Un atelier hérité du père et quatre ans à attendre un coup de fil

J'avais quarante-deux ans quand j'ai enfin arrêté de vérifier mon téléphone toutes les cinq minutes.

Je m'appelle Bernadette, je tiens une boutique de fleurs à Montreuil, rue de Paris, à deux pas du marché. Mon frère Vincent, de six ans mon cadet, a repris après notre père le garage automobile de Bagnolet — trois ponts élévateurs, une fosse, un compresseur qui gémissait comme un vieux chien. Notre père avait tout mis au nom de Vincent, parce qu'« un garçon doit avoir un métier dans les mains », et à moi il avait laissé un petit terrain du côté de Rambouillet, que j'ai d'ailleurs vendu pour ouvrir ma boutique.

On s'était mis d'accord à l'oral — parce que chez nous, tout se réglait à l'oral — qu'un jour on partagerait le garage en deux, parce que pendant quinze ans j'avais tenu la comptabilité de mon père gratuitement, le soir, après la fermeture du magasin, avec une calculatrice et un classeur, à la table de la cuisine où traînait un verre de thé au citron, toujours refroidi, parce que j'oubliais de le finir.

Notre père est mort en février, il y a deux ans. Une pneumonie, dix jours à l'hôpital Avicenne à Bobigny. Pendant ces dix jours, Vincent est venu trois fois. Moi, je dormais sur une chaise dans le couloir, parce qu'il n'y avait pas de place dans la chambre, et je mangeais des sandwichs du distributeur parce que la cafétéria fermait à dix-huit heures.

Après l'enterrement, Vincent a dit qu'il laisserait « pour l'instant » les choses comme elles étaient, histoire de « ne pas faire de bazar administratif », et j'ai accepté parce que j'étais en deuil et que je n'avais pas la force d'aller voir un notaire.

J'ai attendu. J'appelais tous les mois, puis tous les deux mois. Il y avait toujours quelque chose : la saison, les clients, sa femme malade, sa fille en colonie de vacances, pas le temps, tu vois bien comme je suis débordé. Je lui inventais moi-même des excuses pour ne pas avoir à me disputer avec lui. J'envoyais des textos pour sa fête, je recevais une réponse trois jours plus tard, en un mot : « merci ».

L'année dernière, pour le réveillon de Noël, il est venu chez moi pour une heure, il a mangé la bûche, il a dit qu'il devait partir parce que sa belle-mère l'attendait, et il est sorti sans prendre de dessert. Il ne m'a pas demandé comment allait la boutique. Il ne m'a pas demandé si j'allais tenir seule pour le réveillon du jour de l'An.

En mars, je suis allée voir la notaire rue de Paris, celle-là même chez qui mon père avait signé son testament, pour savoir ce qu'il en était vraiment sur le papier. La notaire, une femme énergique avec des lunettes à monture rouge, a ouvert l'acte de propriété et m'a dit sans détour : le garage était depuis trois ans entièrement au nom de Vincent, aucune trace de mon nom, aucun contrat, aucun témoin de ce « on partagera » dit à voix haute au bord d'une tombe. Le papier ne se souvient pas des promesses.

Je suis sortie, je me suis assise sur un banc à l'arrêt de tram, là où ça sent toujours les marrons chauds du vendeur du coin, et pour la première fois depuis la mort de mon père, je n'ai pas pleuré de chagrin, mais de colère contre moi-même — pour ces deux années passées à attendre un coup de fil qui devait arriver « quand il aurait le temps ».

J'ai appelé Vincent le soir même. Il a décroché à la quatrième sonnerie, j'entendais la télé en fond — un match, le commentateur criait quelque chose à propos d'un corner.

— Je suis allée voir la notaire, ai-je dit.

Le silence a duré plus longtemps qu'il n'aurait dû.

— Bernadette, c'est pas le moment, j'ai du monde…

— Je ne te demande pas la moitié du garage, Vincent. Je te demande quinze ans de comptabilité que j'ai faits gratuitement, parce que je croyais qu'on était une famille, pas que je faisais du bénévolat pour ton entreprise.

— C'est pas ça…

— C'est exactement ça.

J'ai raccroché. Je n'ai pas attendu de réponse, parce que je savais déjà laquelle ce serait : encore un « je dois y aller », encore trois jours de silence.

Pendant une semaine, rien. Puis un texto : « On pourrait se voir, discuter ». J'y suis allée. Pas avec l'espoir d'avoir la moitié du garage — cet espoir-là, je l'avais laissé sur le banc, près des marrons chauds — mais pour clore un compte que je m'étais moi-même ouvert gratuitement.

On s'est retrouvés dans un café rue de Paris, le même où notre père commandait toujours son croque-monsieur. Vincent est arrivé avec vingt minutes de retard, il s'est excusé à cause des bouchons sur le périphérique. Il a pris un café, moi une eau citronnée.

— Je veux que tu saches que je ne l'ai pas fait par méchanceté, a-t-il commencé.

— Je sais. Tu l'as fait par confort. C'est pire.

J'ai sorti de mon sac une enveloppe — pas une demande de la moitié du garage, mais une facture que j'avais préparée avec ma comptable : quinze ans de tenue de comptes, évalués au tarif horaire le plus bas possible, cela faisait quarante-huit mille euros. Pas pour ruiner son entreprise — j'avais étalé le paiement sur quatre ans, avec des intérêts plus bas que ceux d'une banque. Mais du concret, sur papier, chez la notaire, avec des échéances.

Vincent a blêmi en voyant le montant.

— Je n'ai pas cette somme disponible tout de suite.

— Je ne veux pas de liquide tout de suite. Je veux du papier. Avec une signature. Parce que les derniers accords à l'oral dans notre famille ont fini avec moi seule dans ma boutique à compter les commandes de la Toussaint, pendant que toi tu joues les gendres modèles chez ta belle-mère à Noël.

Il a signé. Pas tout de suite — il est reparti, il est revenu trois jours après, mais il a signé, parce qu'il savait que sinon j'irais au tribunal, que ça lui coûterait plus cher et plus longtemps, et que tous les clients du garage l'apprendraient aussitôt, parce qu'à Bagnolet les rumeurs circulent plus vite qu'un client venu faire sa vidange.

Depuis, je n'attends plus le coup de fil de mon frère. Je ne prépare plus ce que je lui dirais s'il appelait un dimanche. La boutique de la rue de Paris a maintenant une enseigne à mon nom au-dessus de la porte — je l'ai commandée la semaine même où on a signé les papiers chez la notaire, comme pour me rappeler à moi-même que c'est moi qui paie le loyer, moi qui ferme la caisse, moi qui décide.

Vincent appelle de temps en temps pour parler du virement, toujours à l'heure, toujours avec la même formule brève : « merci, Bernadette ». Je ne lui demande plus comment va le garage. Je n'en ai plus besoin. Je m'achète une fleur pour ma propre table, un chrysanthème, celui-là même que je mettais autrefois toujours de côté pour les clients, et je le pose sur le rebord de la fenêtre, là d'où l'on voit l'arrêt de tram et le vendeur de marrons chauds.

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Odissea
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