Je n’ai pas besoin d’une fille comme elle

— Julien, passe dans mon bureau.

La voix du chef résonna dans l’interphone de l’atelier, et Julien sut aussitôt que la journée venait de se terminer plus mal encore qu’elle n’avait commencé.

Il travaillait dans une usine près de Dijon. Une entreprise de pièces mécaniques où son père avait passé trente ans avant lui. Son chef, monsieur Morel, avait connu son père, avait même porté son cercueil. C’était précisément pour cette raison que chaque reproche tombait plus lourd.

— Assieds-toi, Julien.

Julien resta au bord de la chaise.

— Encore une erreur dans le bon de production. La commande est partie incomplète. Le client menace de changer de fournisseur. Je t’avais prévenu. Cette fois, avertissement écrit. Et la prime trimestrielle saute.

Julien fixa ses chaussures.

— D’accord.

— Non, justement. Pas d’accord. Tu as trente-neuf ans. Tu vis comme si demain n’existait pas. Ton père était un homme solide. Je lui avais promis de te garder une place ici, mais je ne peux pas travailler à ta place. Où vas-tu comme ça? Pas de famille, pas d’envie, pas de feu.

Julien ne répondit pas.

Dans le bus du soir, il resta debout entre une femme avec des courses et un étudiant qui écoutait de la musique trop fort. La vitre lui renvoyait un visage fatigué. Il pensa à ses collègues qui rentraient chez eux, qui râlaient contre les devoirs des enfants, les repas à préparer, les factures, les week-ends chez les beaux-parents. Il les avait longtemps trouvés ennuyeux.

Maintenant il les enviait.

Chez lui, personne ne l’attendait. Juste un appartement silencieux, une pizza surgelée et cette envie molle de boire un verre pour oublier que les soirées se ressemblaient toutes.

Sa mère lui avait pourtant répété:

— Regarde Claire, la fille de la voisine. Elle est douce, sérieuse, elle travaille à l’hôpital. Elle t’aime bien, ça se voit.

Julien avait répondu:

— Maman, je n’ai pas besoin d’une fille comme elle. Elle est trop simple.

Trop simple.

Ce soir-là, ce souvenir lui fit honte.

Il descendit du bus, perdu dans ses pensées. Sans s’en rendre compte, il prit une rue qu’il n’empruntait plus depuis des années. Puis une autre. Il monta les marches d’un immeuble qui lui sembla d’abord familier. Devant une porte, il sortit sa clé.

Elle n’entra pas dans la serrure.

Avant qu’il comprenne, la porte s’ouvrit.

Sa mère apparut.

Avec son vieux tablier à fleurs, les joues roses, une odeur de soupe derrière elle.

— Julien? Tu aurais pu prévenir! Entre, mon grand. Ton père met la table.

Il recula.

— Maman…

Son père sortit de la cuisine, une baguette sous le bras, comme autrefois.

— Ah, monsieur se souvient qu’il a des parents. Je croyais que tu venais nous présenter quelqu’un.

Julien sentit sa gorge se serrer.

— Papa… vous êtes morts.

Son père hocha lentement la tête.

— Oui. Mais toi, tu es vivant. C’est plus important.

Sa mère posa une main sur son bras.

— Tu cherches toujours ce qui brille. Et pendant ce temps, tu passes à côté de ce qui tient chaud.

— Claire?

— Je ne parle pas seulement de Claire, dit-elle. Je parle de toi. De l’homme que tu laisses dormir en toi.

Son père ajouta:

— Il y a un moment où il faut cesser de jouer au jeune homme. Sinon un matin tu te réveilles vieux, sans avoir rien construit.

Julien ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, il était dehors.

À la place de l’immeuble se trouvait un petit square.

Il le savait pourtant. Le bâtiment avait été démoli trois ans plus tôt. Ses parents étaient morts depuis cinq ans. Il avait vendu l’appartement, réglé les papiers, gardé quelques photos dans une boîte.

Il resta longtemps debout sous un lampadaire.

Ce soir-là, il ne but pas.

Il rentra, prit une douche, jeta les bouteilles vides, dormit mal, puis commença à marcher chaque soir vers le nouveau quartier où plusieurs anciens voisins avaient été relogés. Il ne savait pas si Claire y vivait encore. Elle devait être mariée, sûrement. Une femme comme elle avait dû trouver quelqu’un d’intelligent avant que lui ne comprenne.

Un samedi, il la vit.

Elle sortait d’une pharmacie et parlait avec une jeune mère.

— À bientôt, Claire!

Julien s’arrêta.

Elle se retourna. Son visage avait changé, bien sûr. Plus mûr, plus calme, plus vrai. Mais ses yeux étaient les mêmes.

— Claire?

Elle le reconnut après quelques secondes.

— Julien? Incroyable.

— Je passais par là.

— Tu mens très mal.

Il baissa la tête.

— Oui. Je te cherchais.

Elle ne se moqua pas.

— Pourquoi?

— Pour savoir si j’avais tout raté.

Claire resta silencieuse. Puis elle dit:

— On peut marcher un peu.

Ils marchèrent le long du canal. Elle était infirmière, s’occupait encore de sa mère âgée, n’avait jamais eu d’enfant. Elle avait été fiancée une fois, mais avait préféré rompre plutôt que d’épouser quelqu’un qui ne la voyait qu’à moitié.

— Tu sais, dit Julien, ma mère parlait souvent de toi.

Claire sourit.

— La tienne aussi me faisait des gâteaux pour que je vienne plus souvent sur le palier.

— Elle avait de l’espoir.

— Et toi?

Il regarda l’eau sombre.

— Moi, j’étais idiot.

À partir de là, il ne devint pas parfait. Mais il devint présent. Au travail, il arriva à l’heure. Il relut les dossiers. Il refusa les verres de trop. Morel, un jour, le regarda longuement.

— Voilà. Là, je reconnais quelque chose de ton père.

Julien répondit:

— Moi aussi, j’essaie.

Avant leur mariage, Julien emmena Claire au cimetière. Ils nettoyèrent la tombe, déposèrent des fleurs blanches. Il resta devant les photos de ses parents.

— Papa, maman, voici Claire. Vous aviez raison. Je ne voulais pas d’une fille comme elle. Parce que je ne savais pas encore de quel homme j’avais besoin de devenir.

Claire murmura:

— Merci de l’avoir ramené sur le bon chemin.

Plus tard, leur fils naquit par un matin de pluie. Julien rentrait désormais chez lui presque en courant. Il y avait des cris, du linge, des biberons, de la fatigue. Et jamais il n’avait trouvé une maison aussi belle.

Il ne sut jamais ce qui s’était passé ce soir-là.

Une hallucination? Un rêve éveillé? Une grâce accordée par deux parents inquiets?

Peut-être qu’au fond, les morts ne reviennent pas vraiment.

Peut-être qu’ils parlent à travers ce qu’ils nous ont laissé de meilleur.

Mais Julien sut une chose: il existe des portes qu’on ouvre par erreur et qui vous remettent toute une vie entre les mains.

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Odissea
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