La robe bleue de la rue des Lilas

Je m'appelle Colette, j'ai soixante-douze ans, et j'habite à Angers depuis que j'ai quitté la maison de mes parents, rue des Lilas. La robe est restée pliée dans une housse en coton, tout au fond du placard de la chambre d'amis, pendant vingt-trois ans. Bleu marine, taille marquée, petits boutons de nacre dans le dos — je l'avais achetée à quarante-neuf ans pour un dîner professionnel de mon mari, chez un traiteur du côté de la place du Ralliement. Mais ce n'était pas cette soirée-là qui me revenait chaque fois que je l'apercevais sur son cintre. C'était autre chose. Une part de ma vie que je n'avais jamais racontée à la maison.

Le mois dernier, ma fille Nathalie m'a mise au pied du mur : il fallait vider les placards, une bonne fois pour toutes, avant qu'elle ne les vide elle-même. Ma petite-fille Léa, vingt et un ans, est venue me donner un coup de main un samedi après-midi, avec la radio allumée sur une station qui passait du rap qu'elle connaissait par cœur et moi pas du tout. Elle essaie tout ce qui lui tombe sous la main, superpose un chemisier vintage avec ses baskets, et ne comprend pas qu'on garde des affaires qu'on ne porte plus. Quand elle a sorti la robe bleue de sa housse, elle m'a demandé si elle était vraiment là depuis plus de vingt ans. J'ai dit oui. Elle m'a demandé pourquoi je ne la jetais pas.

Je n'ai pas su répondre tout de suite.

Je l'ai essayée, par curiosité. Elle se fermait encore, pas tout à fait comme avant — le tissu tirait un peu à la taille, les manches n'entraient plus de la même façon. Léa a dit que ça m'allait bien et m'a demandé où je l'avais portée la première fois. Je me suis assise sur le lit, la housse en coton froissée entre mes genoux.

J'avais vingt-trois ans, je travaillais dans une petite agence de voyages près de la cathédrale. C'est là que j'ai rencontré un garçon qui s'appelait Julien. Rien d'un roman. On allait boire un café au comptoir, on prenait le vélo le dimanche le long de la Maine, on parlait de partir un jour s'installer du côté de La Rochelle. On est restés ensemble presque deux ans. Un jour, on lui a proposé un poste à Lyon, et il m'a demandé de le suivre. J'ai dit non. Mon père était malade, ma mère comptait sur moi pour tout, et puis l'idée de tout recommencer ailleurs me terrifiait. Julien est parti seul, un mardi de septembre, sur le quai de la gare Saint-Laud.

Léa m'écoutait sans m'interrompre une seule fois. Je lui ai raconté que, quelques mois avant son départ, on avait passé tout un après-midi à regarder les vitrines de la rue Lenepveu. Julien avait montré une robe bleu ciel, très proche de celle-ci, et il avait dit qu'il m'imaginait dans une robe pareille quand on aurait "une vie de grandes personnes". Des années plus tard, déjà mariée à son grand-père, mère de deux enfants, j'ai vu cette robe en vitrine chez une couturière du quartier Saint-Léonard. Elle coûtait quatre cent trente francs, une somme que je n'avais pas vraiment le droit de dépenser ce mois-là. Je l'ai achetée quand même, en disant à mon mari que c'était pour le dîner de son collègue.

Je n'ai jamais revu Julien. Pas de lettres cachées, pas de rendez-vous secrets. Mon mari a été un homme bien, et je l'ai vraiment aimé. On a eu une vie ordinaire : le crédit de la maison, les cahiers de textes, les vacances en Vendée, les dimanches chez ses parents à Saumur. Pendant des années, de temps en temps, je sortais la robe de sa housse juste pour toucher le tissu entre mes doigts, puis je la rangeais.

Léa m'a demandé si je regrettais. Je lui ai dit que oui, parfois, surtout l'année où mon mari a perdu son emploi à l'usine, celle où il manquait deux mille trois cents francs pour la traite de mars et où j'ai vendu mon vélo pour compléter. Mais je n'aurais pas eu Nathalie, ni elle, assise devant moi, la robe sur les genoux.

