Je m'appelle Théo, j'ai vingt-neuf ans, et je vis à Chartres depuis que j'ai quitté l'appartement de ma grand-mère, rue du Cygne, il y a trois ans. Je conduis un fourgon Renault Trafic pour une entreprise de plomberie, et le vendredi soir, quand je rentre, je sens encore l'odeur de calcaire mouillé sous mes ongles, même après trois douches.
Je dois vous parler de ma tante Chantal. Officiellement, elle est la fille de Mamie Odile, ma tante par le sang. Officieusement, elle a passé les cinq dernières années de la vie de ma grand-mère à lui répéter que je « profitais d'elle », que je « restais planqué dans son deux-pièces pour ne pas payer de loyer », que je « n'avais aucun avenir avec mon CAP de plombier ». Elle disait ça devant moi, à table, en servant le pot-au-feu, avec ce sourire figé qu'elle a quand elle veut blesser sans passer pour méchante.
Ce que Chantal ne savait pas, c'est que je m'occupais de Mamie Odile depuis mes vingt et un ans. Pas par charité. Par dette. Quand mon père est parti et que ma mère a sombré, c'est elle qui m'a récupéré, un jeudi de novembre, avec un sac de sport et rien d'autre. Elle m'a nourri, engueulé quand il fallait, payé mon CAP à la Chambre des métiers de la rue Saint-Chéron. Alors oui, je vivais chez elle. Je payais les charges, les courses, les médicaments qu'elle n'avait pas la force d'aller chercher à la pharmacie du coin. Chantal, elle, habitait au Mans, venait deux fois par an, à Noël et pour l'anniversaire, les mains chargées de chocolats Michel Cluizel — jamais de temps.
Le poids que j'avais sur les épaules, ce n'était pas la fatigue du chantier. C'était de sentir que peu importe ce que je faisais, dans la bouche de Chantal, ça ne comptait jamais. Un jour, en sortant de la salle de bain où je venais de laver ma grand-mère parce qu'elle ne tenait plus debout seule, j'ai entendu Chantal au téléphone, dans la cuisine : « Il s'incruste, je te dis. Il attend l'héritage. » J'ai eu envie de gueuler. Je ne l'ai pas fait. Le carrelage était froid sous mes pieds, et j'ai juste refermé la porte doucement.
Mamie Odile est morte un mardi de février, à l'hôpital Louis-Pasteur de Chartres, une chambre qui donnait sur le parking, avec la télé allumée en sourdine sur une émission de jeu qu'elle ne regardait pas. J'étais là. Chantal est arrivée deux heures après, en avait manqué le moment.
Le notaire nous a convoqués trois semaines plus tard, étude Maître Bricout, place des Épars. Chantal portait un tailleur noir et un sac à main qu'elle n'avait encore jamais sorti. Elle s'attendait à l'appartement, aux économies, au Livret A que Mamie avait alimenté depuis quarante ans.
Le notaire a ouvert un dossier bleu et a lu une lettre. L'écriture de ma grand-mère, celle avec les boucles qu'elle faisait sur les « g ». Elle parlait de la vie qui passe plus vite qu'on ne croit, du miroir où un jour on se demande où sont passées les années. Elle disait que la beauté s'efface, que l'argent va et vient, que les applaudissements finissent par se taire. Elle priait pour que je sois bon dans un monde qui peut être dur, assez fort pour défendre ce qui est juste, et assez doux pour bien aimer les gens. Elle écrivait qu'elle n'avait jamais voulu que je réussisse ou que je sois populaire — juste que j'aime Dieu, que je chérisse ma famille, que je marche avec intégrité, et que je laisse chaque endroit un peu plus lumineux parce que j'y étais passé.
Puis Maître Bricout a refermé le dossier bleu et en a sorti un autre, jaune celui-là. C'était l'acte notarié daté de quatorze mois avant sa mort. L'appartement de la rue du Cygne, quatre-vingt-douze mètres carrés, estimé deux cent trente mille euros, m'était légué entièrement. Le Livret A et l'assurance-vie, quarante et un mille euros, étaient partagés en deux entre Chantal et moi. Chantal a eu vingt mille cinq cents euros. Rien de plus.
Chantal s'est levée d'un coup, sa chaise a raclé le parquet. « C'est un malade qui a écrit ça. Elle n'était plus en état. » Le notaire lui a tendu, sans un mot, le certificat médical du docteur Ferrand daté du même jour que l'acte, attestant que Mamie Odile était pleinement lucide. Chantal a regardé le papier, l'a reposé sur le bureau comme s'il brûlait.
Moi, je n'ai rien dit tout de suite. J'ai repensé à cette phrase entendue dans la cuisine, il s'incruste, il attend l'héritage, et j'ai compris que ce n'était pas moi qui attendais quoi que ce soit. Ma grand-mère avait vu, depuis son fauteuil, qui restait laver la vaisselle et qui repartait après le café.
Un mois plus tard, j'ai fait changer la serrure de la rue du Cygne — un artisan de la rue de la Tannerie, cent quatre-vingts euros, une Vachette trois points. Pas par vengeance. Parce que Chantal avait encore un double des clés, et qu'elle avait laissé un message vocal disant qu'elle « viendrait récupérer quelques affaires » un dimanche où je travaillais. Je ne voulais pas revenir un soir et trouver le vaisselier de ma grand-mère vidé.
Chantal n'est jamais revenue. Elle a envoyé un avocat, une lettre recommandée, ça n'a rien donné : l'acte tenait. Ce que j'ai gardé, ce n'est pas la victoire sur elle. C'est la lettre bleue, celle que j'ai fait plastifier et que j'ai rangée dans le tiroir de la table de nuit, à côté du réveil qui retarde de sept minutes et que je n'ai jamais réglé, parce que c'était le sien.
