Camille Vasseur avait passé la matinée dans un bureau feutré de la Défense, penché sur des colonnes de chiffres qu'il connaissait presque par cœur, quand sa banquière lui avait annoncé que le rachat de l'entreprise concurrente pouvait se signer dès le lendemain. La réunion suivante, prévue à Lyon, venait d'être annulée. Camille avait cinquante et un ans, une fortune bâtie sur trente ans de menuiserie industrielle transformée en groupe coté, et un vol d'affaires en moins sur son agenda du jeudi.
Il n'avait rien dit à personne. Il avait pris sa propre voiture, une Citroën discrète qu'il gardait pour les jours où il voulait échapper au chauffeur, et avait roulé jusqu'à sa propriété de Vincennes, à la lisière du bois. Pendant tout le trajet, il n'avait pensé qu'à sa mère, Odette. Depuis son AVC de janvier, la vieille femme marchait avec une canne, se fatiguait au moindre effort, oubliait parfois le prénom de la femme de ménage. Camille avait installé une chambre au rez-de-chaussée pour elle, avait fait poser une rampe dans le couloir. Sa femme, Laëtitia, lui répétait chaque soir au téléphone :
— Ne t'inquiète pas. Je m'occupe de tout, elle est entre de bonnes mains.
Il s'était garé dans l'allée gravillonnée, un peu avant le portail électrique, et avait fini le chemin à pied — l'habitude, depuis toujours, d'arriver sans bruit dans sa propre maison. Le mois de mars finissait dans un ciel bas, l'odeur de terre mouillée montait des massifs, et un merle sifflait quelque part derrière la haie de troènes. Il a d'abord cru que la maison était vide. Puis une voix a claqué depuis le fond du jardin, près de l'ancien chenil qu'on n'utilisait plus depuis la mort du labrador, trois ans plus tôt.
— Mange plus vite ! Et ne discute pas avec moi, tu m'entends !
Camille s'est arrêté net contre le muret de pierre. Il a longé la haie sans un bruit, la poitrine soudain trop étroite pour son souffle, et il a vu.
Sa mère était assise sur les dalles froides à côté de l'ancienne niche, un vieux gilet trop grand sur les épaules, les cheveux mal attachés, un bol en fer serré contre elle — celui du chien, avec encore gravé au fond le nom "Rex" à moitié effacé. Elle mangeait en silence, la tête baissée, une cuillère en plastique tremblant à chaque bouchée. À côté d'elle, debout, impeccable dans un tailleur crème qui n'avait rien à faire dans un jardin, Laëtitia la surveillait avec un mépris qu'elle ne cherchait même pas à cacher.
— Je te supporte dans cette maison uniquement à cause de ton fils, disait-elle. Mais je vais faire en sorte que tu partes de toi-même. Ta place, c'est là, près du chenil. Pas dans le salon, pas à ma table.
Odette n'a rien répondu. Elle a juste courbé un peu plus le dos et continué à porter la cuillère à sa bouche.
— Et si Camille appelle, a repris Laëtitia, tu lui diras que tout va bien. Sinon, tu te retrouves dehors, devant le portail, avec ta valise.
La vieille femme a répondu par un petit signe résigné, celui de quelqu'un qui a compris depuis longtemps qu'il n'a plus le choix.
Camille est resté immobile derrière la haie, incapable de bouger, incapable même de respirer normalement. Onze ans de mariage venaient de s'effondrer en moins d'une minute. Il pensait à toutes les fois où Laëtitia lui avait envoyé des photos d'Odette bien installée dans le fauteuil du salon, une couverture sur les genoux, un plateau-repas devant elle. Des photos prises, comprenait-il maintenant, juste avant qu'il ne raccroche.
Il a fait un pas de côté, contourné le massif de rosiers encore nus, et s'est avancé dans l'allée. Le gravier a craqué sous ses chaussures. Laëtitia s'est retournée, et son visage a changé de couleur en une seconde.
