Le Marché de Mamie

Mireille a posé la bassine de courgettes sur la table de la véranda et s’est figée. Sa belle-mère, quatre-vingt-trois ans au compteur, un caractère plus sec que le mistral, était en train de lui expliquer comment recevoir son mari le soir.

— Tu lui mets une petite robe, tu allumes deux bougies, et tu verras.

Pas un sourire. Le ton d’une contremaître qui distribue les tâches du matin.

Mireille a regardé ses mains. Des crevasses sur les jointures, de la terre incrustée sous les ongles malgré le savon noir. Le potager de quatre cents mètres carrés, les poulets à nourrir, les chèvres à traire, la fromagerie à tenir, et maintenant les conserves de tomates à stériliser avant la fin de semaine. Elle s’est retenue de rire.

— Vous avez de la fièvre, Georgette ?

— J’ai toute ma tête, ma fille. Et toi, tu es en train de perdre ton homme.

Là, Mireille a senti quelque chose se serrer dans sa poitrine. Parce que ce n’était pas un reproche vague. C’était la vérité mise sur la table de la véranda, entre la bassine et le cageot d’aubergines.

Son mari, Bruno, ne lui parlait plus que pour les ordres. Le matin, il buvait son café debout, les yeux sur l’étable. Le soir, il s’installait devant l’écran avec son assiette et ne desserrait les dents que pour commenter la météo agricole. Ils avaient quarante-six et quarante-huit ans. Et ils vivaient comme des associés fatigués.

Georgette a poussé un cageot et s’est assise sur le banc de bois.

— Tu crois que je ne regrette pas, moi ? a-t-elle dit d’une voix plus basse.

Mireille est restée debout, les bras ballants. En vingt ans de mariage, c’était la première fois qu’elle entendait sa belle-mère parler de regrets.

— Ton père, reprit Georgette, je l’ai aimé comme une bête de somme aime son maître. On a trimé, on a élevé les gosses, on a payé les traites. Et un jour, je me suis rendu compte que je ne savais plus lui parler autrement que pour le bétail et les factures. Je l’ai veillé pendant deux ans. On aurait eu mille choses à se dire. On ne les a pas dites.

Elle a ramassé une courgette tombée à terre et l’a remise dans la bassine. Puis elle a ajouté, sans regarder Mireille :

— On n’a jamais dansé ensemble. Pas une seule fois en quarante ans. Voilà ce qui me reste dans la tête la nuit.

Le soleil tapait fort sur les tôles de la véranda. Une poule s’est approchée, a picoré un éclat de terre, est repartie.

Mireille a eu envie de répondre que c’était facile, les bougies, quand on n’avait pas les doigts qui piquent et le dos en compote. Que Bruno, quand il rentrait de la coopérative, sentait l’ensilage et le gazole. Qu’elle-même ne se souvenait plus où était rangé son parfum, ni si elle en avait encore un. Mais elle n’a rien dit de tout ça. Parce qu’au fond, elle savait exactement de quoi parlait la vieille dame.

Elle a seulement demandé :

— Une petite robe ?

— Une petite robe, a confirmé Georgette. Et arrête de regarder tes mains comme si c’était une excuse. Lui aussi il a les mains calleuses. C’est pas les mains qu’il veut.

Mireille a remis la bassine sur sa hanche et est entrée dans la maison. Dans la cuisine, l’évier débordait de bocaux. Sur le frigo, un mot de Bruno : il passait chez le vétérinaire et rentrerait tard.

Elle est restée un long moment devant l’armoire de la chambre. Côté gauche, trois chemises de travail, deux pulls en laine brute, un caban. Côté droit, ses robes à elle, pliées en pile. Sous le sachet de lavande que sa propre mère lui avait offert quinze ans plus tôt, elle a trouvé une robe en coton bleu, légère. Elle ne se souvenait pas de la dernière fois qu’elle l’avait portée.

Elle ne s’est pas regardée dans le miroir tout de suite. Elle a d’abord fini les tomates. Deux heures debout, la buée sur les vitres, le bruit de l’eau qui bout. Puis elle a nourri les bêtes, rincé le couloir, mis la table pour deux.

À dix-neuf heures, elle a enfilé la robe bleue. Le tissu lui est resté un instant collé aux épaules, comme s’il refusait de la reconnaître.

Bruno est rentré à vingt et une heures trente. Il a posé ses clés près de la porte, a regardé la table, la bouteille de rosé, les bougies qu’elle avait trouvées au fond d’un tiroir, sous les piles.

Il s’est arrêté.

— C’est l’anniversaire de quelque chose ?

