Le carnet à spirale de la vitrine 12

Je tiens la boutique de fournitures scolaires rue Gambetta, à Chalon-sur-Saône, depuis vingt-deux ans. Ce jour-là, le 3 septembre, il pleuvait sur les pavés et j'avais laissé la porte entrouverte pour aérer l'odeur de colle et de carton neuf. C'est là que je les ai vus entrer, l'un après l'autre, à peine dix minutes d'écart.

D'abord le garçon. Douze ans, peut-être treize, un blouson trop grand pour lui, le genre qu'on hérite d'un cousin. Il s'est planté devant le présentoir des cartables — les vrais, en cuir synthétique renforcé, à cent trente-cinq euros — et il est resté là un long moment, sans y toucher. Sa mère, derrière lui, comptait des pièces dans un porte-monnaie en tissu. Elle en avait pour vingt-huit euros. Elle a fini par prendre le modèle en toile à dix-neuf euros quatre-vingt-dix, celui qui se démode en un trimestre, et deux cahiers à petits carreaux au lieu de quatre. Le garçon n'a rien dit. Il a juste replié le rabat du cartable en toile comme s'il voulait vérifier qu'il tiendrait quand même ses classeurs.

Je m'apprêtais à leur proposer une remise — j'en fais parfois, discrètement, sur la marchandise de fin de série — quand la clochette a sonné une deuxième fois.

Une femme est entrée avec sa fille, du même âge à peu près. Manteau Sandro, sac Longchamp, l'enfant en petites bottines qui devaient coûter plus cher que tout le rayon papeterie réuni. Elle n'a pas regardé les prix. Elle a pris le cartable en cuir à cent trente-cinq euros, une trousse assortie, l'agenda relié, six cahiers grand format, un jeu de surligneurs pastel qui venait d'arriver. Sa fille tournait autour d'elle en tenant un carnet à spirale de la vitrine 12 — celui avec la couverture en velours bleu nuit, treize euros cinquante, complètement inutile pour la rentrée mais joli. « Maman, je peux ? » La mère a à peine tourné la tête. « Prends-en deux, comme ça t'en offres un à qui tu veux. »

C'est cette phrase qui m'est restée. Prends-en deux. Comme si acheter en double était la chose la plus naturelle du monde.

J'ai fini d'encaisser la femme au manteau Sandro — cent quatre-vingt-douze euros, carte sans contact, merci au revoir — et j'ai vu par la vitrine le garçon et sa mère s'éloigner vers l'arrêt de bus, le sac en toile ballotant contre sa jambe. Je n'ai rien dit à personne. Ce n'est pas mon rôle. Mais j'ai glissé un des deux carnets bleu nuit sous la caisse, celui que la petite fille avait acheté en double par caprice, et j'ai refermé le tiroir sans trop savoir ce que j'en ferais.

Le garçon est revenu seul un mercredi après-midi, dix jours plus tard, sans école. Il faisait ça souvent : traîner devant le rayon des stylos-plumes qu'il ne pourrait jamais s'offrir, les regarder, repartir. Ce jour-là, j'ai sorti le carnet du tiroir et je lui ai dit qu'un élève avait payé pour deux et n'en avait pris qu'un, que celui-ci restait « en dépôt » et que je ne savais pas trop qu'en faire. Il a reculé d'un pas, presque effrayé, et il a dit que non, que sa mère n'aimait pas qu'on lui offre des choses, qu'elle disait toujours qu'on n'était pas des pauvres. Une cliente est entrée à ce moment-là, a demandé où trouver des étiquettes autocollantes, et j'ai dû la servir pendant que le garçon restait planté là, le carnet posé sur le comptoir entre nous deux, ni pris ni refusé. Quand j'ai eu fini, il n'était plus là. Le carnet non plus.

Trois semaines après, sa mère est entrée seule dans la boutique, le porte-monnaie en tissu déjà à la main, et elle m'a demandé, sans préambule, pourquoi j'avais donné un carnet à quatorze euros à son fils. Il le lui avait montré la veille, caché sous son matelas. J'ai improvisé une histoire de stock à écouler, de couverture légèrement abîmée qu'on ne pouvait plus vendre au prix fort. Elle m'a regardée longtemps sans rien dire, puis elle a acheté un paquet de surligneurs qu'elle n'était pas venue chercher et elle est repartie.

L'autre carnet, je l'ai gardé un an entier dans le tiroir de la caisse. J'attendais de voir si la fille au manteau Sandro reviendrait le chercher, celui qu'on lui avait dit d'offrir « à qui elle voulait ». Elle n'est jamais revenue. L'an dernier, en faisant l'inventaire de fin d'année, je l'ai retrouvé tout au fond du tiroir, la couverture en velours un peu jaunie, le prix encore collé au dos. Je l'ai posé, sans un mot, dans le carton pour la Croix-Rouge, entre un cartable démodé et une pile de cahiers défraîchis.

Like this post? Please share to your friends:
Odissea
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: