périphérie. Je l'observai encore une fois. Elle tenait un trousseau de clés entre les doigts et le tournait nerveusement, comme un chapelet. Aucune bague, ongles rongés jusqu'au vif. Chez les futures mariées, on voit de tout, mais en général quelque chose annonce le mariage à venir. Elle avait plutôt l'air de quelqu'un venu régler une succession que de fonder une famille.
— Et le futur marié ? demandai-je en sortant le formulaire.
— Il arrive. Je suis un peu en avance.
Je remplis mes cases. On attendait. Le ventilateur crépitait, quelqu'un photocopiait des documents dans le couloir, la radio du secrétariat diffusait une vieille chanson des années quatre-vingt-dix. Un frisson me parcourut alors le dos, tout le long de la colonne — ce n'était pourtant pas mon affaire, ni mon mariage, ni ma vie. J'étais assise derrière mon bureau, je prenais un dossier, je vérifiais des papiers. Rien de plus.
Il arriva à huit heures et quart. Il entra comme entrent les gens persuadés que le monde entier devrait les attendre. Grand, bien bâti, chemise sombre déboutonnée au col. Il s'assit à côté de Léa, et elle ne bougea pas d'un pouce. Pas un regard vers lui, pas un sourire, aucun geste d'accueil. Ils fixaient tous les deux droit devant eux.
— Votre carte d'identité, s'il vous plaît, dis-je.
Il me la tendit d'un geste montrant bien que ce n'était qu'une pure formalité. Thomas Lambert. Dix ans de plus qu'elle. Même adresse — un appartement à la Rochette. Profession : chauffeur routier.
Je commençai à remplir le procès-verbal. Nom de jeune fille de la mère, numéros de pièces d'identité, les questions habituelles. À un moment, Léa ouvrit son sac pour sortir quelque chose de la poche latérale. La fermeture éclair coinça. Il ne l'aida pas, ne jeta même pas un coup d'œil. Il était plongé dans son téléphone, à suivre un match, et chaque fois que je relevais les yeux, son pouce filait sur l'écran.
— Vous pourriez faire un effort de concentration ? finis-je par lâcher.
Il leva les yeux. Longuement, sans ciller. Mais ce n'était pas moi qu'il fixait, plutôt un point au-dessus de mon épaule, sur le mur où est accrochée une photo de la mairie datant des années cinquante. Il avait des yeux très verts, de ceux qui savent d'ordinaire adoucir un visage, mais ce jour-là ils étaient comme deux billes de verre.
— Pardon, dit-il sans la moindre trace de regret, et il posa le téléphone sur son genou.
Je repris mes questions. On fixa la date. Fin août. Un samedi, comme toujours en pleine saison. Je demandai le nom du témoin.
— Je prendrai ma cousine, dit Léa.
— Et moi un pote du boulot, ajouta Thomas en retournant à son téléphone.
J'imprimai le dossier. Je le posai devant eux sur le bureau. Léa prit le stylo, hésita une fraction de seconde, puis signa. Thomas signa sans lire une seule ligne. Je rangeai leurs papiers dans la chemise et c'est là que ça s'est passé. Léa se leva la première, me dit très poliment « merci », puis se tourna vers Thomas et lui demanda simplement :
— Tu veux vraiment faire ça ?
Le silence tomba, si dense que j'entendis ma collègue laisser tomber une règle métallique sur la table, au secrétariat.
— Pardon ? Thomas décolla enfin les yeux de son écran.
— Je te demande si tu veux vraiment faire ça. Parce qu'on dirait que tu es venu passer un contrôle technique. Cocher la case et repartir.
Le silence retomba. Le ventilateur fit un tour de plus. Je regardais mes propres mains comme si elles appartenaient soudain à quelqu'un d'autre. Je ne savais pas si je devais sortir, rester, ou faire semblant de noter quelque chose dans mon agenda.
— Moi ? Il eut un rire forcé. C'est toi qui traînes une tête d'enterrement depuis une semaine.
— Parce que maman a déjà réservé la salle et que ma cousine d'Angleterre a acheté son billet pour le mariage. Tout le monde a plus envie de cette noce que nous.
— Ne fais pas de scène devant une inconnue.
Là, je cessai de faire semblant de rien. Je les regardai par-dessus mes lunettes. Léa se tenait debout, son trousseau de clés toujours à la main. Thomas gardait son téléphone entre les doigts, comme s'il s'apprêtait à répondre à un appel d'une seconde à l'autre.
— Ce n'est pas une question de monde autour de nous, dit-elle calmement. C'est que moi je t'aime, et toi tu ne m'aimes pas. Et on ne va pas commencer le jour du mariage en espérant que ça change.
