La pension de Gisèle s’appelait « Les Oubliettes ». Pas un nom très vendeur pour un élevage de Persans, mais son défunt mari, un passionné d’histoire médiévale, l’avait baptisée comme ça en référence au vieux puits du jardin. On était à Provins, cité médiévale et touristique, ici une histoire de chat valait son pesant de roses. Gisèle élevait des Persans blancs depuis quinze ans, des bêtes de concours au pedigree irréprochable. Quand sa petite-fille lui avait offert Duchesse, la femelle aux yeux orange, elle ne s’attendait pas à ce qu’une simple portée vienne fissurer l’édifice.
La chatte mit bas par une nuit humide de la mi-septembre. Quatre chatons. Trois d’entre eux étaient des boules de duvet blanc immaculé, le nez rose, déjà une promesse de rubans aux expositions félines. Le quatrième, une femelle, était gris. Pas un gris argenté ni un chinchilla délicat, non. Un gris sale, terne, avec une tête trop grosse pour un corps rachitique planté sur des pattes fines comme des allumettes.
Assise sur le tabouret de la cuisine, entre le fourneau Godin et le vieux buffet en merisier, Gisèle fixait la petite chose.
— C’est pas possible, j’ai jamais vu ça… Une erreur de casting. Qu’est-ce que je vais en faire, moi, de ce laideron ?
Son compagnon, Alain, un homme placide qui lisait *Le Parisien* en buvant un muscadet, leva le nez de son journal.
— Bah, c’était une première portée. Ça arrive. Regarde la mère, elle en fait pas un fromage.
C’était vrai. Duchesse, installée dans son panier en osier, léchait le chaton difforme avec une application presque suspecte, ignorant superbement les trois petits anges blancs qui tétaient goulûment.
— Les gens qui réservent un Persan blanc, ils veulent du prestigieux, du pur. Je peux pas présenter ça, Alain. Si quelqu’un voit ce chaton, ma réputation est foutue. On va croire que je refile des bâtards.
— Personne le verra. On le donne, c’est tout.
— Le donner ? Et puis quoi, que la terre entière sache que Gisèle Moreau a produit un chat de gouttière avec un pedigree de luxe ?
Le petit-fils de Gisèle, Marius, huit ans, entra dans la cuisine sur la pointe des pieds. Il avait le chic pour apparaître au milieu des conversations d’adultes, du miel aux doigts et les yeux ronds. Il s’approcha du panier sans bruit.
— Dis, mamie, je peux la garder, moi, la petite grise ? Je l’appellerai Brume.
Gisèle posa son torchon.
— Qu’est-ce que tu veux faire d’un animal pareil ? Regarde-là, elle est tordue. Tu auras un beau chaton blanc dès la prochaine portée.
— Mais elle, elle a personne, mamie. Je lui ai promis.
La discussion s’arrêta là. Gisèle ne promit rien, elle ne dit rien du tout. Elle fit chauffer une casserole d’eau pour les pâtes et laissa le mutisme enfouir la requête de Marius. Le gosse était têtu, mais Gisèle l’était encore plus.
Les jours passèrent, et Brume grandissait sans se défaire de cette tête de hibou et de ce corps en fil de fer. Plus les trois autres chatons blanchissaient et s’arrondissaient, plus elle demeurait la copie brouillonne, l’esquisse avortée. Marius, lui, ne voyait rien de tout ça. Il avait taillé une porte dans un carton de la supérette Carrefour pour lui faire une maison, et chaque soir, après l’école, ils s’installaient derrière le poêle dans l’arrière-cuisine. Il lui lisait des albums de Tintin, elle somnolait sur ses genoux.
Gisèle, elle, l’observait du coin de l’œil en s’agitant. Une tache. Ce chaton était une tache sur son honneur. Dans trois jours arrivaient les premiers acheteurs, un couple de Lyon qui avait réservé depuis six mois et qui avait insisté pour venir à la maison plutôt que de voir les photos. Elle imaginait déjà leur déception en tombant nez à truffe avec le petit monstre. Elle marchait de long en large entre la volière et le mûrier, et un matin, la solution lui apparut avec la clarté d’un théorème.
Son voisin, Edgar, garagiste à Melun, partait livrer une voiture dans l’Eure-et-Loir, à Chartres. Tous les lundis à l’aube, son utilitaire blanc quittait la cour. Elle savait qu’il traversait la campagne, des champs et des zones commerciales à perte de vue.
— Edgar, tu me ferais une fleur ? déboula Gisèle, encore en robe de chambre, dans l’allée à sept heures du matin. J’ai un service.
Edgar, bonhomme taiseux et efficace, accepta sans poser de questions, juste un peu surpris par la caisse à claire-voie que lui glissa Gisèle.
— Juste, tu la déposeras près d’un endroit où il y a du monde. Un parking de supermarché, une station-service, un truc comme ça. Y’aura bien une bonne âme.
Lorsqu’elle rentra chez elle, Marius était déjà parti à l’école avec son père, qui l’emmenait chaque matin en Renault Espace. Gisèle se servit un café et le but debout, le dos collé au plan de travail en carreaux de faïence jaune, le nez tourné vers la porte du jardin. Elle ressentit une espèce de satisfaction granuleuse, mêlée au fond de la tasse. Problème résolu. Le gosse crierait un peu, puis oublierait. Les gamins oublient tout.
Sauf que Marius n’oublia pas. Il revint de l’école à seize heures trente, les chaussures crottées, et trouva la maison de carton vide. Brume ne vint pas se frotter à ses mollets. Il fouilla sous le buffet, derrière le panier de la chienne, dans le cellier. Rien.
— Mamie, où elle est, Brume ?
Gisèle épluchait une courgette en fredonnant un air de Mireille Mathieu.
— Ah, la petite grise… eh bien figure-toi qu’un monsieur est venu juste après ton départ. Il cherchait un chat de cette couleur.
— Un monsieur ?
— Oui. Tu sais, elle n’était pas à vendre, mais quand il l’a vue, il l’a tellement voulue que j’ai accepté. Une bonne maison.
Le visage de Marius se vida de ses couleurs. Il s’arrêta au beau milieu de la cuisine et resta là, bras ballants, comme frappé d’un grand coup de fatigue. Puis il tourna les talons, sortit dans le jardin, et alla s’asseoir sous le mûrier. Il n’en parla plus. Pas un mot. Ce mutisme-là, c’était pire qu’un cri, et dans le crâne de Gisèle, il tournait plus vite qu’une mouche dans un bocal.
Pendant ce temps, à deux cents kilomètres de là, sur le bitume d’une zone commerciale de Chartres, Brume ouvrait les yeux sur le monde. Edgar ne s’était pas encombré de poésie pour se débarrasser de la caisse. Il avait ralenti sur le parking d’un Buffalo Grill, ouvert la portière arrière, tiré la boîte et l’avait posée derrière un conteneur à poubelles avant de repartir sans couper le moteur.
Le chaton ne comprenait rien à ce vrombissement ni à ces odeurs grasses de friterie. L’après-midi de septembre finissait, un vent tiède chassait les papiers gras entre les voitures. Elle demeura un long moment dans la caisse, parfaitement immobile, le museau levé vers les bribes de ciel hachurées par les lignes électriques. Puis la faim devint plus forte que la peur, et elle sortit. Elle entreprit de longer la bordure de buissons rachitiques en humant l’air, sentant sur son pelage rêche le souffle des berlines qui manœuvraient.
C’est là, à la lisière du fast-food et de la départementale, qu’elle croisa la route de Théo. Théo n’était pas un enfant. Il avait vingt-deux ans, le dos voûté d’avoir trop picolé la veille, et les doigts jaunis par les clopes à rouler. Il travaillait comme plongeur en cuisine depuis trois ans, enchaînant les extras au gré des saisons touristiques. Ce soir-là, sa pause finissait, il était sorti derrière le bâtiment pour fumer une dernière cigarette avant le rush du dîner.
Un couinement fluet, presque un grincement, le fit se tourner. Il vit cette boule grisâtre, mal formée, qui trottinait au ras du mur, longeant les containers de cartons usagés.
— Merde, mais d’où tu sors, toi ? Tu ressembles à rien.
Il s’accroupit, tendit une main. La chatonne le considéra sans ciller, une expression d’attente totale, absolue. Elle ne connaissait pas les humains qui faisaient mal. Pour elle, une main offerte était toujours un signe de chaleur. Elle s’approcha en tremblant, le poil hérissé par le vent, et frotta sa petite tête difforme contre les phalanges pleines de nicotine de Théo.
— T’as faim, hein ?
Son premier réflexe fut de jeter un œil par-dessus son épaule. Son studio faisait vingt mètres carrés, le bail interdisait les animaux, et son salaire lui permettait à peine de se nourrir. Il sortit un bout de sandwich de la poche de son tablier, un triangle de jambon-beurre ramolli, et le posa par terre. La petite chatte avala le tout en trente secondes, puis leva vers lui des yeux d’une clarté désarmante, presque bleue.
— Tu me juges comme si je te devais quelque chose.
