Lætitia tenait encore les billets de train dans le creux de sa main quand Julien a enchaîné, de sa voix la plus ordinaire, comme s’il annonçait la météo :
— J’ai déjà appelé la gare, ils m’ont remboursé les places. Moins la retenue, évidemment, mais ce n’est pas grand-chose.
Elle n’a pas bougé. Les deux rectangles de carton imprimé, le TGV de 6 h 47 au départ de Lyon Part-Dieu, une correspondance à Brive, l’hôtel avec piscine qu’elle avait réservé trois mois plus tôt, les propriétaires des chambres d’hôtes qui avaient envoyé la veille un message enthousiaste pour dire que le marché de Sarlat serait splendide ce samedi. Tout ça tenait entre son pouce et son index, et Julien venait de le réduire à deux bouts de papier périmés.
Dans le salon, le sac de voyage était resté ouvert, une pile de robes légères à côté. Le chat Éthère s’était couché en rond sur une serviette de plage.
— Julien, dis-moi que tu plaisantes. On part après-demain. J’ai posé cinq jours, j’ai refusé la garde de nuit, j’ai échangé mes vacations avec Morgane.
— Justement, Morgane, c’est une amie, elle comprendra. Maman est passée chez moi à l’improviste ce midi, j’ai failli ne pas la reconnaître tellement elle était blanche. Sa salle de bains est inondée, le ballon d’eau chaude a lâché pendant la nuit, avec les orages qu’on a eus toute la semaine, la moquette du couloir est imbibée jusqu’à la salle à manger. Le lambris derrière la baignoire est pourri. Ça sent le moisi dans tout le deux-pièces. J’ai pris un artisan, il passe demain matin pour déposer le carrelage.
— Avec quel argent ?
— Ben, celui du PEL qu’on avait débloqué, il restait de quoi faire. Et puis on n’allait pas dépenser trois mille euros en quatre jours de vacances, Læti, soyons raisonnables.
Il a dit ça en vidant la poche de son coupe-vent, les clés de la Twingo, un ticket de parking, et il a posé tout ce bazar sur la table basse, juste à côté des billets désormais inutiles. Lætitia a fixé les clés. La Twingo était au nom de la mère de Julien, un cadeau pour ses trente ans. Chaque fois qu’il fallait arbitrer entre leurs projets et les urgences de madame Rivouard, c’était la même mécanique huilée : la maman d’abord, et si Lætitia protestait, elle devenait l’épouse égoïste, celle qui abandonne une veuve de soixante-dix ans avec de l’eau jusqu’aux chevilles.
Elle n’a pas protesté. Elle a passé l’ongle sur le bord du billet, là où la machine avait perforé le carton. Puis elle l’a déchiré en deux, puis en quatre, et a laissé tomber les morceaux dans la corbeille à papier. Debout, le sac de voyage au fond du placard, les robes remises sur cintres. La serviette de plage, elle l’a rangée dans le haut du dressing, derrière les pulls d’hiver. Le chat a sauté du lit et l’a suivie dans le couloir en miaulant.
— Tu boudes ? a demandé Julien depuis le salon.
— Non. Je déballe.
Elle n’a rien ajouté. Il est parti se doucher. L’eau a coulé longuement, elle a entendu qu’il sifflotait. Le pire, c’est qu’il ne le faisait pas exprès. Pour lui, c’était dans l’ordre des choses. La Dordogne pouvait attendre, les truites de la Vézère n’allaient pas s’envoler, et il ne mesurait même pas l’humiliation qu’elle avait éprouvée en rappelant la propriétaire pour annuler, sous un prétexte bidon de conflit d’agenda. La dame avait répondu « Ah, comme c’est dommage, vous aviez l’air si contente au téléphone ». Si contente. Oui, elle l’était.
Trois jours plus tard, madame Rivouard a appelé. Elle parlait fort, avec le chant des tournevis en fond sonore.
— Ma petite Lætitia, Julien t’a raconté l’horreur ? Le plombier a dû casser toute la cloison, tu imagines ! Mais j’ai choisi un carrelage blanc cassé, c’est très lumineux. Et Julien m’a offert un meuble-vasque chez Castorama, en chêne brossé. Tu ne m’en veux pas trop pour votre voyage ? De toute façon, avec les orages qu’ils annoncent encore, vous auriez été trempés. Vous êtes jeunes, vous verrez le Périgord plus tard. L’important c’est la santé, hein. Et puis les chats, c’est bien dans un appartement, mais une maman, tu n’en as qu’une.