— Camille… Tu es déjà rentré ? Ce n'est pas ce que tu crois, je—
Il ne l'a pas laissée finir. Il s'est agenouillé directement sur les dalles froides, à côté de sa mère, sans un mot pour sa femme, et il a pris le bol en fer. Il l'a posé par terre. Puis il a glissé un bras sous les épaules d'Odette et l'autre sous ses genoux, et il l'a soulevée, elle qui ne pesait presque plus rien, comme on soulève un enfant qui s'est endormi trop loin de son lit. Odette a laissé échapper un souffle contre son épaule, et ses doigts se sont refermés sur le col de sa veste.
— Je suis désolée, mon grand, a-t-elle chuchoté. Je ne voulais pas que tu t'inquiètes pour rien.
— Tu n'as plus à t'excuser de quoi que ce soit, a-t-il dit. Plus jamais.
Il l'a portée jusqu'à la chambre du rez-de-chaussée, l'a installée dans son lit, a remonté la couverture, a appelé le médecin de famille pour qu'il passe dans l'heure vérifier qu'elle n'avait rien de grave. Ce n'est qu'après, seulement après, qu'il est retourné dans le salon où Laëtitia l'attendait, debout près de la cheminée, cherchant déjà les mots.
— Ça faisait des semaines que je craquais, a-t-elle commencé. Elle demande sans arrêt, elle salit tout, je n'en pouvais plus, je—
— Depuis combien de temps ? a coupé Camille.
Elle n'a pas répondu tout de suite.
— Depuis combien de temps, Laëtitia, elle mange dans le bol de Rex ?
— Trois semaines, a-t-elle fini par lâcher, les yeux fixés sur le tapis.
Camille n'a pas crié. Il a juste sorti son téléphone, composé le numéro de son avocat, Maître Bricard, qu'il avait sur liste de contacts favoris depuis l'acquisition de son entreprise. Il lui a demandé de préparer, pour le lendemain matin neuf heures, les papiers de séparation de corps et de biens, ainsi que la sortie immédiate de Laëtitia du compte joint et de la procuration qu'elle détenait sur deux de ses sociétés. Il a aussi demandé qu'on lui prépare, dans la même journée, l'acte notarié transférant la propriété de la maison de Vincennes — celle où sa mère venait d'être humiliée pendant vingt et un jours — au nom d'Odette elle-même, en pleine propriété, insaisissable.
— Camille, tu ne peux pas me faire ça, a tenté Laëtitia. On a onze ans de mariage.
— Onze ans, oui, a-t-il répondu en rangeant son téléphone. Et vingt et un jours à la laisser manger par terre à côté d'une niche vide. Tu as fait ton choix bien avant moi.
Il lui a laissé jusqu'au vendredi suivant pour rassembler ses affaires personnelles — les vêtements, les bijoux qu'il lui avait offerts, rien d'autre. La femme de ménage, Fatiha, qui travaillait dans la maison depuis huit ans et qui avait vu passer la scène du jardin sans jamais oser intervenir de peur de perdre son emploi, a reçu ce soir-là une prime équivalente à trois mois de salaire, avec cette seule phrase de Camille : "Vous n'aviez pas le pouvoir de la protéger. Moi si. Maintenant je le fais."
Le bol en fer a fini à la poubelle avant la nuit. Camille l'a jeté lui-même, dans le grand container au fond du jardin, sans un mot, sans un geste de trop.
Six mois plus tard, Odette marchait à nouveau dans le couloir avec sa canne, sans rampe cette fois — Camille l'avait fait retirer, elle n'en avait plus besoin autant qu'avant, disait le kinésithérapeute qui venait deux fois par semaine. C'est en rangeant un vieux carton de photos de famille, pendant les travaux de rénovation du salon, qu'Odette est tombée sur un relevé bancaire oublié : Laëtitia avait, durant les trois dernières années de leur mariage, viré chaque mois deux mille euros vers un compte séparé au nom d'un certain Julien Rocher, un ancien collègue de fac dont Camille n'avait jamais entendu parler. Elle n'a rien dit à son fils avant d'être sûre. Elle a simplement glissé le relevé dans une enveloppe, avec l'adresse de Maître Bricard écrite dessus de sa main encore un peu tremblante, et l'a posée sur le bureau de Camille un dimanche matin, à côté de sa tasse de café.
