Elsa a treize ans de moins que sa sœur, et c'est justement ce qui a toujours posé problème avec leur mère. Léa, l'aînée, quarante-deux ans, infirmière en réanimation au CHU de Grenoble depuis onze ans. Elsa, vingt-neuf ans, kinésithérapeute, mariée depuis trois ans à Julien, un chef de projet chez un éditeur de logiciels à Meylan. Leur mère, Françoise, soixante-six ans, vit toujours dans la maison familiale du côté d'Échirolles, celle avec le noyer dans le jardin qui perd ses feuilles trois semaines avant tous les autres arbres de la rue. Elle a la maladie de Parkinson depuis quatre ans. C'est Léa qui gère les rendez-vous, les ordonnances, la pharmacie de garde le samedi quand il manque un médicament. Elle y va deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, et elles refont le monde en épluchant des haricots verts.
Le bébé de Léa s'appelle Alma. Elle est née un jeudi de mars, trois kilos deux, avec les cils interminables de son père et une manière bien à elle de crier dès qu'elle a faim — pas une plainte progressive, non, un signal d'alarme immédiat. Léa a trente-neuf ans quand Alma arrive, après deux fausses couches dont personne dans la famille n'a vraiment parlé, sauf Françoise, qui appelait tous les jours le mari de Léa, Thomas, pour prendre de ses nouvelles à lui. Jamais des siennes.
Léa, elle, sait tenir dans l'urgence. Onze ans de réa, ça forme à une chose précise : le calme se fabrique pendant que tout s'effondre autour, et il se paie plus tard, seule dans la voiture sur le parking du CHU, les mains encore tremblantes sur le volant.
Thomas, trente-cinq ans, ingénieur, du genre attentif les premières semaines — il apprend à emmailloter Alma avec la même concentration qu'il met à déboguer du code. Puis son entreprise lance un nouveau produit, les horaires s'allongent, et une fissure que Léa connaissait déjà, sans se l'avouer, s'élargit doucement. Quand elle rentre épuisée d'une garde de douze heures, il faut quand même nourrir Alma, faire tourner une machine, appeler la pharmacie pour le traitement de Françoise. Quand Thomas rentre fatigué, il semble croire que la fatigue suffit à clore sa journée.
La fièvre d'Alma commence un mardi soir, fin septembre. 38,2. Le pédiatre dit de surveiller. À dix-neuf heures, 39,1. Paracétamol, on attend. À vingt-trois heures, 39,6. À une heure du matin, le thermomètre affiche 40,1. Léa appelle le service de garde. On lui dit d'aller directement aux urgences pédiatriques.
Elle réveille Thomas. Il conduit, à moitié endormi, dans les rues vides de Grenoble, les feux de la place Grenette clignotant à l'orange. Aux urgences du CHU, la salle d'attente sent le café trop cuit et le désinfectant. Alma hurle dans les bras de Léa, ce cri particulier des bébés qui ne comprennent pas pourquoi leur corps leur fait mal. Léa la berce, chantonne l'air sans paroles qu'elle a inventé les premières semaines. Thomas fait les cent pas, regarde sa montre.
— J'ai une présentation à neuf heures, dit-il enfin.
— Sa fièvre est encore trop haute, on doit rester.
— Je suis crevé, Léa.
Il sort son téléphone et s'éloigne vers le distributeur de boissons. Elle pense qu'il appelle son manager. Vingt minutes plus tard, les portes automatiques s'ouvrent sur Françoise, en manteau par-dessus sa chemise de nuit, ses cheveux gris mal attachés — elle a roulé vingt-cinq minutes depuis Échirolles en pleine nuit. Pas pour Alma. Pour Thomas.
Elle passe devant Léa sans un regard, attrape la veste de son gendre posée sur une chaise et la lui tend.
— Viens. Tu dors chez moi cette nuit, tu seras frais pour ta présentation.
— Maman, qu'est-ce que tu fais là ?
— Je le ramène. Il ne peut pas rester debout toute la nuit dans cet état.
— On attend le médecin pour Alma.
Françoise a ce regard qu'elle a toujours eu pour évacuer l'évidence.
— C'est toi la mère. Débrouille-toi.
Le silence tombe sur la salle d'attente, ce silence gêné des lieux publics quand tout le monde comprend qu'il assiste à quelque chose de privé. Léa regarde sa mère, puis Thomas, debout, sa veste à la main, en train d'attendre — comme toujours — que quelqu'un d'autre décide à sa place.
Elle se lève, calant Alma contre elle.
— Thomas. Notre fille a quarante de fièvre. Elle a six mois. Tu comprends pourquoi on est ici ?
— On attend le médecin.
— Non. On est ici parce qu'il faut déterminer si elle fait une infection grave. Et ça demande ses deux parents.