— Léa, qu'est-ce que tu racontes…
— Je ne raconte rien. Je demande. Parce que si toi tu ne veux pas, alors il n'y a plus de dossier, plus de salle, rien à décommander. Il n'y a que nous deux et ce samedi qu'on n'est pas obligés de vivre.
Il se taisait. Je sentais entre eux une tension épouvantable, collante, si épaisse qu'on aurait eu envie d'entrouvrir la fenêtre. Il faisait chaud dans le bureau, mais je sentis soudain un froid me traverser la nuque.
— Réfléchis d'ici mercredi, dit Léa. Mais ne viens pas chez moi tant que tu n'as pas décidé. Je suis sérieuse, Thomas. Je ne veux pas te voir tant que tu n'as pas quelque chose de solide en toi.
Et elle sortit. Simplement. Elle ferma son sac, rajusta une mèche derrière son oreille et disparut dans le couloir. Il resta une odeur de poudre et de café de distributeur.
Thomas restait assis. Il regardait le mur, cette fois consciemment. Il tint ainsi une bonne minute, puis se leva, rangea son téléphone et me lança :
— D'ici mercredi ça devrait me passer. Elles sont toutes comme ça avant le mariage.
Je ne répondis pas. Je lui tendis le dossier fermé, il l'attrapa, le fourra dans la poche de son pantalon sans le plier, tant pis pour les plis. Il partit sans un mot.
Je restai seule dans le bureau. Je regardai par la fenêtre. Le bus articulé était à l'arrêt. Léa montait, tache claire au milieu des silhouettes sombres. Il démarrait devant la mairie, et je fis alors une chose que je n'avais pas faite depuis des années. Je me levai et m'approchai de la vitre, comme si j'allais voir quelque chose qu'on ne peut décidément pas voir à travers une vitre.
Le mercredi, comme elle l'avait annoncé, Léa revint à la mairie. De nouveau à l'heure, de nouveau seule. Cette fois en chemisier à petits boutons, avec une pochette de documents.
— Bonjour, dit-elle. Je voudrais retirer la demande de mariage déposée mercredi dernier.
Elle me donna le numéro de dossier et sa carte d'identité. Je retrouvai la chemise dans l'armoire. J'en sortis le document où les deux signatures se trouvaient côte à côte. Thomas avait fait un grand paraphe désinvolte, elle avait signé très soigneusement, comme s'il s'agissait d'une rédaction de français.
— Il a dit quelque chose ? demandai-je d'un ton détaché, mais dans mon métier, rien ne se dit jamais vraiment d'un ton détaché. Chaque question est précise, même posée à mi-voix.
— Il est venu mardi soir après le travail. Il s'est arrêté sur le seuil. « Je ne veux pas comme ça », il a dit. C'est tout.
— « Je ne veux pas comme ça »… répétai-je bêtement.
— Je ne t'aime plus, mais je m'y suis habitué, m'a-t-il dit. Exactement ces mots-là. Comme si j'avais attendu ça tout l'été.
Elle prit le stylo que je lui tendais. Elle signa le retrait. Elle le posa sur le bureau avec soin, pour ne pas laisser de trace sur le plateau. Elle se leva.
— Merci de ne pas m'avoir fait attendre dans le couloir, le mois dernier, en attendant qu'il arrive. Ça a quand même été mieux que je ne sais quoi d'autre.
— Et votre mère ? voulus-je savoir, bien qu'aucun formulaire administratif ne prévoie une telle case.
— Maman ne sait pas encore. Je lui dirai samedi, au jardin. Lui, tant pis, qu'il se fasse discret. Je pense aller voir ma tante Hélène près de l'étang, me baigner dans le lac. L'eau est chaude en ce moment.
Elle eut un sourire. Bref, à peine un coin de la bouche, mais c'était un vrai sourire, léger, pas un sourire de circonstance.
Elle prit congé et sortit. Et moi je sortis de la chemise le dossier qu'elle venait d'annuler, et je regardai la date du mariage. Il y a peu encore, c'était un samedi précis dans le calendrier. Maintenant, ce n'était redevenu qu'un mois d'août ordinaire.
J'apportai le formulaire à la déchiqueteuse. La machine bourdonna, avala le papier. Pendant une fraction de seconde, je vis leurs signatures sur les lamelles, avant qu'elles ne disparaissent dans le bac en plastique.
Ma collègue du secrétariat passa la tête par la porte.
— Viens, j'ai fait du thé à la framboise, apporte des gressins.
— D'accord. Mais dis-moi d'abord — lança-t-elle encore — ça me trotte dans la tête depuis ce matin. Pourquoi tu es restée plantée devant cette fenêtre vendredi, quand le bus est parti ?
Je réfléchis un instant. Je jetai un œil vers la déchiqueteuse, où au fond tourbillonnait encore une fine poussière de papier clair.
— Parce que j'ai vu une femme se sauver elle-même. Et ça, ça n'arrive pas tous les mille dossiers.
