Le témoin du dernier été

Je m'appelle Colette Vasseur, j'ai soixante-trois ans et je tiens la seule épicerie du hameau de Fontenay-les-Gués, en Corrèze, à vingt minutes de Tulle si on ne s'arrête pas derrière le tracteur des Béraud. Je connais tout le monde ici, et surtout, je connais les Odinet — enfin, ce qu'il en reste, c'est-à-dire Norbert, le fils.

Ce vendredi-là, vers seize heures, une grosse berline allemande grise, une de ces voitures neuves qui sentent encore le cuir dans le magasin, s'est arrêtée devant chez moi pour demander son chemin. J'étais en train de rentrer les cageots de pêches, celles qui commencent à s'abîmer avec la chaleur de septembre, quand l'homme a baissé sa vitre.

— Excusez-moi, madame, je cherche la ferme des Odinet. Au bord de la Corrèze, avec un grand toit ?

Je l'ai reconnu tout de suite, façon de parler — je ne l'avais jamais vu, mais je savais qui il devait être. L'agence de Tulle avait appelé deux semaines plus tôt pour prévenir Norbert qu'un acheteur viendrait visiter. Un certain Thibault Rambert, chef d'entreprise à Limoges, qui voulait « une maison de famille, loin du bruit ». Je lui ai indiqué la route qui longe le lavoir, celle où il faut prendre à gauche après le noyer foudroyé l'hiver dernier, et il est reparti dans un nuage de poussière que sa carrosserie n'avait clairement pas l'habitude d'avaler.

Norbert Odinet, je le connais depuis qu'il est né, ou presque — depuis qu'il a seize ans en tout cas, l'âge où sa mère et lui sont arrivés au hameau après la mort de son père, un accident sur la route de Brive. Un gamin maigre, avec des lunettes réparées au fil de pêche, qui bégayait dès qu'on lui posait une question en classe. Sa mère faisait des ménages à l'école de Seilhac pour joindre les deux bouts. Norbert, lui, a fini par reprendre la ferme d'un oncle éloigné, celle au bord de la rivière, et il l'a retapée pierre par pierre, toit par toit, pendant vingt ans. Il vend des confitures et du miel au marché du samedi. Discret. Jamais un mot plus haut que l'autre.

Ce que j'ignorais, c'est que ce Thibault Rambert et Norbert s'étaient déjà croisés — au collège de Seilhac, trente ans plus tôt. Je l'ai appris le lendemain, parce que chez moi, tout finit toujours par se savoir : le facteur passe, il boit un café, il raconte.

Il paraît que Rambert est arrivé chez Norbert vers dix-sept heures, qu'il a fait le tour du jardin, complimenté les rosiers, la charpente, le puits restauré à l'ancienne. Et puis, en repartant vers sa voiture, il a hésité sur le prénom de son hôte.

— On ne se connaît pas, par hasard ? Votre visage me dit quelque chose.

— Norbert Odinet. On était dans la même classe, à Seilhac. Cinquième, sixième, jusqu'en troisième.

Le facteur m'a dit que Rambert était devenu tout pâle, là, debout devant sa belle voiture, et qu'il avait mis un bon moment à répondre. Parce que Norbert, apparemment, c'était le gamin qu'on humiliait à la cantine, celui à qui on cachait le cartable, à qui on imitait le bégaiement devant toute la classe pendant que Thibault — qu'on appelait alors Titi Rambert, fils du patron de la scierie — menait la troupe en rigolant.

Ce que je sais de source sûre, en revanche, c'est ce qui s'est passé le dimanche suivant, parce que je l'ai vu de mes propres yeux depuis mon étal, sur la petite place devant l'église où se tient le marché.

Rambert est revenu, seul cette fois, sans sa femme qu'il avait amenée la première fois soi-disant « pour l'avis de madame ». Il s'est planté devant l'étal de miel de Norbert, a pris un pot, l'a reposé, puis a fini par dire, assez fort pour que j'entende depuis mon stand de charcuterie :

— Je voudrais qu'on parle, tous les deux. Pas pour la maison. Pour avant.

Norbert a fini de peser les confitures d'une cliente, a rendu la monnaie, calmement, et puis s'est tourné vers lui.

— Il n'y a rien à dire, Thibault. C'était il y a trente ans. Je vis bien, maintenant.

— Je veux quand même acheter la ferme. Au prix que demande l'agence, sans discuter.

— Justement non. Je retire l'annonce.

Il n'a pas haussé la voix. Il a juste replié sa nappe de marché, tranquillement, comme tous les dimanches, pendant que Rambert restait planté là, en costume, avec ses mocassins qui n'avaient jamais touché un chemin de terre avant cette semaine.

Ce que peu de gens au hameau savaient, c'est que Norbert n'avait jamais eu l'intention réelle de vendre à un inconnu de passage. Sa ferme, il l'avait mise en vente uniquement parce qu'un promoteur de Brive lui avait fait une offre pour un lotissement, et que ça l'avait mis dans une colère noire — lui, d'habitude si calme. Il voulait juste voir ce que ça valait, tester le marché, sans se presser. L'agence avait mis l'annonce en ligne trois semaines avant que Rambert ne tombe dessus par hasard, en cherchant justement « une maison au bord de l'eau, pas trop loin de Limoges ».

Le mardi suivant, j'ai vu Norbert passer chez le notaire de Seilhac, Maître Delcourt, celui qui a son cabinet au-dessus de la pharmacie. Il en est ressorti avec une pochette cartonnée sous le bras. Il me l'a montrée en repassant devant l'épicerie, comme on montre quelque chose dont on est fier sans le dire tout haut : l'acte notarié qui retirait officiellement le bien de la vente, et une lettre recommandée déjà timbrée, adressée à l'agence de Tulle, résiliant le mandat. Cent quarante mille euros, c'était le prix affiché sur l'annonce que Norbert a froissée devant moi avant de la jeter dans ma poubelle de tri, celle près de la caisse.

— Je ne vends pas ma maison à quelqu'un qui vient me faire un cadeau de trente ans après, m'a-t-il dit. Je vends si je veux, quand je veux, et pas à lui.

Rambert, je l'ai revu une seule fois, le jeudi d'après, garé devant la ferme, moteur allumé, sans descendre. Il a dû rester là dix bonnes minutes à regarder le portail fermé, le panneau « À VENDRE » qui n'était déjà plus dessus. Puis il est reparti vers Limoges, et on ne l'a plus revu à Fontenay-les-Gués.

J'ai su le fin mot de l'histoire cet hiver, par la fille de Maître Delcourt qui vient parfois faire ses courses chez moi. Rambert avait en fait proposé, en plus du prix de vente, une somme séparée de dix mille euros « en dédommagement », comme il disait — une sorte d'excuse tardive glissée dans l'offre d'achat. Norbert l'avait refusée sans même la lire jusqu'au bout. Il paraît qu'il a dit à Delcourt, sur le pas de la porte : « Ce n'est pas un chèque qui répare une cour de récréation. » Depuis, sa ferme n'est plus à vendre nulle part, et le miel de Norbert, le dimanche, se vend toujours aussi bien.

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Odissea
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