Ce matin-là, quand j'ai dit à Julien que je ne paierais pas le voyage de sa mère à Venise, il a explosé. Sa paume s'est abattue sur le plan de travail, la théière a basculé, et l'eau encore fumante m'a giclé sur l'avant-bras. J'ai serré les dents sans un cri. Dans la cuisine, l'odeur de verveine flottait encore — c'était la tisane du matin, celle que je préparais depuis onze ans pour nous deux.
— Tu vires l'argent maintenant, Camille, ou tu dégages de chez moi.
Il avait pointé la porte du doigt. Sa mère, Bernadette, ne s'était même pas retournée. Assise au bout de la table, elle faisait défiler sur sa tablette des photos d'une chambre d'hôtel près du Grand Canal, avec balcon, petit-déjeuner compris.
— Arrête ton cinéma, Camille, a-t-elle soupiré sans lever les yeux. C'est un accident, la théière. Et vingt-six mille euros, ce n'est quand même pas la mer à boire pour toi.
En bas, dans la rue, le camion-poubelle municipal manœuvrait en faisant ce bip strident qu'on entend trois fois par semaine à sept heures. Un bruit stupide, mais je m'en souviens précisément, parce que c'est à ce moment-là que j'ai compris que je n'allais plus discuter.
J'ai pris un torchon, essuyé la brûlure sur mon bras, et je suis montée. Un sac, deux jours d'affaires. Avant de partir, j'ai ouvert le tiroir du bas de la commode et sorti une chemise cartonnée bleu marine, celle que je gardais depuis le printemps sans jamais la mentionner. Je l'ai posée sur la table, entre la théière renversée et la tablette de Bernadette.
— Lis ça avant de me redemander de partir.
Julien a eu ce petit rictus supérieur qu'il prend quand il croit avoir gagné.
— C'est quoi, ta mise en scène ?
— Aucune mise en scène. Juste des papiers que tu aurais dû regarder avant de me montrer la porte.
Je suis partie sans un mot de plus, laissant claquer la porte du bas plus fort que je ne l'aurais voulu — le voisin du rez-de-chaussée, monsieur Ferrand, promenait son teckel et m'a regardée descendre l'escalier avec mon sac, sans rien dire, juste un signe poli du menton.
J'ai passé la nuit chez ma sœur, à Levallois, sur un canapé trop court, avec le chat qui n'arrêtait pas de venir se coucher sur mes pieds. Le lendemain matin, à neuf heures, j'ai retrouvé Maître Vasseur, mon avocate, dans son cabinet de la rue de Rome. Elle a ouvert la chemise, feuilleté les actes un par un, puis s'est arrêtée sur le titre de propriété. Elle a relevé la tête, remarqué la marque rouge encore visible sur mon avant-bras.
— Camille. Il t'a vraiment mise dehors de cet appartement ?
J'ai confirmé d'un signe de tête.
— Alors demain, les Aubry — ta belle-famille — vont avoir une petite surprise.
— Laquelle ?
Elle a refermé la chemise, la main posée dessus.
— Ce qu'ils ignorent tous les deux, c'est que cet appartement, le trois-pièces de la rue Championnet, n'a jamais été à Julien. Il est à ton nom depuis 2019, hérité directement de ta grand-mère, hors communauté, sans crédit rattaché. Toi seule as payé les charges de copropriété et les travaux de la salle de bains, il y a deux ans, sur ton compte personnel — j'ai tous les relevés ici. Julien n'a fait que vivre dedans.
Le lendemain, à dix heures, on a sonné chez ma sœur. Julien se tenait sur le palier, Bernadette juste derrière lui, sa valise à roulettes déjà prête pour Venise posée dans l'entrée de l'immeuble comme si de rien n'était. Il avait dans les mains une enveloppe kraft — sans doute son propre relevé de compte, pensant m'impressionner avec des chiffres.
— On peut discuter comme des gens raisonnables, Camille, a-t-il commencé, presque conciliant.
Je n'ai rien répondu tout de suite. J'ai tendu la main vers la table de l'entrée, pris la chemise bleu marine que j'avais ramenée avec moi, et j'ai sorti une lettre recommandée que Maître Vasseur avait fait partir la veille au soir : mise en demeure de quitter les lieux sous un mois, accompagnée d'une copie du titre de propriété et des relevés de charges payées à mon seul nom.
Julien a pâli en lisant la première ligne. Bernadette a arraché la feuille des mains de son fils, l'a parcourue deux fois, et son visage s'est décomposé — le voyage à Venise, la chambre avec vue sur le canal, tout ça s'effondrait devant elle plus vite que la théière n'avait basculé la veille.
— Tu ne peux pas nous faire ça, a-t-elle fini par lâcher, la voix cassée. C'est aussi chez Julien.
— Non, ai-je répondu calmement. C'est chez moi. Julien y a vécu parce que je l'y ai accueilli. Ce matin, il m'a dit de dégager de chez lui. Alors c'est réglé : à partir d'aujourd'hui, c'est vraiment chez moi, et lui, il a un mois pour trouver un autre toit.
Julien a voulu répliquer, la bouche entrouverte, mais rien n'est sorti. Il regardait tour à tour la lettre, puis moi, cherchant visiblement une phrase qui n'existait pas.
Je n'ai pas attendu la suite. J'ai refermé la chemise, salué monsieur Ferrand qui promenait justement son teckel au même endroit que la veille, et je suis repartie vers le métro, la chemise bleu marine sous le bras. Derrière moi, la valise à roulettes pour Venise était toujours plantée dans l'entrée, abandonnée, tandis que le camion-poubelle refaisait son manège au coin de la rue avec le même bip strident que la veille.
