Le foulard de Lucette

 

Tout le village disait que mon mari était un homme exemplaire.

Moi seule savais ce que ses mains savaient faire quand la porte se refermait.

Je m’appelle Lucette. J’ai vécu trente-neuf ans avec Gérard dans un petit village du Lot, entre les champs de tournesols, les murets de pierre et les routes où l’on reconnaît une voiture rien qu’au bruit du moteur. Aux yeux des autres, Gérard était un homme serviable. Il réparait une barrière, portait les tables pour la fête communale, aidait les anciens à rentrer du bois, souriait aux enfants, parlait doucement aux veuves.

— Tu as de la chance, Lucette, me disait-on. Un mari pareil, ça ne court pas les rues.

Je souriais.

Un petit sourire, sans les yeux.

Je portais toujours un foulard bas sur le front. Même en été. On s’y était habitué.

— Notre Lucette a toujours froid, plaisantaient les femmes au marché. Même en plein mois d’août.

— Je suis maigre, répondais-je. Le sang ne chauffe plus.

Personne ne demandait davantage.

Sauf Margot, ma voisine. Elle avait la langue vive et le regard encore plus. Elle ne posait pas beaucoup de questions, mais elle observait. Mes manches longues. Ma façon de sursauter quand Gérard apparaissait derrière moi. Mes silences trop rapides.

Dans nos campagnes, on disait souvent: on ne se mêle pas des affaires des couples. Une phrase pratique, qui permet parfois de ne rien voir.

Au début, Gérard ne levait pas la main. Il levait la voix. Une voix basse, sèche, qui vous fait vous excuser avant même de comprendre votre faute. Puis il y eut les objets lancés contre les murs. Puis les poignets serrés. Puis les marques qu’un foulard dissimule mieux qu’une excuse.

Je m’habituai.

C’est terrible, ce que l’on peut apprendre à considérer comme la météo d’une maison.

Notre fils partit vivre à Toulouse. Je lui disais que tout allait bien. Que son père aidait toujours au village. Que je faisais mes conserves. Que le potager donnait bien.

Les conserves étaient mon refuge.

Cet été-là, j’avais commencé tôt. Tomates au naturel, cornichons, confiture de prunes, ratatouille, cerises au sirop. Mes mains piquaient à cause du sel et du vinaigre, mon dos me brûlait le soir, mais la cave était belle. Les bocaux alignés, les étiquettes au crayon, les couvercles brillants dans la fraîcheur.

Un soir lourd d’orage, Gérard rentra du café de René. Je l’entendis avant de le voir. Pas traînants, haleine chargée, porte poussée trop fort.

Il descendit directement à la cave.

Puis il y eut un fracas.

Du verre. Beaucoup de verre. Un bruit humide, épais.

Je descendis.

Mes bocaux gisaient au sol. Les tomates éclatées formaient des mares rouges. Les cornichons roulaient parmi les tessons. Des mois de travail sous ses chaussures sales.

Gérard se tenait au milieu, vacillant.

— Tu regardes quoi? grogna-t-il. Tes étagères étaient mal fixées. Voilà ce qui arrive quand on bricole comme une idiote.

Les étagères étaient solides.

Il avait frappé dedans.

Je le savais. Il savait que je le savais.

Je ne pleurai pas. Je fixai seulement un bocal de cerises, resté intact sur le bord de la dernière planche. Un seul. Rouge sombre, lumineux dans la cave dévastée.

Comme un cœur qui refusait encore de se briser.

Le lendemain matin, Gérard s’assit à table et attendit son omelette.

Mes mains se dirigèrent vers la poêle. Par habitude. Puis je vis mes doigts crevassés, les petites coupures laissées par le verre, la peau rouge autour des ongles.

Je reposai la poêle.

— Fais-la toi-même.

Il leva lentement les yeux.

— Pardon?

Je sortis dans le jardin sans répéter.

Le jour suivant, c’était la fête du village. Gérard mit sa chemise blanche, celle que j’avais repassée. Il se rasa, se parfuma, retrouva son grand sourire d’homme respectable.

— Enlève ce foulard, siffla-t-il avant de sortir. On dirait que je vis avec une folle.

Je le gardai.

Sur la place, les tables étaient dressées sous les platanes. On apportait quiches, salades, pâtés, tartes aux abricots. Gérard devint aussitôt celui que tout le monde aimait.

— Donne-moi ce plat, Lucette, tu vas te faire mal, lança-t-il assez fort pour être entendu.

Une femme sourit.

— Quel homme attentionné.

Je faillis rire.

Mais rire m’aurait cassée.

Margot, près de la fontaine, me regardait. Son regard passa de mon foulard à mes manches boutonnées jusqu’aux poignets malgré la chaleur.

Plus tard, nous retournâmes à la maison chercher deux tartes restées au chaud. Dès que la porte se referma, le visage de Gérard se vida de sa douceur.

— Tu fais exprès d’avoir cette mine? dit-il. Tu veux que les gens parlent?

— Ils devraient peut-être parler.

Les mots m’échappèrent, nets, simples.

Il se figea.

— Qu’est-ce que tu as dit?

Je sentis mon vieux réflexe monter: baisser les yeux, demander pardon, dire que j’étais fatiguée.

Mais avant que sa main ne bouge, on frappa fort à la porte.

Margot entra sans attendre.

Derrière elle se tenaient le maire adjoint et le gendarme venu encadrer la fête.

— J’ai pensé que vous auriez besoin d’aide pour les tartes, dit Margot. Et puis j’ai entendu assez de choses à travers la fenêtre.

Gérard retrouva son sourire, trop vite.

— Margot, tu exagères toujours. Lucette est maladroite, elle se cogne partout.

— Alors qu’elle nous montre.

Il me regarda avec menace.

Je portai les mains à mon foulard.

Le nœud résista. Mes doigts tremblaient. Puis le tissu glissa.

Personne ne parla.

Le gendarme serra la mâchoire. Margot posa une main sur mon bras, doucement, comme si elle craignait que je tombe.

Gérard souffla:

— Elle invente. Elle devient folle.

Cette fois, je levai la tête.

— J’ai été folle, oui. Folle de croire que supporter était une vertu.

Le soir même, je ne rentrai pas chez moi. Margot me fit dormir dans sa chambre d’amis. Mon fils arriva de Toulouse avant l’aube. Quand il me vit, il pleura sans faire de bruit.

— Maman, pourquoi tu ne m’as rien dit?

— Je voulais que tu aies une famille à aimer.

— Une famille qui fait peur n’est pas une famille.

La plainte, les démarches, le divorce, tout fut long. Gérard tenta de jouer l’homme humilié. Certains au village voulurent encore dire qu’il avait toujours été serviable. Mais Margot répondait:

— Serviable dehors ne veut pas dire bon dedans.

Avec le temps, je partis près de Toulouse. Un petit appartement, un balcon, deux jardinières de basilic. La première année, je fis seulement six bocaux de confiture. Je les alignai dans un placard et restai longtemps devant.

Personne ne les brisa.

Personne ne brisa ma voix non plus.

Deux étés plus tard, je revins à la fête du village. Sans foulard. Mes cheveux gris coupés court, une robe légère, les bras nus. Les femmes me regardèrent, puis certaines baissèrent les yeux. Margot vint vers moi.

— Tu n’as pas froid?

Je souris vraiment.

— Plus maintenant.

Car il existe des hivers qui durent même en juillet.

Et il existe un jour où une femme retire enfin le foulard, non pour montrer ses blessures, mais pour prouver qu’elles ne dirigent plus sa vie.

 

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Odissea
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