Mireille a secoué la tête.

— Assieds-toi. Mangeons.

Il a hésité une seconde, puis s’est assis. Il n’a rien dit sur la robe. Mais il l’a regardée. Pas comme on regarde quelqu’un qui se tient depuis vingt ans dans la même pièce. Comme on regarde une femme qu’on ne veut pas froisser.

Ils ont mangé en parlant de la sécheresse, des quotas de lait, du prix du foin. Chaque phrase restait ordinaire. Mais il y avait autre chose entre eux, une sorte d’étonnement de se retrouver là, à cette heure, de ce côté de la table.

Au moment du café, Bruno a sorti son téléphone, l’a reposé, puis a dit :

— Je me souviens, avant, tu mettais toujours cette robe quand on allait à la fête du village.

Mireille a versé le café. Sa main ne tremblait pas.

— Elle était rangée, a-t-elle répondu. J’ai pensé que c’était dommage.

Il n’a pas souri. Il a juste hoché les épaules et pris sa tasse.

Trois jours plus tard, Georgette est revenue. Elle a regardé la table, les deux assiettes, la nappe à carreaux, et n’a rien demandé. Elle a seulement dit :

— J’ai rapporté le linge que tu m’avais confié. T’en fais pas, je l’ai repassé moi-même.

Mireille a pris le paquet. Il y avait, pliée sur le dessus, une petite combinaison en soie d’un rouge profond, avec une étiquette de la mercerie du centre-ville. Soixante-dix-neuf euros. Elle l’a regardée, a regardé sa belle-mère, puis a compris.

La vieille femme n’avait pas acheté de télévision neuve depuis des années. Le poste dans son salon crachotait depuis le printemps. Elle avait économisé, c’est tout.

Ce soir-là, Mireille n’a rien planifié. Elle a mis la combinaison sous son pull, a préparé une soupe de poisson, et elle a attendu que Bruno rentre. Les bougies n’étaient pas allumées. La table n’était pas mise comme dans les magazines.

Mais quand Bruno est arrivé, elle a débranché le poste avant qu’il ne l’allume. Elle a dit :

— Je voudrais te parler.

Il a froncé les sourcils.

— C’est grave ?

— Non. Mais j’aimerais qu’on parte quelques jours. Juste nous deux. Il y a une chambre d’hôtes du côté de Sarlat, j’ai vu une annonce. Cent quatre-vingts euros pour trois nuits, petit déjeuner compris.

Bruno a posé sa veste sur le dossier de la chaise. Il a ouvert la bouche, puis l’a refermée. Puis il a pris son portefeuille dans sa poche, l’a posé sur la table.

— Tu veux un acompte ?

Mireille a éclaté de rire. Un vrai rire, pas un gloussement nerveux. Un rire qui venait de derrière les côtes. Bruno a fini par rire aussi, brièvement, de cet air étonné qu’il avait depuis trois jours.

Ils sont partis un mardi matin. Georgette est restée garder la maison. Le timing était calculé pour que jamais ils n’aient à dire les choses trop fort.

La chambre avait des poutres apparentes et une fenêtre qui donnait sur un bout de cour. Le premier soir, Mireille a passé la robe rouge, pas celle du village, celle de la mercerie. Le tissu était léger, précis. Bruno n’a rien dit. Mais il a posé sa main sur le bras de Mireille, doucement, comme on touche un animal craintif.

— T’as donc eu raison de me secouer, a-t-elle murmuré.

Georgette n’était pas là pour l’entendre. Mais c’était à elle qu’elle pensait.

Au jour le jour, ils ont reparlé de tout et de rien. De leur fils Arnaud, qui ne donnait plus de nouvelles depuis septembre. De la chienne qui boitait. Des dettes. Du vide laissé par le père de Bruno. Un soir, Mireille a vu que Bruno avait relevé la manche de son pull, et qu’il portait au poignet le vieux bracelet en cuir qu’elle lui avait offert il y a si longtemps. Il ne le mettait jamais.

— Je l’ai retrouvé dans le vide-poche de la voiture, a-t-il dit, comme en s’excusant.

Elle n’a pas répondu tout de suite. Elle a regardé par la fenêtre. La cour était vide, les volets d’en face étaient clos. La nuit sentait le tilleul et la terre mouillée.

Ce n’était pas une lune de miel. Il y avait trop de travail derrière eux pour que ce soit léger. Mais c’était un armistice. Et c’était déjà plus qu’ils n’avaient eu depuis des années.

Quand ils sont rentrés, Georgette avait préparé un civet de lapereau. La maison était propre. Sur la table, une bouteille de vin cachetée avec un ruban.

