Odette Ferrand avait cinquante et un ans quand le car Intercités la déposa sur la départementale, au croisement pour Verlanges. Il pleuvinait, ce petit crachin normand qui ne mouille pas mais qui colle. Elle n'avait qu'un sac de sport et un cabas, et devant elle, six kilomètres de chemin creux jusqu'au village.
Elle marcha. La haie de noisetiers avait doublé de volume, l'ancien lavoir communal était à moitié effondré, et le panneau « Verlanges — 3 » penchait dans le fossé comme s'il voulait rentrer sous terre. Dix-sept ans. Elle était partie à trente-quatre ans, avec la rage au ventre et deux valises, pour aller travailler sur les chantiers du tunnel, du côté de Grenoble, puis dans une conserverie de Boulogne-sur-Mer. Des paies correctes, enfin — pour une fois. Mais tout était parti dans le loyer, dans les traites d'une voiture qu'elle avait fini par revendre à perte, dans un mariage raté avec un routier qui buvait plus qu'il ne conduisait.
La maison, elle l'avait vendue avant de partir. C'était celle de son grand-père, une longère en pierre et colombages, avec un puits dans la cour et un pommier tordu planté par son père. Elle n'avait ni mari ni enfants pour la faire vivre, et le voisin, Marcel Lorrain, lui en avait proposé un bon prix — enfin, un prix qui, en 2009, lui avait paru une fortune. Vingt-deux mille euros. Elle avait signé chez le notaire de Bayeux, empoché le chèque, et pris le premier train pour ailleurs.
Et voilà qu'à cinquante et un ans, sans économies, sans toit, virée de la conserverie après un plan social, elle sentait quelque chose la tirer vers ce village qu'elle avait fui. Pas de la nostalgie, pas vraiment. Plutôt l'envie de revoir le pommier, le puits, la trace de sa propre vie avant qu'elle ne se soit égarée.
Elle tourna au carrefour de l'église, dépassa la mare aux canards — toujours là, elle au moins — et s'arrêta net.
À la place de la longère se dressait une villa. Deux étages, crépi blanc, toit d'ardoises neuves, une véranda vitrée sur le côté. Un portail électrique en aluminium noir. Dans la cour, un pavage impeccable, une balançoire pour enfants, et garée devant le perron, une Audi grise qui brillait malgré la pluie.
Le pommier avait disparu. Le puits aussi, sans doute recouvert par la terrasse.
Odette resta plantée devant le portail, le cabas lui sciant les doigts. Puis elle appuya sur l'interphone.
— Oui ? grésilla une voix d'homme.
— Bonjour, je… j'habitais ici. Enfin, il y avait une maison, avant. La mienne.
Un silence. Puis le portail bourdonna et s'ouvrit.
Un homme sortit sur le perron — la soixantaine, costaud, polo Lacoste sous un gilet sans manches, un téléphone à la main. Il descendit les marches sans se presser, l'examina de haut en bas : le manteau élimé, les baskets trouées, le sac dont la fermeture éclair ne fermait plus.
— Vous cherchez quelqu'un ?
— Je m'appelle Odette Ferrand. J'ai grandi ici, dans la ferme qui était sur ce terrain. Je suis partie il y a dix-sept ans, je voulais juste… voir.
L'homme eut un rictus qui n'avait rien d'un sourire.
— Ferrand. Ah oui. C'est vous qui avez vendu à Lorrain, en son temps.
— Vous connaissez Marcel ?
— Je connaissais. Il est mort il y a quatre ans. C'est son fils, Julien, qui m'a vendu le terrain — tout en règle, chez le notaire, acte authentique. J'ai fait raser l'ancienne bâtisse, elle tombait en ruine de toute façon, et j'ai construit ma maison secondaire. Alors si c'est pour visiter, je crains qu'il n'y ait rien à voir pour vous ici.
— Le pommier, dit-elle. Il y avait un pommier.
— Il gênait pour la terrasse.
Ses jambes se mirent à trembler. Elle planta les ongles dans la sangle du cabas pour les tenir tranquilles. Il ne restait plus une pierre, plus une branche, de ce qu'elle croyait pouvoir retrouver.
— Vous n'allez rien me réclamer, j'espère, reprit l'homme, un peu plus sec. Parce que j'ai les papiers, tout est en règle. Ce terrain est à moi.
— Non, dit Odette. Je ne réclame rien. J'ai vendu, j'ai touché l'argent, c'est fini.
Elle tourna les talons. L'homme la regarda partir, visiblement soulagé, et referma le portail derrière elle avec un bip électronique presque satisfait.
Elle marcha jusqu'à la mairie, un petit bâtiment en pierre avec un drapeau tricolore détrempé qui pendait mollement. La secrétaire, une femme d'une quarantaine d'années au chignon strict, leva les yeux de son écran.
— Odette Ferrand ? Ça alors, ça fait un bail.
— Josiane. C'est toujours vous, ici ?
— Depuis vingt-deux ans. Qu'est-ce qui vous amène ?
Odette posa son sac sur le comptoir.
— Je voudrais savoir où est enterré Marcel Lorrain. Et j'aurais besoin de vos services — pour une adresse, pour me faire domicilier le temps de refaire mes papiers. Je n'ai plus rien, Josiane. Ni toit, ni famille. Je repars de zéro.
Josiane la regarda longuement, puis sortit un formulaire.
— On a un foyer d'hébergement à Isigny, à douze kilomètres. Ils prennent les gens dans votre situation. Et pour Pôle emploi — pardon, France Travail maintenant — je peux vous prendre rendez-vous demain matin, ils passent le mardi à la mairie de Trévières.