Lætitia avait le téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule. Elle a regardé par la fenêtre de la cuisine, le vent qui soulevait les feuilles du platane dans la cour. Elle a répondu « Bien sûr, madame Rivouard, vous avez raison », et elle a mis fin à l’appel sans se presser. Ce n’était pas du ressentiment. C’était une certitude très calme, qui venait de prendre sa place quelque part dans sa poitrine, comme on pose une casserole froide sur le feu en attendant que ça chauffe.
Ce qui a suivi fut presque paisible. Julien rentrait le soir, il racontait l’avancée des travaux, le plombier qui fumait trop, le prix exorbitant du mastic acrylique. Elle l’écoutait, remuait le risotto, remplissait son verre d’eau. Dix ans de vie commune. On finit par savoir que la colère n’obtient rien, que les cris glissent sur lui comme la pluie sur le pare-brise d’une voiture qu’on ne répare jamais. Elle avait appris à encaisser en souriant. Ses envies à elle passaient toujours après la liste interminable des urgences de sa belle-famille.
Le chantier s’est terminé un jeudi. Julien est revenu avec une bouteille de Saint-Joseph, tout fier : la salle de bains était impeccable, sa mère aux anges. Et puis, presque sans transition, il a posé le dossier sur la table de la cuisine.
— Bon, le gros morceau arrive. J’ai réservé chez Balthazar, tu sais, le restaurant avec la terrasse sur les quais de Saône. Pour mes quarante ans, ça va être une soirée dont on va parler longtemps. J’ai convié toute l’équipe du labo, les cousins de Grenoble, les anciens de l’IUT. Trente-huit personnes. Il faut qu’on valide le menu avec le chef demain. Le budget est sur le compte joint, j’ai vérifié, il y a quatre mille six cents euros, ça couvre le repas et les vins.
Lætitia a versé l’eau bouillante sur le thé, lentement. Les quatre mille six cents euros, c’était le résultat de deux années de petits sacrifices. Elle avait renoncé à changer sa vieille Clio, lui à son abonnement au stade de Gerland. L’anniversaire de Julien tombait un samedi, dans dix jours. Le restaurant Balthazar affichait complet trois mois à l’avance ; il avait réservé depuis mars, en secret, pour lui faire la surprise. Avant l’histoire du ballon d’eau chaude, il était encore capable de ce genre d’attentions.
— Très bien. On regardera le menu ensemble demain, dit-elle.
Ce soir-là, après le dîner, elle est restée longtemps sur le balcon. La ville s’étendait au loin, le dôme de l’Antiquaille éclairé, la Saône noire et lisse comme une dalle. Elle repensait à la voix de sa propre mère, entendue la veille au téléphone, dans leur maison de granit près de Perros-Guirec. Sa mère ne demandait jamais rien. Elle parlait du vent, des marées, du mimosa qui avait gelé. Et puis, à la fin de la conversation, une phrase anodine : « Je monterai sur le toit ce week-end, il y a une ardoise qui bouge, ton père disait toujours… » La phrase était restée en suspens. Son père était mort trois ans plus tôt, et la maison familiale, exposée aux coups de noroît, prenait l’eau depuis l’hiver. Sa mère le taisait, taisait le seau en plastique posé dans le grenier, le plancher qui gondolait au-dessus de la chambre du fond, l’odeur de moisissure qui imprégnait désormais les draps.
Lætitia avait besoin de voir par elle-même. Le week-end suivant, alors que Julien était à un congrès à Marseille, elle a pris la nationale jusqu’en Bretagne. Dix heures de route, avec Éthère dans sa cage de transport sur le siège passager, miaulant à chaque péage. Quand elle s’est garée devant la maison, le ciel était bas, d’un gris presque noir. Sa mère l’a serrée dans ses bras, surprise, puis s’est mise à pleurer sans bruit, le visage enfoui dans le col du manteau de Lætitia.
Elle est montée au grenier avec une lampe torche. L’eau ruisselait le long d’une poutre maîtresse, formait une flaque noirâtre sur le plancher, et coulait jusqu’à la chambre en contrebas, où une bassine en fer émaillé débordait doucement. Les papiers peints de la chambre de ses parents, ceux que sa mère n’avait jamais voulu changer parce qu’ils les avaient choisis ensemble le premier été, étaient gondolés, tachés de grandes auréoles brunes. L’enduit suintait. L’électricien consulté la veille avait parlé d’un risque de court-circuit si on ne faisait rien avant les pluies d’automne.
— Combien ? a demandé Lætitia en redescendant, la gorge serrée.
