Il est huit heures moins le quart et la place des Terreaux est déjà irrespirable. Je remonte mon écharpe sur la nuque, je longe la vitrine de la librairie, et même l'ombre ne change rien. La canicule dure depuis trois semaines. On parle de records à la radio, trente-neuf degrés annoncés pour aujourd'hui, et je me demande une fois de plus ce que je fais encore dans cette ville.
Je m'appelle Nadia, j'ai quarante-deux ans, et je travaille au service des espaces verts de la métropole de Lyon. Enfin… je "travaillais". Mon poste, comme onze autres, a été supprimé au printemps à cause de coupes budgétaires. On m'a proposé une mutation à Rennes. J'ai dit non. Trop loin, trop d'années perdues, trop de dossiers restés en plan. Depuis, je calcule tout : le loyer dans le quartier de la Croix-Rousse, les trajets en métro à deux euros vingt, le pain, les yaourts, la pension de ma mère qui diminue chaque année. L'argent ne suffit plus.
Je passe devant le restaurant où on fêtait les anniversaires autrefois. Fermé. Le patron est parti à Mâcon, il paraît. À sa place, un magasin de valises.
Ce matin, pourtant, je ne vais pas à Pôle emploi. Je remonte la montée de la Grande-Côte, et j'arrive devant un immeuble étroit avec une porte bleue délavée. Une plaque de cuivre : "Martin-Delacroix, architectes-paysagistes". C'est le cabinet de mon frère aîné, Victor. Il a six ans de plus que moi, une maison à Caluire, un garage avec un vélo électrique accroché au mur, et cette manie de nouer sa serviette avant de parler d'argent.
Je pousse la porte sans frapper.
Victor est debout près de la fenêtre, en train de tourner une cuillère dans un café froid. Il ne sursaute pas. Il me désigne une chaise.
— Je pensais que tu viendrais plus tôt, dit-il.
— J'ai hésité devant la montée. Les pavés sont brûlants.
— C'est toi qui as voulu qu'on se voie ici. Pas chez maman.
L'intérieur sent le vieux carton et le compost. Sur la table basse, une pile de plans jaunis par la transpiration. Mon regard s'arrête dessus.
— Tu as ressorti les cartons, constate-t-il.
— Ce sont aussi les miens.
— Nadia, écoute… Papa a laissé ses affaires en ordre. Une part pour toi, une part pour moi. Ce n'est pas moi qui ai inventé le partage.
— Mais c'est toi qui as choisi la date de la vente. Le Grand Lyon veut acheter le dossier "corridors verts". Ils l'ont dit dans une réunion. Tout le projet que j'avais commencé sur les rives du Rhône… ils veulent le racheter. Quarante-huit mille euros.
Victor repose la cuillère. Elle tinte contre le bord.
— Je leur ai déjà tout remis. Les plans, les relevés, les études de sol. Tout.
Je reste debout, la main sur le dossier de ma chaise. Le ventilateur au plafond ne tourne plus, il fait trop chaud pour ça, les pales accumulent la poussière.
— Qu'est-ce que tu racontes ? Ces plans sont à moitié les miens. Je les ai dessinés sur cette table quand maman était encore à l'hôpital. Tu ne peux pas vendre mon travail pour éponger tes dettes.
— Je ne vends pas ton travail. Je vends les biens du cabinet. Le dossier est au nom de la société.
— Et la société est à ton nom depuis la succession. Tu as tout manœuvré pour ça.
Il soupire, lourdement, comme si j'étais une gamine qui ne comprend rien aux créances. Il décroche sa veste du portemanteau.
— Quarante-huit mille, c'est ce qui me reste après remboursement des emprunts. S'il y a un excédent, on partage.
— Un excédent. Il y a six ans que tu dis "un excédent". Et à chaque fois, les factures de géomètre, les assurances, les frais d'avocat ont mangé la somme.
— Tu vas me faire un procès ?
— Non. Je vais te montrer quelque chose.
J'ouvre mon sac. Une enveloppe bleue pâle, froissée. À l'intérieur, un document que j'ai gardé depuis l'été dernier : le relevé des heures bénévoles passées sur le projet de l'île Barbe. Quatre cent soixante heures. Que des week-ends, que des soirs après le travail. J'avais mis une croix dessus le soir de la Toussaint, quand j'ai compris que je ne serais jamais payée.
Je pose le papier sur la table, à côté de la tasse de Victor.
— Quatre cent soixante heures, dis-je. Douze mille huit cents euros au tarif paysagiste débutant. Tu me les dois.
Victor éclate de rire. Un rire sec, pas un vrai rire. Il repousse le papier.
