Je m’appelle Karim. Je travaille de nuit comme brancardier aux urgences de l’hôpital de la Timone, à Marseille. En douze ans de service, j’ai vu des choses qui vous retournent l’estomac et d’autres qui vous le réchauffent. Mais celle qui m’est restée là, plantée, c’est l’histoire d’un type qui tenait une corde de vélo au milieu du rond-point de Mazargues.
C’était un mardi de novembre. Enfin, la nuit de mardi à mercredi, pour être précis. Mon service finissait à sept heures, mais on était le cinq et il y avait eu un carambolage sur l’autoroute nord. Toute l’équipe avait été réquisitionnée. À six heures et demie, on m’a demandé de faire un dernier transfert de documents entre le service des admissions et la pédiatrie, deux bâtiments séparés par un parking désert et une route secondaire.
Il pleuvait cette espèce de crachin glacé qui vous entre dans les os par le col de la veste. Le mistral s’était levé, celui qui rend les Marseillais fous, dit-on. Les platanes du parking craquaient comme des vieux bateaux. J’ai traversé la route à moitié endormi et c’est là que je l’ai vu.
Au milieu du rond-point de Mazargues, celui avec le grand olivier rabougri au centre, un type se tenait debout. Autour de lui, les voitures tournaient. Aucune ne s’arrêtait. Personne ne baissait sa vitre. Le type ne levait pas le pouce, il ne faisait pas signe. Il se tenait immobile, dans la lumière des phares, et il tenait à la main une corde de vélo verte.
Enfin, c’est ce que j’ai cru d’abord. Une corde de vélo anti-vol, un de ces trucs spiralés qu’on enroule autour d’un poteau. L’extrémité pendait le long de sa jambe. De l’autre côté, la corde était attachée au collier d’un chien.
Un grand chien roux, couché sur le bitume, les côtes soulevées par une respiration lente et profonde. La bête était énorme, avec des pattes larges comme des soucoupes, mais elle avait cette immobilité des animaux qui n’ont plus la force de se défendre. Son pelage était trempé, plaqué par la pluie, et sur le flanc on voyait des traces sombres, comme du cambouis ou du sang.
Je me suis approché. Le type s’est tourné vers moi. Il devait avoir la trentaine, des yeux clairs dans un visage creusé par la fatigue. Il portait une veste de chantier trop grande pour lui, avec le logo d’une entreprise de plomberie sur la poitrine.
— Vous ne pouvez pas rester là, lui ai-je dit. C’est dangereux.
— Je sais, il a répondu. Elle ne veut plus avancer.
Et c’est là que j’ai vu le chiot.
Il était minuscule, noir, collé contre le ventre du grand chien. Le chien roux — une femelle, maintenant que j’y repensais — l’entourait de ses pattes avant, le corps replié en arc de cercle. Le chiot tremblait si fort qu’on aurait dit qu’il vibrait, un petit moteur de misère, et la chienne appuyait sa tête dessus pour le protéger du vent.
— Depuis combien de temps vous êtes là ? j’ai demandé.
— Trop, il a dit.
J’ai regardé le rond-point. Les voitures passaient, régulières, indifférentes. Certaines ralentissaient un peu, puis accéléraient en voyant l’homme debout. Je me suis accroupi à distance.
— Elle est malade ?
— Je crois qu’elle crève, a dit l’homme. Elle a une patte amochée, une infection ou je ne sais quoi. Ses gencives sont blanches. J’ai pas réussi à la soulever tout à l’heure. Elle a grogné. Alors j’ai attaché mon anti-vol à son collier pour pas qu’elle se traîne sous les roues.
Il a haussé les épaules.
— Je bricole dans le vélo. C’est tout ce que j’avais.
Je me souviens de cette petite phrase. Je bricole dans le vélo. Comme si tenir une chienne mourante au milieu d’un carrefour avec un anti-vol de bicyclette était une chose qui s’expliquait naturellement.
— Vous avez appelé quelqu’un ?
— Les pompiers m’ont dit qu’ils ne se déplaçaient pas pour un chien errant. La SPA n’ouvre qu’à neuf heures. Le premier cabinet vétérinaire est à deux kilomètres, mais en portant la bête, je crains de lui faire plus de mal.
Il a fait un geste vague vers le chien.
— Je pourrais la laisser. C’est ce que tout le monde me conseille.
Il y avait cette ironie dans sa voix, ce truc des gens qui n’en peuvent plus mais qui n’ont pas encore lâché.
J’ai commencé à dire que j’allais l’aider, mais je me suis arrêté. Je ne pouvais pas. J’étais en service. Mon badge pendait encore autour de mon cou. Si je quittais l’enceinte de l’hôpital pour aller jusqu’au rond-point, j’étais en faute. Il fallait que je rentre. J’avais un patient à transférer, des papiers à rendre. J’avais une vie normale, réglée, des responsabilités. Ce type n’était pas mon patient.
