Le tiroir de l’atelier

Inès a essuyé la poussière sur la couverture cartonnée avant de le tendre à Colette. « Y a ça, tout au fond, sous les chutes de contreplaqué. » Le carnet était taché de colle à bois, les coins ramollis. Colette l'a pris sans y penser, un mercredi de mars, deux mois après avoir fermé la vieille menuiserie de la rue des Tanneurs, à Rouen, coincée entre une boulangerie et un magasin de vélos, à deux pas de la Seine.

Trente-huit ans, elle et Bernard, dans cet atelier. L'odeur de sciure lui piquait encore le nez chaque fois qu'elle passait devant la vitrine baissée.

Il était mort un mardi de janvier, entre deux clients, le cœur qui a lâché d'un coup, sans un mot. Elle avait quarante-neuf ans. Pas d'enfants — un choix qu'ils répétaient aux autres, un vieux chagrin qu'ils avaient fini par ranger comme un outil qu'on n'utilise plus mais qu'on ne jette pas. Il restait l'atelier, et Inès, dix-sept ans, la fille des voisins, qui venait le samedi contre un peu d'argent de poche.

« Des mesures de placards, sûrement », a pensé Colette en ouvrant le cahier sur l'établi.

Ce n'étaient pas des mesures.

C'étaient des lettres. Une par mois, datées, sur presque quinze ans. Bernard écrivait à sa mère, morte quand il avait douze ans dans un accident sur la route de Dieppe. Il lui racontait les commandes ratées, les nuits blanches après une dispute avec Colette, la fierté d'avoir fini un buffet en chêne pour un mariage, la peur de vieillir sans avoir "fait quelque chose d'assez grand". En trente-huit ans de mariage, il n'en avait jamais dit un mot.

Colette a lu assise sur le tabouret où Bernard s'installait pour affûter ses ciseaux à bois. Elle s'est arrêtée trois fois sur la même page, celle du mariage de leur voisin, pour relire la phrase sur la fierté. Dehors, un camion de livraison a klaxonné deux fois devant la boulangerie.

La dernière lettre datait de trois semaines avant sa mort : "Je crois que j'ai eu de la chance, maman. Colette ne le sait pas, mais elle m'a appris à ne plus avoir peur du silence."

Elle a posé la joue contre le bois froid de l'établi et n'a plus bougé pendant un moment, le carnet fermé sous sa main.

Maître Ferrand, le notaire de la place Beauvoisine, l'a relancée trois fois en février. "Madame Vasseur, un local comme celui-là, en plein centre, ça se vend en trois semaines. Vous n'allez pas le faire tourner seule." Elle a laissé son café refroidir sur le comptoir de l'étude sans y toucher, et elle est repartie sans donner de réponse.

Elle n'a pas vendu. Elle a rouvert.

À quarante-neuf ans, elle a réappris à tenir la ponceuse — les mains qui tremblaient les deux premières semaines, au point de rayer une planche de hêtre qu'elle a dû reprendre trois fois — et la scie à ruban, avec son grincement aigu qu'elle avait toujours détesté et qui, maintenant, lui manquait les jours où elle ne l'allumait pas. Inès l'aidait le samedi. Marcel, un vieux copain de Bernard, ébéniste à la retraite, venait deux après-midi par semaine. "Je viens pour le plaisir, pas pour l'argent, hein, alors ne me sers pas de café dans une tasse ébréchée, je suis pas un chien", a-t-il lâché la première fois, en posant sa mallette d'outils sur l'établi.

Trois mois de travaux. 4 200 euros de matériel neuf, payés avec une assurance-vie que Bernard avait mise de côté sans jamais expliquer pourquoi. Colette a noté le chiffre dans son propre carnet, à côté de celui de Bernard, d'une écriture serrée.

Le jour de la réouverture, un samedi d'octobre, elle a accroché à la vitrine une pancarte gravée elle-même avec les outils de Bernard : "Atelier Vasseur — depuis 1988, toujours debout."

Maître Ferrand est passé ce jour-là, un client sous le bras pour une autre affaire. Il s'est arrêté net devant la vitrine, a regardé Colette expliquer à Inès comment régler l'angle d'une défonceuse. Il n'a rien dit. Il a repris son chemin.

Colette parle encore de Bernard tous les jours, aux clients, à Inès, à Marcel qui grommelle "arrête, tu vas encore me faire pleurer dans la sciure". Certains soirs, devant l'établi vide, elle pleure aussi. Mais chaque matin à huit heures, elle lève le rideau de fer, range le vieux carnet dans le tiroir sous l'établi, à sa place, et allume la lampe au-dessus du plan de travail.

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