— Tu as signé toi-même le renoncement aux honoraires. J'ai les doubles.
— J'ai signé parce que maman venait d'être diagnostiquée et que tu m'as dit qu'on rembourserait plus tard. Il y a un mail.
Il se tait. Le rire tombe comme du plâtre. Je sors une seconde feuille, plus ancienne, une liasse de messages imprimés.
— Celui-là, tu l'avais envoyé de ton téléphone, un dimanche, à six heures du matin. "Nadia, je m'engage à te verser la somme correspondante une fois le dossier des rives du Rhône finalisé." Je l'ai imprimé. L'engagement écrit vaut reconnaissance.
— Tu n'oserais pas.
— Le conciliateur de la chambre des métiers, si. L'audience est dans trois semaines. J'ai déposé le dossier hier.
Victor saisit la veste qu'il avait dépliée, la replie maladroitement, la repose.
— Tu viens me faire du chantage, dit-il, la voix plus basse.
— Non. Je viens récupérer ce qui m'appartient. Toi, tu veux vendre une étude que j'ai commencée, avec mes relevés, mes arbres, mes espèces. Moi, je veux au moins que ma part soit inscrite avant la vente. Sinon j'annule le dossier des rives du Rhône. Oui, c'est possible. Je n'ai jamais cédé les droits sur ma partie.
Il me regarde différemment. Peut-être que c'est la première fois que je le vois cessé de sourire à l'avance, comme s'il avait toujours une longueur de tête.
— Nadia, tu as besoin d'argent, je comprends. Mais maman…
— Maman est morte. Arrête de t'abriter derrière elle.
Le mot est tombé trop vite, mais je ne le regrette pas. Il y a dans la pièce une odeur de vieux café mêlée à l'air surchauffé, et je fixe un gros ficus éventré sur le rebord de la fenêtre, un ficus que maman avait offert à Victor, et qui est mort faute d'arrosage. Victor s'en fichait, alors que monsieur est architecte paysagiste.
Il attrape une bouteille d'eau, boit au goulot.
— Et si je refuse ?
— Alors, pendant que le Grand Lyon négociera avec toi, la chambre des métiers examinera ma requête. Quarante-huit mille seraient bloqués. Toi, tu ne toucheras rien avant la décision.
— Pourquoi serais-tu si sûre de gagner ?
— Parce que tu n'as pas déclaré ce travail en tant que tâche du cabinet. Le fichier a été créé sur mon ancien ordinateur, on peut retrouver l'horodatage. Ce n'est pas un dossier de la société. C'est un dossier que j'ai ouvert seule, le 22 juin, à deux heures quarante-trois du matin, avec une ampoule de chevet qui me chauffait le bras.
Je remets les papiers dans mon sac. Victor tourne le dos, fait trois pas vers la fenêtre, croise les bras. La ville, derrière lui, est un four ouvert. On pourrait presque entendre le bitume se soulever.
— Qu'est-ce que tu vas faire après ? demande-t-il sans se retourner.
— Planter.
Il pivote.
— Quoi ?
— Je vais planter des arbres. Je réponds à un programme de la métropole pour transformer les cours d'école en îlots de fraîcheur. Des arbres, des arbustes, des plantes grimpantes le long des murs. Ils paient trois cents euros une étude préliminaire, et si elle est retenue, huit cents euros par cour végétalisée. J'ai déjà commencé l'année dernière avec deux écoles de Vénissieux.
— Tu vas refaire ton métier.
— Je n'ai jamais arrêté. C'est toi qui as arrêté de me voir.
Il se rassoit, mais pas en face de moi. Sur le canapé, à gauche, comme s'il se mettait de côté. Soudain, il a l'air fatigué, avec sa pommette rouge, son col de chemise mouillé malgré lui.
— L'agence est au bord du dépôt de bilan, dit-il. La banque m'a laissé jusqu'à septembre. Quarante-huit mille, ça me permettrait d'éviter la liquidation.
— Je le sais.
— Comment ?
— Parce que ta comptable a appelé maman avant sa mort, en quête d'une avance sur succession. Je l'ai su par une voisine. Tu es venu à l'hôpital quatre fois en deux mois. Moi, j'y étais tous les jours.
Il se lève, ouvre un tiroir du bureau, en sort une pochette marron. Il la lance sur la table, sans violence.
— C'est le pré-contrat de cession. Je vais le retirer et déposer un avenant avec ton nom. Tu auras dix-sept pour cent du montant net si tu retires ta requête.
— Dix-huit.
— Tu négocies ?