Il a lu mon hésitation sur mon visage.
— Allez-y, a-t-il dit. C’est bon. Il y aura bien quelqu’un d’assez con pour s’arrêter.
Je suis resté un moment de trop. Puis j’ai fait la seule chose que je pouvais faire : je suis revenu à l’hôpital, j’ai pris un vieux drap dans la réserve de la lingerie, deux ampoules de sérum physiologique et une paire de gants. Et je suis ressorti par la porte des livraisons, côté morgue, là où personne ne me verrait. Ma carrière tenait déjà à un fil depuis une altercation avec le cadre de nuit, Baptiste, un type qui ne m’aimait pas. J’ai pensé : voilà, je fous tout en l’air pour un chien.
Mais en marchant vers le rond-point, le drap plié sous le bras, je sentais monter en moi cette colère froide, celle que je me traîne depuis le mois d’août, quand ma femme m’a annoncé qu’elle partait avec les enfants à Rennes, chez sa sœur. Je n’avais rien su garder. Alors autant faire une chose propre.
Le type n’avait pas bougé. La pluie s’était transformée en cette neige fondue rare à Marseille, qui tombe en gros flocons lourds et salit tout avant de toucher le sol. Le chien respirait plus mal.
— C’est quoi, votre nom ? j’ai demandé.
— Samir. Et vous ?
— Karim.
Il a eu un sourire fatigué.
— On va être un beau duo de rechange.
Je lui ai dit que je travaillais à l’hôpital. Que je connaissais une vétérinaire de garde, une certaine Madame Ortega, qui avait son cabinet derrière l’avenue de Hambourg. Elle vivait au-dessus de sa clinique. On avait soigné son fils pour une fracture du poignet l’année dernière, elle me devait bien ça.
— Il faut une civière, a dit Samir. Ou un brancard.
J’ai pensé à celui qui traînait aux urgences, hors service depuis des semaines, avec la poignée gauche cassée. Je ne pouvais pas revenir avec ça, Baptiste m’aurait fait virer avant l’aube. Alors on a trouvé autre chose.
Il y a un pressing tout près du carrefour, tenu par une femme qui s’appelle Mme Feng. Il était fermé à cette heure-là, mais derrière la devanture, on voyait brûler une lumière : la veilleuse du logement au-dessus. J’ai sonné. Samir restait près du chien, la corde du vélo enroulée autour de son poignet. Je me souviens qu’il avait la main qui tremblait, non de froid — à force, on ne le sent plus —, mais d’épuisement.
Mme Feng est descendue en robe de chambre, un chignon défait, et quand j’ai expliqué ce qu’on voulait, un diable de manutention pour déplacer un chien blessé, elle a d’abord failli nous claquer la porte au nez. Puis elle a regardé par-dessus mon épaule, vers le rond-point, et quelque chose a changé dans son visage.
— Vous les Chinois, on vous raconte des histoires, elle a dit. Des chiens fidèles, des esprits. Moi, je suis pas superstitieuse. Mais cette bête-là, faut pas la laisser mourir comme ça.
Elle a disparu à l’intérieur. Revenue deux minutes plus tard avec une plaque de bois, une couverture militaire et un thermos de thé au jasmin. On a fait glisser la chienne sur la plaque en soulevant doucement l’arrière-train, sans détacher la corde du vélo. Le chiot n’a pas bronché. Il était coincé contre le ventre de la chienne comme dans un nid.
— Il est à elle ? j’ai demandé.
— Non, a dit Samir. En tout cas, je crois pas. Il est trop jeune, une sixaine de semaines. Des chiots comme ça, il y en a derrière le terrain vague. La mère doit être morte. Celle-là l’a trouvé et l’a collé contre elle.
— Pourquoi elle ferait ça ?
Samir a monté la poignée du diable.
— Parce que c’est tout ce qu’il lui reste à donner.
On a poussé le diable sur le trottoir, le long de l’avenue de Hambourg. Le vent nous jetait des poignées de grésil au visage. La chienne couchée sur la plaque de bois, les pattes repliées, le chiot minuscule serré contre son flanc, avait l’air d’un monument funéraire qu’on promènerait dans la ville. Les quelques passants à cette heure-là — des livreurs, une balayeuse, un type qui sortait d’un bar avec sa veste sur la tête — nous regardaient sans un mot. Personne n’a proposé son aide.
Madame Ortega, la vétérinaire, a ouvert au troisième coup de sonnette. C’est une femme sèche, le regard usé par des nuits de garde. Quand elle a vu la chienne, elle n’a pas dit : vous êtes fous. Elle a dit : entrez, vite.