Elle se tourne vers sa mère.
— Assieds-toi, maman. Ou rentre chez toi.
— Pardon ?
— Assieds-toi ou rentre. Mais tu ne repars pas avec lui.
Françoise cherche l'appui de son fils du regard. Thomas ne dit rien. Il regarde Léa, puis Alma, dont les cris se sont mués en une plainte fatiguée — un son bien plus douloureux que les hurlements. Il s'assoit.
Léa reste debout.
— Voilà ce qui se passe maintenant. On attend le médecin. Tu restes, Thomas. Tu es dans la salle pendant l'examen. Si elle est hospitalisée, tu es là pour ça aussi. Ta présentation aura lieu demain ou pas — ça, ça te regarde, toi et ton employeur. Ce soir, la seule chose qui compte, c'est notre fille.
Françoise se redresse à moitié.
— Léa, je—
— Je n'ai pas fini.
Sa mère se tait, surprise.
— Je sais que tu aimes Thomas. Je n'en ai jamais douté. Mais j'ai regardé, pendant des années, ce que ton amour a permis qu'il reste : quelqu'un qui n'a jamais eu à apprendre que les besoins d'un autre comptaient autant que les siens. Et ce soir, tu as roulé vingt-cinq minutes en pleine nuit pour arracher un homme de trente-cinq ans à sa fille de six mois qui fait quarante de fièvre, parce qu'il était fatigué.
— Je l'aidais.
— Tu m'as dit, devant tout le monde, que je devais me débrouiller.
— C'est toi, la mère.
— Il est devenu père.
Un silence. Puis Thomas relève la tête, et quelque chose bouge dans son visage — la culpabilité, la reconnaissance tardive d'une vérité qu'il n'avait jamais vraiment examinée.
— Maman, dit-il doucement.
— Ne la laisse pas te parler comme ça.
— Maman. Elle a raison.
Françoise se fige.
— J'ai appelé parce que j'étais fatigué et que je ne voulais pas être ici. Pas parce que j'avais besoin d'aide. Parce que je voulais échapper à quelque chose d'inconfortable.
Il regarde Alma, puis sa mère.
— Ça fait des mois que je fais ça. J'utilise le boulot, la fatigue, comme excuses pour laisser Léa porter plus.
— Elle gère très bien.
— Ce n'est pas la question, maman. J'ai besoin d'apprendre à rester, même quand je n'en ai pas envie. C'est ça, être parent.
Françoise a le visage défait.
— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?
— Rentre chez toi. S'il te plaît. Je t'aime. Mais je dois rester ici, avec ma famille.
Françoise regarde Léa. Léa ne dit rien — elle n'a pas besoin de dire quoi que ce soit. Sa mère se lève, ramasse son sac.
— J'appellerai demain.
Elle marche vers la sortie, s'arrête, se retourne.
— Léa. Je suis désolée.
— Merci, maman.
Elle repart dans la nuit grenobloise, sa silhouette avalée par les portes vitrées.
À trois heures quarante, on appelle enfin le nom d'Alma. L'interne, une jeune femme au badge marqué Dr Belkacem, diagnostique une infection urinaire, fréquente chez les nourrissons filles. Prélèvement, antibiotiques, surveillance de la fièvre. Thomas écoute, pose des questions — de vraies questions, pas pour se donner une contenance.
Ils sortent vers cinq heures et quart. La fièvre d'Alma est redescendue à 38,4. Sur le trajet du retour, la ville commence à s'éveiller : le boulanger de la rue Général-Ferrié lève déjà son rideau, une odeur de pain chaud traverse la vitre entrouverte. Thomas conduit lentement.
Le lendemain matin, il appelle son manager, annule sa présentation. Pas de drame. Juste : « Occupe-toi de ta famille, on décale. »
Trois jours plus tard, Alma va mieux, sa fièvre a disparu. Thomas propose de prendre en charge les rendez-vous du mercredi matin chez Françoise, pour que Léa garde le dimanche. Il dit qu'il veut être utile, pas seulement avoir l'air de l'être. Il ajoute qu'il doit parler à sa mère lui-même, sans que ce soit à Léa de porter cette conversation à sa place.
Ce printemps-là, six mois après cette nuit aux urgences, Françoise glisse un mot à Léa en pliant du linge de bébé — elle avoue qu'elle avait gardé, dans un tiroir, toutes les cartes de vœux qu'elle n'avait jamais envoyées à Léa après ses deux fausses couches, écrites puis jamais postées, parce qu'elle ne savait pas comment s'adresser à une douleur qui n'était pas celle de son fils. Elle les a données à Léa, sans commentaire, dans une enveloppe kraft. Léa ne les a pas toutes lues tout de suite. Mais elle les a gardées.