— J’ai fait venir deux entreprises. La moins chère demande quatre mille trois cents euros pour refaire la couverture, changer la charpente malade et reprendre le plafond. J’ai écrit à la mairie pour une aide, mais ils ne répondent jamais avant le printemps prochain. Ne t’inquiète pas, ma chérie, je mets des serpillières et j’attends. Le grenier a tenu quarante ans, il peut bien en tenir encore un.
Lætitia a regardé la bassine. Puis les mains de sa mère, déformées par l’arthrose, qui serraient le torchon à vaisselle. Et elle a pensé au carrelage blanc cassé de madame Rivouard, à la petite phrase sur les mamans qu’on n’a qu’une.
Ce lundi matin, elle est entrée dans la succursale de sa banque, place des Terreaux, et a demandé le transfert de quatre mille trois cents euros de son livret personnel vers le compte de l’entreprise de couverture. Puis elle est passée au restaurant Balthazar. La responsable de salle, une femme d’une cinquantaine d’années au carré impeccable et au badge marqué « Ludivine », lui a souri chaleureusement :
— Bonjour, vous venez pour le banquet ? La pièce montée est prévue pour samedi après-midi, le pâtissier voulait savoir pour le glaçage.
— Je viens annuler la réservation, dit Lætitia.
Le silence a duré trois secondes. Ludivine a légèrement pâli. Elle a pianoté sur son écran.
— Vous êtes bien madame Kerbellec ? Le dîner de quarante ans de votre mari, trente-huit couverts, menu prestige, sommelier dédié… C’est cela ?
— C’est cela. J’annule. Envoyez-moi l’avoir par mail, je prends en charge les frais de dossier.
Ludivine a ouvert la bouche, sans doute prête à dire « vous êtes sûre ? » mais le regard de Lætitia l’en a dissuadée. Le regard d’une femme qui n’est plus en colère, qui ne tremble pas, qui est juste passée de l’autre côté d’une décision depuis longtemps mûrie. Dans la vitre du restaurant se reflétait le clocher de l’église Saint-Nizier. Lætitia a paraphé le formulaire d’un trait sec, a rangé le double au fond de son sac à main, entre un bâton de rouge à lèvres et le devis du couvreur.
Le mercredi, Julien est rentré du boulot surexcité. Il avait retiré sa veste de costume de chez le teinturier, une veste en lin bleu sombre.
— Læti, j’ai acheté le champagne chez un petit producteur à Juliénas, huit caisses, ça te va ? Et j’ai croisé Mathieu, il m’a dit qu’il ferait un discours. Il va me charrier, c’est certain. Tu as eu Ludivine pour le plateau de fromages ? Elle voulait nous faire goûter un saint-félicien affiné à la lie de vin, j’aimerais bien.
Lætitia était assise dans le canapé, le chat sur les genoux. Elle avait passé la journée au téléphone avec le chef de chantier breton, qui lui avait envoyé des photos de la charpente à nu, infestée de vrillettes. Elle a caressé Éthère derrière les oreilles.
— Je n’ai pas goûté le fromage, Julien. J’ai annulé la réservation chez Balthazar.
Il a stoppé net, la housse de costume à la main. Un pli est apparu entre ses sourcils.
— Très drôle. C’est quoi la blague ?
— Il n’y a pas de blague. J’ai récupéré l’acompte. Les quatre mille trois cents euros sont partis sur le compte de la SARL Le Goff Couverture. La toiture de ma mère s’effondre, l’eau coule dans sa chambre, l’électricien dit qu’il y a danger d’incendie si on attend les pluies d’octobre. J’ai priorisé.
La housse a glissé du bras de Julien et s’est étalée sur le parquet. Son visage est passé du rose au blanc, puis ses joues se sont marbrées de rouge.
— Tu ne peux pas faire ça. Pas ça, Læti. Mes parents viennent de Grenoble. Les collègues ont posé des RTT. J’ai trente-huit personnes prévenues. Trente-huit !
— Moi, j’avais deux billets de train et une chambre d’hôtes. Et une belle-mère qui disait « vous êtes jeunes, vous verrez plus tard ». C’est plus tard, Julien. La maison d’enfance de ma mère vaut bien autant que la salle de bains de la tienne.
Il a secoué la tête, incrédule. Il a saisi son téléphone sur la console, a composé un numéro, s’est ravisé. Il ne savait plus à qui parler. Sa voix est montée dans les aigus :
— Quarante ans ! C’est mon anniversaire, Lætitia ! J’attends ça depuis des mois ! Tu te rends compte de l’humiliation ? Qu’est-ce que je vais leur dire ? Que ma femme a décidé de tout faire capoter sans me prévenir ?