Odette signa les papiers d'une main qui ne tremblait plus. Elle passa l'hiver au foyer d'Isigny-sur-Mer, à trier des dossiers pour une petite entreprise de conserverie de crevettes, le genre de travail qu'on lui avait toujours confié parce qu'elle était méticuleuse et qu'elle ne se plaignait jamais.
Au printemps, l'assistante sociale du foyer, une certaine Nadège, lui parla d'un dispositif régional d'aide à la création de micro-entreprise pour les femmes de plus de cinquante ans en réinsertion. Odette avait toujours su faire les confitures — sa mère le lui avait appris, avec les pommes justement, celles du fameux pommier. Elle monta un petit atelier dans un local de huit mètres carrés loué douze cents euros l'an à la commune, racheta du matériel d'occasion pour trois mille euros grâce à un prêt d'honneur, et commença à vendre ses bocaux au marché de Bayeux, le samedi matin.
Le premier samedi, elle rata sa cuisson : trente pots de gelée de pommes trop liquide, qui coulait le long des étiquettes qu'elle avait imprimées elle-même. Elle les vendit quand même, à moitié prix, en s'excusant à chaque client. Une femme d'une soixantaine d'années, manteau de laine grège, goûta sur le bout d'une petite cuillère en plastique, fit la grimace, puis en acheta trois pots quand même « pour les tartines, ça ira très bien ». Odette nota le prix du sucre à réduire dans un carnet, et recommença le lendemain avec moins de fruit et plus de patience devant la bassine.
Un an plus tard, elle voulut agrandir : un percolateur professionnel pour stériliser plus vite, deux mille euros qu'elle n'avait pas. Elle alla voir son banquier à la Caisse d'Épargne de Bayeux, un homme jeune, cravate trop large, qui pianota longuement sur son écran avant de secouer la tête.
— Madame Ferrand, votre chiffre d'affaires est en hausse, c'est bien, mais le prêt d'honneur n'est pas encore remboursé et vous n'avez aucune garantie à apporter. Je ne peux pas.
Elle ne discuta pas. Elle sortit, s'assit sur le banc devant l'agence, et compta ce qu'il lui restait : de quoi acheter une bassine en cuivre d'occasion, pas un percolateur. Elle l'acheta. Elle stérilisa un peu plus lentement, un peu plus souvent, et vendit un peu plus cher en expliquant à ses clients que le cuivre gardait mieux la couleur des fruits. Ça marcha. Au bout de la deuxième année, l'atelier faisait vingt-huit mille euros de chiffre d'affaires, de quoi vivre et rembourser le prêt d'honneur en avance.
Un samedi de septembre, au marché, Josiane vint droit vers son étal, sans même regarder les bocaux.
— Odette, il faut que je te dise. Vasseur, le type de la villa — son entreprise est en liquidation depuis le mois dernier. Le fils Lorrain lui a fait un procès à Caen, une histoire de compromis pas payé en entier. Il vend tout, la villa aussi, aux enchères, samedi prochain, à la mairie de Trévières.
— La mairie de Trévières, répéta Odette. C'est là que je fais mes courses de sucre le mardi.
— Ça te dit quelque chose, cette vente ?
Odette essuya ses mains à son tablier, sans répondre tout de suite.
Le samedi suivant, elle y alla. Elle s'assit au dernier rang de la petite salle des mariages, entre un couple de retraités venus par curiosité et un promoteur de Caen en costume qui consultait son téléphone. Le commissaire-priseur annonça la mise à prix : quatre-vingt-dix mille euros, bien en dessous de ce que Vasseur avait dû investir. Vasseur lui-même était assis au premier rang, seul, une chemise sans cravate, les mains posées sur les genoux, et il ne se retourna pas une seule fois vers la salle.
Les enchères montèrent doucement — le promoteur, un artisan du coin qui voulait le terrain pour ses camions, puis, à la surprise générale, une jeune femme au fond qui misait par téléphone pour un client absent. À cent dix mille euros, le promoteur se retira. Le marteau tomba sur la jeune femme et son client invisible.
Odette n'avait pas levé la main une seule fois. Elle n'était pas venue pour acheter — elle n'en avait pas les moyens, et elle ne voulait pas de cette villa, de ce pavage impeccable où son pommier avait dû disparaître sous une dalle de béton. Elle était venue pour voir.
En sortant, elle croisa Vasseur sur le perron de la mairie. Il fumait une cigarette, seul, le regard perdu sur le parking. Il la reconnut, hésita, puis :
— C'est vous, la femme de la ferme.
— Odette Ferrand.
— Vous êtes venue voir ça. (Il tira sur sa cigarette.) Je suppose que ça vous fait plaisir.
— Non, dit-elle. Ça ne me fait ni plaisir ni peine. Le pommier est mort de toute façon, que la villa change de main ou pas.
Il ne répondit rien. Elle le laissa sur le perron, avec sa cigarette et son costume sans cravate, et reprit le bus pour Trévières.
L'année suivante, elle put enfin acheter, avec ses économies et un petit crédit de la Caisse d'Épargne — un autre conseiller, cette fois, plus âgé, qui avait regardé ses trois ans de comptes avant de signer — un modeste corps de ferme à retaper à Formigny, à quinze kilomètres de Verlanges. Pas grand-chose, deux pièces et une grange, mais à elle, avec l'acte de propriété plié dans un tiroir de sa commode et les clés qu'elle avait fait recopier deux fois par précaution.
Elle planta, dans le coin le plus ensoleillé du jardin, un jeune pommier acheté en jardinerie. Elle n'est jamais retournée voir la villa de Verlanges. Le samedi suivant, au marché de Bayeux, elle versa le sirop chaud dans ses pots de confiture de pommes, colla les étiquettes une à une, et rangea les bocaux dans les cageots pour le lendemain.