On a porté la chienne sur la table d’examen. Le chiot s’est mis à couiner, un cri grêle qui perçait la pièce, et la chienne, avec un reste de force que je n’aurais jamais soupçonné, a levé la tête et cherché le petit à tâtons.
— Il est là, il est là, a dit Samir en le posant contre son museau.
La chienne a cessé de s’agiter. Elle a passé sa langue sur le crâne du chiot, une fois. Puis elle a refermé les yeux.
Madame Ortega a examiné la patte avant droite, enflée comme un melon, avec l’ongle arraché. Puis elle a écouté le cœur et les poumons. Elle a tâté le ventre, les gencives. Pendant qu’elle travaillait, elle nous a posé des questions d’une voix rapide : depuis quand elle est couchée ? Elle boit ? Elle urine ? Vous l’avez nourrie ?
— Les gens disaient que c’était une peau de chien à mites, a répondu Samir.
Elle l’a regardé par-dessus ses lunettes.
— Les gens disent n’importe quoi. Elle est infestée de tiques, déshydratée, et elle fait probablement une septicémie à cause de cette patte. Mais son cœur est solide. Étonnamment solide.
Elle a fait une pause.
— Le chiot, lui, est en bien meilleur état. C’est un petit chien jaune, une race de basse-cour. Affectueux. Je dirais qu’elle l’a protégé du froid et des voitures pendant plusieurs jours.
— Et elle n’est pas sa mère, a dit Samir. C’est ça que vous me dites ?
La vétérinaire a retiré ses gants.
— Probablement pas. Mais ça, elle ne le sait pas. Et honnêtement, dans l’état où elle est… peut-être que c’est ça qui la tient.
Il y a eu un blanc. On entendait le frigo à vaccins qui ronronnait. Mme Ortega a noté des chiffres sur un carnet.
— Les soins, les antibiotiques, le drainage de la patte, la perfusion. Si vous la laissez ici plusieurs jours, comptez au moins six cents euros. Peut-être huit.
Samir a sorti son portefeuille. Il y avait dedans deux billets de vingt, un ticket de caisse, une carte d’identité un peu cornée. Rien d’autre.
— Je peux payer en plusieurs fois ?
La vétérinaire l’a observé. Puis moi. Elle s’est tournée vers le portable sans fil posé sur son bureau, a appelé quelqu’un — son association, j’ai compris plus tard — et a négocié dix minutes. Quand elle a raccroché, elle a dit :
— L’association prendra les frais de bloc. Vous logerez la bête. On verra pour le reste.
Samir a baissé la tête.
— Merci.
— Ne me remerciez pas. Cachez plutôt ce téléphone avant que vous le fassiez tomber. Il n’arrête pas de vibrer.
Il l’a éteint sans même regarder. On est restés dans la salle d’attente pendant que Mme Ortega plaçait une perfusion à la chienne. Le jour se levait sur Marseille, gris de crachin, les toits du quartier des Crottes émergeant du brouillard. Le chiot dormait dans une panière à linge tapissée de journaux, à côté de la table. La chienne respirait plus calmement.
Samir a touché la corde de vélo, toujours enroulée à son poignet. Il l’a détachée, l’a posée sur ses genoux.
— Vous voulez que je vous dise pourquoi j’étais là à cette heure-là ?
J’ai haussé les épaules.
— J’ai passé la nuit debout. Autant écouter.
Il m’a dit qu’il vivait à la Cité des Rosiers, pas loin, un F3 au dixième étage. Qu’il avait rendez-vous le matin même à six heures pour un entretien d’embauche. Une boîte d’intérim près du port. Il réparait des vélos au black, en attendant mieux. La veille, il avait préparé son CV, ses vieux papiers, il avait même acheté des chaussures neuves chez un soldeur de la rue de Rome. Il n’avait pas dormi de peur de rater l’heure.
— Et puis je suis tombé sur elle, a-t-il dit en montrant la chienne. En traversant le rond-point à cinq heures et quart. Elle s’est mise à ramper vers moi. Pas aboyer, pas grogner. Ramper. Avec le chiot dans sa gueule comme un sac de noix. Elle me l’a posé à mes pieds. Elle a fait, comme, voilà, occupe-toi de lui, moi je suis finie.
Il a secoué la tête.
— L’entretien était à six heures. J’y suis pas allé.
— Vous auriez pu y aller après, j’ai dit.
— Il y avait déjà plus d’entretien. La femme au téléphone m’a dit que je pouvais pas repousser. Que c’était ce matin ou jamais.
Il a eu un rire sans joie.
— On m’avait prévenu, ce boulot, c’était une chance. J’ai choisi le chien.
Je n’ai rien dit. On est restés comme ça, dans la salle d’attente, avec la lumière grise qui entrait par la vitre, le chiot qui ronflait dans sa panière, et cette chienne couchée qui luttait encore.
Plus tard, je suis rentré à l’hôpital. Baptiste m’attendait dans le couloir, les bras croisés, avec ce sourire de fouine qu’il a quand il tient une faute.
— Tiens, tiens. Karim. Ta fiche de présence dit que tu as quitté l’établissement à six heures vingt. Le transfert des documents a été validé à sept heures deux. Où tu étais ?
— J’étais au rond-point, j’ai dit.
Il a plissé les yeux.
— Au rond-point.
— Il y avait un homme avec un chien blessé. Personne ne s’arrêtait. Je me suis arrêté.
Baptiste a lâché un petit rire.
— Tu te fous de moi.
— Pas du tout.
— Un chien. Tu as quitté ton poste pour un chien.
Je l’ai regardé droit dans les yeux.
— Je n’ai pas quitté mon poste, Baptiste. J’ai élargi le périmètre.
Ça a été ma dernière nuit aux urgences. Enfin, ma dernière nuit avec ce contrat-là. La direction a tranché en faveur de Baptiste : abandon de poste, faute simple. On m’a gardé trois semaines pour le remplacement d’un collègue en arrêt, puis la lettre est tombée. J’ai ramassé mes affaires dans un sac de sport, mon vieux stéthoscope, la tasse ébréchée que j’avais ramenée de la maison. Personne ne m’a dit au revoir.
Mais j’aimerais que vous voyiez la suite.
Samir a adopté la chienne. Il l’a appelée Zéphyrine, je ne sais pas pourquoi. Peut-être à cause du mistral qui soufflait cette nuit-là. Le chiot a été recueilli par Mme Feng, la dame du pressing, qui l’a nommé Nimbus, parce qu’il paraît qu’il avait la couleur d’un nuage noir, bien qu’il soit devenu gris-brun en grandissant. Ils vivent tous à Saint-Loup, chacun de son côté, et ils se croisent le matin sur les chemins de la colline. Samir a fini par décrocher un poste de technicien dans un atelier de réparation de cycles, rue Paradis, grâce à ce même patron qui l’avait vu, sur un banc, avec la chienne couchée à ses pieds. Le gars a dit : un homme qui reste debout toute la nuit pour une bête, il doit pas être trop pressé de frapper à la poignée. Je n’ai jamais su si c’était un compliment.
Moi, j’ai trouvé autre chose. Un poste de jour dans une maison de retraite du côté de Mazargues. Moins de paie, moins de gloire. Mais je fais des gardes de dix heures sans voir un seul Baptiste. Le soir, je remonte par le rond-point, celui du grand olivier rabougri. La corde de vélo de Samir est restée là-bas. Il l’avait accrochée à la branche basse de l’olivier, avec un bout de rideau jaune enroulé autour.
Les gens passent devant sans la voir. Parfois, un gamin s’arrête et la touche.
Baptiste, lui, n’a jamais su la fin de l’histoire. Il a probablement oublié jusqu’à mon nom.
Il y a deux semaines, on m’a appelé depuis les admissions. Un homme avait déposé une chienne grise au pelage emmêlé, trouvée dans le caniveau de la rue de Lodi. Son vieux chien hurlait dans une voiture garée en double file. L’homme n’avait pas d’argent pour les soins. Il a sorti un billet de dix, l’a posé sur le comptoir, et a dit : Je ne peux pas la laisser comme ça.
Je ne sais plus son nom. Il est reparti. La chienne est restée trois jours sous intraveineuse. Elle s’en est sortie. Quelqu’un l’a adoptée par le biais d’une association.
Mais ce n’est pas pour ça que je vous raconte l’histoire.
C’est pour le billet de dix euros. Chaque fois que je pense à l’abandon, aux gens qui se détournent, à la fatigue, je revois ce billet posé sur le formica. Et la main de l’homme au-dessus, ouverte, qui n’attendait pas la monnaie.
On entre aux urgences pour apprendre des protocoles. On en sort avec l’image d’une chienne couchée sur une plaque de bois, à six heures du matin, dans le froid, sous la pluie gelée. Et un type debout à côté, qui tient une corde de vélo.
Moi, j’ai appelé la petite rue derrière la clinique « le passage Zéphyrine ». Pas officiellement, bien sûr. Mais quand je la traverse à pied, en remontant chez moi, Samir y laisse toujours un bol d’eau propre contre le mur, à l’ombre du figuier. Ce matin, le bol était vide. Il pleuvait encore. J’ai versé dedans le reste de ma bouteille.
Puis j’ai remonté le col de ma veste et je suis rentré.
La chienne dormait à côté de son maître, la truffe sur sa chaussure. Le chiot, qui n’était plus un chiot, jouait avec une vieille chambre à air dont on avait fait un nœud.
Je suis passé devant sans m’arrêter. Pas cette fois. Cette fois, j’avais fini mon service.