Théo soupira, écrasa sa cigarette contre la semelle de sa basket trouée, et resta là, planté. Il songea à Sylvie, une vieille dame de l’Est qu’il avait connue dans une auberge de jeunesse à Bruxelles, qui lui répétait que les animaux qu’on recueille sans le vouloir sont des messagers.
— Bon, allez, viens. Mais je te préviens, je vis dans un taudis.
Il ouvrit son blouson, y glissa la chatonne grise qui ne protesta pas, et rentra par la porte de service. Son chef, un homme stressé qui détestait les complications, ne le vit pas. Ce soir-là, Théo fit son service avec, dans la poitrine, le grésillement d’un minuscule moteur vivant.
Dans la chambre de bonne sous les toits, il vida un tiroir en plastique de l’armoire, y déposa un pull troué, et installa la chatonne. Elle explora le périmètre de la pièce en trois enjambées, puis grimpa sur le lit et s’endormit en rond sur l’oreiller, comme si elle habitait là depuis toujours. Le radiateur électrique ronflait, le néon clignotait, la pluie commençait à tambouriner sur le Velux. Théo l’observa dormir, un peu sonné par la soudaineté de la chose, et se surprit à sourire bêtement.
À Provins, la même pluie frappait contre la véranda. Marius, lui, ne dormait pas. Il avait pris l’habitude d’aller vérifier, chaque soir, le panier en osier dans le séjour, comme pour s’assurer que Brume n’y était pas revenue par miracle. Ce soir-là, Gisèle poussa la porte du salon et surprit son petit-fils immobile, face au panier vide, les traits secs et la mâchoire serrée.
— T’as oublié quelque chose, mon chéri ?
Marius fit non sans se tourner.
— Elle aimait bien quand je lui grattais les oreilles. Personne d’autre le savait.
Il sortit de la pièce, laissant sa grand-mère seule avec le poids de cette phrase. Gisèle demeura debout, une main crispée sur le chambranle. Elle sentit, pour de bon, qu’elle avait perdu un terrain qui ne se regagnerait jamais.
Dans le petit appartement de Chartres, trois semaines plus tard, Brume accomplissait ses premières conquêtes. Son corps s’était étoffé. La tête demeurait un peu trop ronde, mais le museau s’affinait, et le gris sale prenait de doux reflets bleutés à la lumière. Le chef de Théo, d’abord furieux d’avoir découvert l’animal, s’était radouci en la voyant chasser un rat derrière la chambre froide.
« Exceptionnel, ton chat. Je te le garde comme auxiliaire sanitaire », avait-il décrété. Théo n’avait jamais été aussi fier, lui qui ne possédait pas grand-chose.
Un soir, alors qu’il finissait son service, il sortit avec Brume juchée sur son épaule. Une cliente attablée, une femme d’une cinquantaine d’années au tailleur élégant, l’interpella.
— Mon Dieu, qu’elle est étrange, cette chatte. Mais cette expression… On dirait un bijou brut. D’où vient-elle ?
— D’un parking, répondit Théo. Elle m’a trouvé.
La femme, photographe animalière, lui apprit qu’elle préparait un événement pour le printemps, au Parc des Expositions de Troyes : « Les pépites de gouttière », un concours anti-standard réservé aux chats atypiques. Elle cherchait des modèles vivants pour une installation photo en parallèle.
— Amenez-la en mars. Ce genre de frimousse cassée, c’est exactement ce que le public veut voir. Le chic, c’est la singularité.
Elle tendit une carte à Théo, qui l’enfouit dans la poche arrière de son jean. En remontant la rue piétonne, Brume ronronnant dans son cou, il imaginait, malgré lui, la petite reine de parking transformée en vedette d’un salon.
L’automne fila. À Provins, Gisèle rangeait le prospectus que sa voisine lui avait apporté juste avant Noël. Une exposition féline en mars à Troyes. On y annonçait les races traditionnelles, mais aussi « Les pépites de gouttière ». Elle replia le papier, le glissa dans son vieux secrétaire en noyer, et s’interdit d’y penser. Mais à chaque coin du jardin, l’ombre de Marius sous le mûrier la poursuivait.
Début mars, le gamin entrait dans sa dixième année. Il parlait peu, traînait encore sous le mûrier, et ne caressait plus aucun chat. Gisèle, un matin de givre, lui annonça qu’elle l’emmenait à une exposition à Troyes. « On pourra voir des chats de partout. Ça te plaira. » Marius haussa les épaules, mais la perspective d’un trajet en train l’empêcha de refuser.