Le lendemain, Nathalie est passée à la maison pour récupérer des cartons de vaisselle qu'elle voulait pour son appartement. Léa n'a rien raconté. En fouillant dans le buffet de la salle à manger pour trouver le service à café, Nathalie est tombée sur une vieille boîte à chaussures que je croyais avoir perdue depuis longtemps — celle où je gardais mes photos d'avant le mariage. Elle l'a ouverte sans réfléchir. Il y avait une photo de moi devant l'agence de voyages, un carnet de train Angers-Lyon jamais utilisé, et une carte postale de Lyon. Au dos, une écriture qui n'était pas la mienne : "Colette, la vue depuis la fenêtre te", puis plus rien, la phrase coupée net, comme si la main s'était arrêtée en plein mot. Pas de date, pas de signature. Nathalie a retourné la carte deux fois, comme si elle avait mal lu, puis elle a levé les yeux vers moi.

— C'est son écriture à lui ?

Je n'ai pas répondu tout de suite. J'ai pris la carte, j'ai regardé cette phrase inachevée que je connaissais par cœur depuis presque cinquante ans, et j'ai dit oui.

— Elle est arrivée quand ?

— Un an après son départ. Je n'ai jamais su pourquoi elle n'était pas finie. J'ai pensé qu'il avait été interrompu, ou qu'il avait changé d'avis en écrivant.

Nathalie s'est levée, a fait le tour de la table, puis s'est rassise face à moi, les bras croisés.

— Et papa ? Il savait que tu gardais ça ?

— Je ne sais pas ce que ton père savait. Je ne lui ai jamais montré cette carte. Je ne sais même pas s'il aurait deviné, en vingt-trois ans, en ouvrant ce placard.

— Donc il ne savait pas.

— Je ne peux pas te dire ce qu'il savait, Nathalie. Je ne le lui ai jamais demandé.

Elle a serré les lèvres, a pris la carte, l'a reposée, puis reprise encore, en la tenant par un coin comme si elle risquait de se salir les doigts.

— Tu te rends compte de ce que ça veut dire, une carte pas finie, pas signée, gardée pendant cinquante ans dans une boîte à chaussures ? Tu veux que je pense quoi, là, maman ?

— Je ne te demande de penser rien du tout. Je te dis ce qui s'est passé.

— Sauf que ça, ça change tout ce que je croyais savoir sur vous deux. Sur ton mariage. Sur papa.

— Ça ne change rien à ce que j'ai été pour ton père pendant quarante et un ans.

Nathalie a reposé la carte sur la table, brutalement cette fois, et le carton a glissé jusqu'au bord.

— Tu aurais dû la brûler, cette carte. Ou me la donner avant. Pas la laisser traîner dans un buffet pour que je tombe dessus un mardi après-midi en cherchant des tasses à café.

— Je ne pensais pas la retrouver moi-même. Je croyais l'avoir perdue depuis le déménagement.

— Ça t'arrangeait de croire ça.

Le silence est retombé entre nous, et j'ai entendu Léa, dans le couloir, qui faisait semblant de ranger des cartons pour ne pas entrer.

Nathalie a fini par se lever, a rangé la vaisselle qu'elle était venue chercher, sans un mot de plus sur la carte. Au moment de partir, elle a glissé la carte postale dans la poche intérieure de son sac, sans me demander la permission, et je ne la lui ai pas réclamée.

On a rangé la robe ensemble ce soir-là, Léa et moi. Je ne l'ai pas remise au fond du placard. Je l'ai suspendue dans l'entrée de ma chambre, sur le crochet qui servait autrefois à mon peignoir, là où je peux la voir chaque matin en ouvrant les volets.

Nathalie m'a embrassée sur le pas de la porte, un baiser plus long que d'habitude, presque appuyé, comme si elle voulait vérifier quelque chose sur ma joue. Puis elle est partie avec ses cartons, sans se retourner.

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Odissea
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