— Dis-leur la vérité. Que dans la famille, on respecte les urgences. Que le toit de ta belle-mère s’est effondré. Que tu n’allais quand même pas laisser une femme de soixante-douze ans dormir sous les gouttières. Tu vois, c’est le même argument que le tien. Ça sonne plutôt bien.
Elle n’avait pas élevé la voix. Elle détachait les mots un par un, sans hâte. Julien restait figé au milieu du salon, les bras ballants. Il regardait alternativement son portable, la veste en lin bleu, la femme sur le canapé. Il ne comprenait pas. Ce n’était pas dans ses codes. Lætitia ne faisait jamais ça. Lætitia s’effaçait, s’excusait, composait. Durant une fraction de seconde, il a presque souri, comme s’il espérait qu’elle allait lâcher : « Je plaisante, voilà le numéro de réservation ». Mais elle n’a rien ajouté. Ses doigts jouaient avec le fermoir de son collier, un petit bijou en perles de verre que sa mère lui avait offert à vingt ans. Le chat a sauté à terre et est allé se frotter contre la housse du costume.
— Tu as fait ça pour me punir, a-t-il articulé, la voix blanche. Pour la Dordogne. C’est une vengeance.
— J’ai fait ça pour réparer une maison qui s’écroule, Julien. Toi, tu avais un standing à changer ; moi, j’avais une toiture à refaire. Ce n’est pas la même chose. J’ai arbitré.
Il a voulu répliquer, s’est étranglé, a frappé du plat de la main le cadre de la porte. Il a tourné les talons, est sorti sur le palier. La porte d’entrée est restée entrouverte. On entendait la pluie fine qui commençait à tomber dans la cour, le bruit régulier des gouttes sur le platane, le tramway qui freinait rue de la Charité.
Lætitia s’est levée, a ramassé la housse, l’a soigneusement pliée et déposée sur le dossier d’une chaise. Puis elle est allée à la cuisine, a mis de l’eau à chauffer. Par la fenêtre, elle voyait la silhouette de Julien appuyé contre la rambarde de la coursive, téléphone à l’oreille. Elle devinait les coups de fil de la soirée, les excuses embarrassées, les mensonges sur une intoxication alimentaire collective, un incident technique au restaurant. Tout cela ne la concernait plus.
Le jour de ses quarante ans, Julien n’a pas quitté son peignoir. Il est resté assis dans le canapé, l’air défait, à répondre mécaniquement aux SMS de félicitations qui sonnaient toutes les cinq minutes. Le salon, si souvent envahi par les projets de fête, n’était qu’une pièce triste et silencieuse, seulement troublée par le ronronnement d’Éthère.
Lætitia a enfilé un jean propre, pris ses clés de voiture et attrapé sa veste imperméable dans l’entrée. Avant de sortir, elle s’est arrêtée devant la table basse, a posé une petite boîte emballée dans du papier kraft.
— Qu’est-ce que c’est ? a marmonné Julien sans lever les yeux.
— Des boutons de manchette. Je les avais achetés avant qu’on ne parle de Balthazar. Bon anniversaire, Julien.
Il a hoché la tête, l’air absent.
— Où vas-tu ?
— Je monte en Bretagne. L’échafaudage est démonté ce matin, je veux voir la couverture neuve. Ma mère a préparé un far breton.
Elle a descendu l’escalier sans se retourner. En bas, dans le hall, l’air frais du matin sentait le tilleul mouillé et les trottoirs lavés. La vieille Clio a démarré du premier coup. Elle a longé les quais de Saône déserts, a bifurqué vers la place Valmy. Au moment où elle s’engageait sur l’autoroute du Soleil, son téléphone a vibré sur le tableau de bord. Un SMS de Ludivine, la responsable de Balthazar : « Votre remboursement de 4 300 € est enregistré, l’acompte retenu est de 230 € conformément à nos conditions. Nous restons à votre disposition. » Elle a effacé le message et a accéléré.
La nationale s’ouvrait à travers les champs de colza. Le ciel était d’un bleu lavé, les nuages filaient vers l’ouest. Lætitia a baissé sa vitre, laissé le vent fouetter ses cheveux. Elle respirait profondément, sans ce poids familier au creux du sternum. Le voyage qu’elle avait perdu, le banquet qu’elle avait défait, tout cela était derrière. Devant, il y avait la longue route jusqu’à la mer, la maison de granit, la chambre du fond désormais sèche, le bruit du thé qui infuse dans la cuisine de son enfance. Et pour la première fois depuis des années, l’absence de culpabilité avait un goût de sel et de bruyère.
