Le testament sous la nappe à carreaux

J'avais vingt-deux ans et c'était mon premier soir au Petit Bouchon, une brasserie de la rue des Trois-Maries, à Chalon-sur-Saône. Novembre cognait contre la vitrine, il pleuvait depuis midi, et le patron, un certain Marc Ferrand, comptait déjà sa caisse en soufflant par le nez — sa manière à lui de dire qu'il voulait fermer.

Il ne restait qu'une cliente. Une femme d'environ soixante-quinze ans, assise à la table du fond, près du radiateur qui toussait. Elle n'avait presque pas touché son café.

— Celle-là, elle reste jusqu'à l'extinction des feux, tous les jeudis, m'a lâché Marc en enfilant sa veste. Vas-y, dis-lui qu'on ferme.

Je me suis approché. Elle regardait la rue, les néons de la pharmacie d'en face qui clignotaient, un sac Monoprix posé à ses pieds.

— Madame, on va devoir fermer, ai-je dit doucement. Je peux faire quelque chose pour vous ?

Elle a tourné la tête vers moi. Sa voix tremblait un peu, comme celle qu'on force à rester posée.

— J'attends. Même si je sais qu'il ne viendra pas.

— Vous attendez qui ?

— Mon fils. On venait ici tous les jeudis quand il était petit, il commandait toujours le même diabolo grenadine, là, à cette table. Aujourd'hui il a sa vie, ses affaires, sa femme à Lyon. Moi, il m'a rayée de son agenda.

Elle s'appelait Odette Vasseur. Veuve depuis onze ans, ancienne institutrice à l'école Jean-Jaurès. Moi, j'avais perdu ma mère à huit ans, d'un cancer du pancréas, et depuis, j'avais grandi chez ma tante avec ce trou au milieu de la poitrine que rien ne comblait vraiment.

— Je n'ai rien de prévu demain, lui ai-je dit en débarrassant sa tasse. Si ça vous dit, on pourrait prendre un café ailleurs. Chez Paulette, place Saint-Vincent. Ils font des chaussons aux pommes le vendredi.

Elle a eu un petit sourire, presque timide, et elle a dit oui.

C'est comme ça que tout a commencé. Chaque vendredi, on se retrouvait chez Paulette. Elle me racontait sa jeunesse à Autun, son mari Robert qui réparait des horloges, les carnets de notes qu'elle gardait encore de ses élèves de CM2. Moi, je lui parlais de mes galères de loyer, de mon C.A.P. de cuisine que je n'arrivais pas à finir, de cette peur sourde de rater ma vie avant même de l'avoir commencée.

Elle m'a appris à faire un vrai bœuf bourguignon, celui de Robert, avec du vin de Mercurey et pas n'importe quel vin. Un soir, elle m'a offert une horloge murale, la dernière que son mari avait réparée avant de mourir. Je l'ai accrochée dans mon studio, au-dessus du canapé.

Puis, en février, elle a commencé à tousser sans s'arrêter. Une bronchite, disait-elle. Ce n'était pas une bronchite. Le docteur a parlé d'une pneumonie compliquée, puis d'une insuffisance cardiaque. Je l'ai emmenée moi-même au Centre Hospitalier William-Morey, dans ma vieille Clio, avec sa valise à roulettes qui ne fermait plus.

J'ai appelé son fils, Julien Vasseur, trois fois depuis le couloir des urgences. Il a décroché la deuxième fois.

— Elle est à l'hôpital, votre mère. Elle vous réclame.

— J'ai un dossier énorme en ce moment, je ne peux pas lâcher Lyon comme ça. Dites-lui que je l'appelle ce week-end.

Il n'a jamais appelé.

Je suis resté douze jours à son chevet, sur une chaise en plastique bleu, avec le café automatique du service qui coûtait quatre-vingts centimes et un goût de rien. Le treizième jour, elle a eu un moment de lucidité, en fin d'après-midi, la lumière orange de novembre — pardon, de mars déjà — sur le mur.

Elle m'a pris la main, celle où j'avais encore une brûlure de cuisine mal cicatrisée, et elle a soufflé :

— Tu veux bien être mon fils ?

— Vous êtes la mère que je n'ai jamais eue, ai-je répondu, la gorge serrée. Et je suis le fils dont vous aviez besoin.

Elle est partie cette nuit-là, vers trois heures, sans bruit, l'infirmière de garde a juste posé sa main sur mon épaule pour me le dire.

Trois semaines plus tard, le notaire de la rue de Strasbourg, maître Bénédicte Roussille, m'a convoqué. Odette avait changé son testament six mois plus tôt, en pleine forme, dans son bon sens — la clause était claire. Elle me laissait son appartement de la rue du Château, quarante-sept mille euros d'économies, et l'horloge de Robert restait chez moi, où elle était déjà.

Julien a débarqué à l'étude sans prévenir, en costume, furieux, en demandant une contestation du testament. Maître Roussille lui a tendu le dossier médical qui attestait la pleine lucidité d'Odette au moment de la signature, et le registre des visites de l'hôpital : douze jours, une seule signature à l'entrée — la mienne. Aucune trace de la sienne.

Il est resté debout, le dossier entre les mains, sans rien dire. Puis il est parti, et la porte de l'étude s'est refermée sur lui comme une évidence.

J'ai vendu l'appartement de la rue du Château un an plus tard, presque jour pour jour. Avec l'argent, j'ai fini mon C.A.P. et j'ai ouvert, avec un ami, une petite crêperie à deux rues de chez Paulette. On l'a appelée "Chez Odette". Le diabolo grenadine est toujours à la carte, à un euro cinquante, pour les enfants qui viennent avec leur mère le jeudi soir.

L'horloge de Robert marque toujours l'heure au-dessus du comptoir. Elle retarde de sept minutes — je ne l'ai jamais fait réparer.

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Odissea
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