Élodie et le carnet de novembre

Le carnet bleu de Solange

Il y a des choses qu'on ne dit qu'aux gens qui ne peuvent plus répondre. Moi, je le dis à un carnet.

Je m'appelle Élodie Ferrand, j'ai quarante-trois ans, je tiens une mercerie rue des Trois-Rois à Angoulême, celle avec la vitrine bleu pâle où ma mère, Solange, a passé trente-huit ans de sa vie à trier des boutons dans des boîtes en fer. Elle est partie il y a onze mois, un mardi de novembre, à l'hôpital Girac, pendant que je buvais un café Malongo trop chaud au distributeur du couloir parce que je n'osais pas retourner dans la chambre.

On s'était disputées trois semaines avant. Pour une bêtise : elle voulait donner la boutique à ma nièce, Camille, la fille de mon frère, et pas à moi. J'avais claqué la porte de son appartement de la rue Marengo en disant que j'avais compris, que trente-huit ans de ma vie à ranger ses fils et ses fermetures Éclair ne valaient rien à ses yeux. Elle n'a pas couru derrière moi dans l'escalier. Elle ne pouvait plus courir, de toute façon — son cœur la lâchait déjà, on ne le savait pas encore vraiment, ou on faisait semblant.

Le jour de l'hôpital, j'étais revenue. Bien sûr que j'étais revenue. On ne reste pas fâchée avec sa mère quand les machines commencent à faire ce bruit régulier et menaçant. J'ai pris sa main — celle qui tenait toujours l'aiguille de travers, avec ce cal au majeur — et je lui ai dit que j'étais désolée. Elle a juste dit mon prénom. « Élodie. » Une fois. Avec cette voix un peu cassée par le masque à oxygène, mais c'était elle, exactement elle, cette façon de poser l'accent sur le « lo » comme si elle chantait un peu.

Puis les infirmières m'ont demandé de sortir pour un examen. Le café Malongo, le distributeur, les néons du couloir. Quand je suis rentrée, ma mère ne parlait plus. Elle est morte trois heures plus tard sans que j'entende son prénom pour moi une deuxième fois.

Voilà pourquoi j'écris dans ce carnet, le soir, sur le canapé en velours côtelé qu'elle m'avait offert pour mes trente ans, avec la petite lampe à pied qui grésille et que je n'ai jamais fait réparer parce que ça, au moins, c'est resté pareil qu'avant.

Maman, je voudrais encore t'entendre m'appeler par mon prénom, avec cet accent sur le « lo ». Il ne reste que le silence, et le distributeur de café dont je ne peux plus voir la marque sans quitter la pièce.

Ton rire me manque. Tes questions sur mes clientes, sur le loyer qui augmentait encore, sur ce garçon que je ne présentais jamais. Ta façon de me regarder par-dessus tes lunettes quand tu savais que je mentais.

La succession, ça a été autre chose. Mon frère Thierry a appelé dès la deuxième semaine, avant même l'enterrement complet des papiers, pour demander ce qu'on faisait de « la boutique de Maman », comme s'il s'agissait d'un studio à louer. Il voulait sa part, disait-il, même s'il n'avait jamais mis un pied rue des Trois-Rois depuis dix ans. On s'est engueulés au téléphone un dimanche soir, lui à Bordeaux, moi debout dans ma cuisine avec la bouilloire qui sifflait sans que je pense à l'éteindre. J'ai fini par raccrocher au milieu d'une phrase.

Le notaire, maître Vasseur, m'a convoquée cabinet Delteil, place du Palet, pour m'annoncer que ma mère l'avait vu six mois avant sa mort, sans m'en parler. J'ai signé des papiers que je ne comprenais qu'à moitié, en essayant de ne pas laisser voir mes mains trembler sur le stylo qu'il me tendait.

Camille, elle, n'a pas voulu de la boutique tout de suite. Quand je lui ai téléphoné pour lui dire ce que contenait le testament, elle m'a répondu sèchement qu'elle ne savait rien coudre, qu'elle avait déjà démissionné de la banque place Francheville pour rien et qu'elle n'allait pas hériter d'un problème en plus d'un chômage. Elle a raccroché aussi. Ça faisait deux, dans la même semaine.

C'est un jeudi de septembre que j'ai fini par vider le tiroir du fond, celui que ma mère fermait toujours à clé et dont je n'avais jamais eu le double. Le serrurier de la rue de Périgueux a forcé la petite serrure — vingt-deux euros la course. À l'intérieur, il y avait le dossier de maître Vasseur : elle avait changé le testament, la mercerie reviendrait à Camille et à moi, à parts égales, avec une lettre agrafée où elle expliquait qu'elle voulait nous forcer à travailler ensemble, parce que « deux femmes qui se parlent valent mieux qu'une boutique fermée ».

Camille est venue le lendemain, sans prévenir, encore en survêtement. On s'est assises sur les tabourets hauts derrière le comptoir, celui où Solange s'installait pour recoudre les ourlets des clientes pressées, et on a relu la lettre à voix haute, chacune son tour, en s'arrêtant sur les mots qu'on n'arrivait pas à prononcer d'un coup.

On n'a pas pleuré tout de suite. On a d'abord ri, en repensant à la fois où elle avait renvoyé un client parce qu'il avait critiqué la couleur de ses fils à broder. Puis Camille a posé sa main à plat sur le tiroir vide, celui qui avait gardé le secret onze mois de trop, et elle a dit : « Elle savait qu'on finirait par se retrouver ici, toutes les deux. » J'ai répondu que oui, elle savait toujours tout avant nous, même morte.

On a rouvert la boutique ensemble le mois suivant, sous la même enseigne bleu pâle, avec un nouveau panneau écrit à la main : « Chez Solange, depuis 1987 ». Les mêmes boîtes en fer, les mêmes fils Dollfus, le même parfum de tissu neuf et de café froid oublié sur le comptoir.

Une cliente est entrée hier après-midi, une dame que je n'avais jamais vue, cherchant des boutons pour une robe de baptême. Camille lui a tendu la boîte de nacre ouverte, celle que ma mère laissait toujours sur l'étagère près de la caisse. La dame y a plongé la main, a fait glisser les boutons entre ses doigts un long moment avant d'en choisir six, tous différents. Camille l'a regardée faire sans rien dire, et moi je suis restée derrière, à recompter les mêmes billets trois fois sans m'en apercevoir.

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Odissea
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