— Non, je me souviens. En 2017, quand je t'ai aidé à répondre à l'appel d'offres pour l'aménagement de Miribel, tu m'avais envoyé un SMS : "Si le cabinet s'en sort, je te donne dix-huit pour cent des bénéfices annuels." Il n'y a jamais rien eu.
Il regarde le ventilateur immobile, puis le plafond, puis le papier.
— Va pour dix-huit.
Je n'ai pas souri. J'ai sorti ma carte d'identité, un document de ce genre produit toujours un effet, il a vérifié l'orthographe de mon nom. J'ai demandé qu'on imprime l'avenant tout de suite. On est allés au sous-sol, dans la petite salle des archives, où l'imprimante tremblait comme un scooter au démarrage. La lumière y était bleue, métallique, et il faisait plus frais qu'en haut. Victor a signé le premier. Moi ensuite.
Le soir, au lieu de rentrer en métro, j'ai marché le long du Rhône, derrière l'Hôtel-Dieu, là où les platanes forment une voûte. Les livreurs passaient en rasant les murs avec leurs sacs isothermes. Sur un banc, une très vieille femme nourrissait des moineaux avec du pain de mie, en retirant la croûte. Les arbres posaient une ombre bleue sur les façades. La différence était perceptible, là, simplement en traversant la passerelle. On passait du four à la fraîcheur.
J'ai pensé au jour où j'avais planté le premier platane, il y a quatorze ans, en décembre. Mon chef de chantier s'appelait Émile, il puait le tabac brun, et il m'avait dit : "C'est pas toi qui plantonnes pour toi, c'est pour les gens qui viendront après." Il avait à moitié raison. C'est pour moi aussi. C'est pour ma tête, quand le soir tombe et que je marche sous les feuilles.
Victor ne m'a pas rappelée.
Le dossier est passé entre les mains de la métropole, puis il a été racheté en bloc par un promoteur qui construit sur les berges aménagées, à Gerland. J'ai touché ma part en novembre : six mille huit cent quarante euros. Je les ai virés aussitôt sur le compte de l'école Jean-Mermoz, à Vénissieux, pour la cour de récréation végétalisée. Il y a maintenant des tilleuls et des plantes grimpantes le long du préau, et des bacs de menthe que les enfants arrosent eux-mêmes. La somme n'a pas payé la totalité, mais elle a servi de déclencheur : deux autres financements se sont ajoutés. Le directeur a fait graver mon nom sur une petite plaque, dans l'entrée, sous la sonnette.
Victor m'a envoyé un message le 5 mars : "Tu as reçu le virement ?" J'ai répondu : "Oui." Il a mis neuf jours avant d'écrire : "On peut se voir ?" Je n'ai pas répondu. Il a écrit encore, le 21 : "J'ai un poste à pourvoir, si tu cherches." J'ai répondu : "Je ne cherche pas."
La dernière fois que je suis allée à Caluire, c'était pour voir ma cousine, pas lui. En passant devant chez Victor, j'ai vu un panneau "À vendre" planté au bord de la pelouse. Sa maison. Il avait garé sa voiture de travers, une Citroën grise. Les volets étaient toujours fermés. Je me suis rappelée la façon dont il avait lancé la pochette sur la table, ce matin-là, avec cette négligence qui signifiait : "Tiens, et va-t'en." Ni merci, ni explication. La maison, les arrière-pensées, l'avenant. Il aura toujours une façon de jeter les choses entre nous pour me faire croire que c'est une faveur.
Moi, le lendemain, à six heures du matin, j'étais dans une cour d'école à Vénissieux, les genoux dans la terre, les cheveux collés de sueur, et je plantais trois acacias de Judée avec deux retraités du quartier. L'un d'eux, un ancien cheminot, répétait : "Les feuilles, elles boivent la chaleur." À huit heures et demie, quand les enfants sont entrés dans la cour, il y avait des ombres qui n'existaient pas l'année dernière.
Ce n'est pas un triomphe.
C'est un partage.
Six mois plus tard, la métropole a voté un programme d'urgence pour planter quatre-vingt-dix mille arbres en cinq ans. Les courants d'air se sont mis à circuler dans les rues, les gens le disent, on le sent. Moi, je n'y crois pas aux promesses communales, mais j'ai signé pour deux nouvelles cours, et les services m'ont demandé de coordonner les équipes bénévoles. En septembre, une classe de CE2 m'a écrit une carte postale. Elle est collée sur mon réfrigérateur, à côté de la photo de maman. On y voit un arbre dessiné au feutre, et cette phrase : "Madame, merci pour l'ombre."