Le jour dit, le hall d’exposition bourdonnait. Des cages alignées, des rubans, des juges en blouse. Au fond, un espace coloré : « Les pépites de gouttière ». Des badauds s’y pressaient devant une grande photo de groupe : une dizaine de chats croisés, immortalisés par la photographe. Juste à côté, un petit podium accueillait les lauréats.
Gisèle tenait Marius par la main, mais l’enfant se dégagea pour s’approcher des clichés. Il tomba en arrêt devant un tirage grand format. Une chatte grise assise de guingois, la tête un peu trop forte, les pattes comme des fils. La légende disait : *Brume, dite « la Punaise », sauvée d’un parking de Chartres*.
Le visage de Marius s’ouvrit comme un livre brusquement feuilleté. Il pivota vers sa grand-mère, un point d’interrogation brûlant dans les yeux.
— Mamie… c’est elle. C’est Brume.
Gisèle se figea. Le sang lui monta aux joues. Avant qu’elle puisse inventer quoi que ce soit, une voix masculine retentit.
— Excusez-moi, vous la connaissez ?
Théo sortait de l’espace podium, Brume calée au creux de son coude. La chatte portait un minuscule foulard noir qui mettait ses yeux en valeur. Elle avait forci, son poil luisait. Marius s’avança sans hésitation.
— C’est moi qui l’ai appelée Brume. Je lui frottais les oreilles. Elle est à moi… enfin, elle était à moi.
Théo dévisagea le gamin, puis la femme aux prunelles affolées. Il comprit en une seconde. Le menton de Gisèle trembla.
— C’est vous qui l’avez trouvée ? articula-t-elle d’une voix blanche. Sur un parking ?
— Derrière les poubelles du Buffalo Grill. Avec un bout de caisse à claire-voie.
Gisèle porta une main à sa bouche. Le mensonge qu’elle avait bâti s’effondrait sous le néon de la salle. Marius ne bougeait pas, il flattait doucement le flanc de la chatte, exactement comme avant.
— Pourquoi t’as dit qu’un monsieur l’avait prise ? Sa question tomba, nette.
Gisèle ne trouva rien à répondre. Théo, mal à l’aise, n’intervint pas. Brume, elle, frottait son museau contre la paume de l’enfant, et un vieux ronronnement familier s’éleva.
— Elle t’a reconnu, souffla Théo.
Marius releva la tête. Dans ses yeux, il y avait de la colère, mais surtout une fatigue immense, une peine d’adulte.
— Elle est heureuse avec vous ? demanda-t-il à Théo.
— Plus qu’heureuse. C’est ma colocataire. Elle a un tiroir à fringues, et la cantine gratos.
Le gamin hocha la tête, une fois. Puis il se tourna vers Gisèle, qu’il toisa.
— Tu vois, mamie, elle a une bonne maison. Mais c’est pas toi qui la lui as donnée.
Il prit alors une décision qu’il formula sans trembler : il ne leur dirait rien. Il voulait juste que Brume reste là, avec Théo, puisque là-bas elle était aimée. Puis il demanda à Théo s’il pouvait venir la voir, de temps en temps, quand il serait à Chartres. Théo accepta, lui nota son adresse sur un morceau de carton arraché à un flyer de l’expo.
Gisèle, pendant tout ce temps, semblait rétrécir. Elle ne tenta pas d’excuse. Quand Marius la lâcha pour partir vers d’autres stands, elle resta plantée devant la photo. Théo rangea Brume dans son panier de voyage. Avant de quitter l’allée, il glissa à la vieille dame :
— Vous savez, elle a failli y passer. Le jour où je l’ai ramassée, elle pesait six cents grammes. Maintenant, elle est championne des pépites. Peut-être que vous avez fait une connerie, mais elle a eu sa chance.
Gisèle ne répondit pas. Elle fixait la photographie. Dans le reflet de l’image encadrée, elle apercevait Marius, le dos droit, qui discutait avec un éleveur de chartreux. Il ne lui en voudrait pas éternellement, les gamins ne portent pas rancune, mais elle, elle porterait toujours, comme une écharde sous la peau, le souvenir de ce carton de supermarché vide dans la cuisine.
Le soir, dans le train du retour, Marius brisa un long mutisme.
— Au moins, elle a gagné un ruban. Moi, j’avais juste un carton.
Gisèle serra son sac sur ses genoux, incapable d’articuler. Le train filait dans la campagne de l’Aube. Dehors, un soleil couchant étirait des ombres géantes sur les champs. Le gamin appuya le front contre la vitre, et Gisèle, sans un geste superflu, posa sa carte de visite de l’expo sur ses genoux, comme une preuve qu’elle irait voir, un jour, ce qu’était devenue cette chatte grise dont elle n’avait pas voulu.