— C’est fini, alors, les adieux ? a demandé la vieille femme, sans lever les yeux de son tricot.

Bruno a enlevé ses chaussures dans l’entrée, il a traversé la pièce et s’est penché vers sa mère. Il ne l’a pas embrassée. Il a juste posé une main sur son épaule.

— Merci, maman.

C’était la première fois depuis les obsèques de son père qu’il disait ce mot-là. Georgette a continué son rang, les aiguilles cliquetaient. Elle n’a pas relevé la tête, mais ses doigts se sont arrêtés une seconde au bord du tricot.

Mireille a posé la combinaison rouge dans le tiroir du haut, juste à côté du parfum qu’elle avait retrouvé, entamé, dans une boîte à chaussures.

Elle n’a pas rallumé les bougies. Ce n’était plus nécessaire.

Trois semaines après leur retour, Bruno a fait venir un notaire pour refaire les papiers de la maison. Il a tenu à ce que le nom de Mireille figure sur les actes, à parts égales.

— C’est toi qui tiens les murs depuis vingt ans, a-t-il dit, comme s’il réglait une dette.

Mireille a signé. Elle n’a pas fait de discours. Elle a seulement posé le stylo dans la soucoupe, à côté de la petite cuillère en argent que sa belle-mère leur avait donnée autrefois.

Ce n’était ni une victoire ni une revanche. C’était la fin d’une époque où l’on se taisait par fatigue, et le début d’une autre, où l’on se parlait sans attendre d’avoir les mots parfaits.

Et dans la chambre, derrière la porte restée entrouverte, il y avait cette robe bleue sur un cintre, légèrement froissée aux épaules, qui ne retournerait plus dormir sous le sachet de lavande.

Six mois plus tard, Georgette est tombée dans le patio en rentrant du poulailler. Fracture du col du fémur. Mireille a organisé l’hôpital, les visites, la rééducation. Bruno s’est occupé des papiers, de la chambre médicalisée, des rendez-vous.

Un soir, en triant les affaires de sa belle-mère pour lui apporter sa trousse de toilette, Mireille a découvert un carnet cartonné dans le tiroir de la table de nuit. Une facture de la mercerie y était glissée. Et derrière la facture, une note écrite au stylo bille, avec la date du jour où Georgette avait posé la bassine de courgettes sur la table de la véranda :

*Faire réparer le poste avant l’hiver et arrêter de nourrir les poules avant la nuit.*

Et juste en dessous, d’une écriture plus fine, comme si la vieille femme s’était parlé à elle-même :

*Il ne faut pas finir comme nous avons fini. Il faut danser une fois.*

Mireille a replié la note, l’a mise dans sa poche. Et le samedi suivant, quand Bruno est rentré de la visite à l’hôpital, elle a sorti l’électrophone que sa belle-mère n’avait jamais voulu donner à la brocante. Elle a posé un disque de java, un vieux 45 tours poussiéreux.

— Allez, viens.

Bruno a regardé le salon, la table poussée contre le mur, la lumière de l’ampoule qui tremblait sous l’abat-jour.

— Là ? Maintenant ?

— Oui. Ici. Maintenant.

Et ils ont dansé. Maladroitement, l’un contre l’autre, dans la cuisine où l’évier débordait encore de bocaux. La java grésillait. Les courgettes attendaient dans la bassine.

Mais ils dansaient.

La note était restée dans la poche de Mireille. Elle la sortait parfois, après le dîner. Elle ne la relisait pas à voix haute. Elle la posait simplement sur la table, à côté de la bouteille de vin, pour qu’elle voie.

Un mois plus tard, la maison a été rafraîchie. Bruno a installé une rampe dans le couloir pour le retour de sa mère. Mireille a repeint la chambre en jaune pâle, pas la couleur de l’hôpital, plutôt celle des murs de la véranda au petit matin.

Et un dimanche, ils sont allés chercher Georgette. Elle est entrée, droite sur sa canne, a regardé la rampe, le couloir, la chambre jaune. Puis elle a traversé la cuisine et s’est arrêtée devant la fenêtre qui donne sur le potager.

— Tu vois, a-t-elle dit à Mireille, je te l’avais bien dit.

— Quoi donc ?

— Que les mains, c’est pas ce qu’il regarde.

Et elle a tapé sa canne sur le carrelage, une fois, comme pour clore quelque chose. Dehors, le mistral s’était levé, ça sentait le foin coupé, et les courgettes, dans leur bassine, étaient encore là, sur la table, inutiles et belles.

Like this post? Please share to your friends:
Odissea
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: