Ce matin, j'ai posé la main sur le flanc de Gambino et j'ai senti son cœur battre encore, lent, régulier, presque timide. Dans une heure, le vétérinaire viendra. J'ai attendu ce moment toute la semaine, en le redoutant, en le repoussant, jusqu'à ce que je comprenne que le repousser encore serait égoïste.
Je m'appelle Margot Vasseur, j'ai cinquante-trois ans, je tiens une petite librairie rue des Cordeliers à Pau, et Gambino est mon berger des Pyrénées. Il a douze ans. Il est arrivé chez moi l'année où mon mari est parti, un chiot maigre récupéré chez un éleveur d'Ossau qui n'arrivait pas à le placer. Il m'a suivie partout depuis : dans la boutique entre les rayons, sur le comptoir en bois où il posait son museau pour surveiller les clients, dans le break Citroën que je gare toujours devant chez Lucien le boulanger.
La semaine dernière, je l'ai entendu gémir toute la nuit. Il cherchait une position, n'importe laquelle, qui n'appuierait pas sur sa hanche gauche, celle que l'arthrose a rongée jusqu'à l'os. Il n'en trouvait pas. Je suis restée assise par terre, dans la cuisine, avec la radio allumée en sourdine sur France Bleu Béarn, à écouter sa respiration hachée entre deux publicités pour le marché du samedi. Vers quatre heures, il a posé sa tête sur ma cuisse et j'ai compris que ce n'était plus à moi de décider s'il devait tenir bon. C'était à moi de décider s'il avait le droit de s'arrêter de lutter.
J'ai appelé le docteur Ferrand, le vétérinaire qui le suit depuis des années, cabinet avenue Jean-Biray. Il m'a écoutée sans m'interrompre, puis il a dit une phrase simple : « Vous ne l'abandonnez pas, Margot. Vous choisissez pour lui, parce que lui ne peut plus choisir. » Ça m'a suffi pour signer.
Hier, avant le rendez-vous, je voulais lui offrir une dernière chose qui ressemble à du bonheur, pas à de la maladie. On a pris la voiture — il adore la voiture, la vitre entrouverte, le vent qui lui plaque les oreilles — et on est montés jusqu'au lac de Gaube, au-dessus de Cauterets. Il faisait un froid sec de fin d'hiver, le genre de matin où la buée reste collée au pare-brise plus longtemps qu'ailleurs. Le lac était à moitié gelé, d'un bleu presque métallique, et il n'y avait personne d'autre que nous et un couple de randonneurs qui promenaient leur propre chien un peu plus loin, sans nous regarder.
On a marché le long de la rive, à son rythme. Gambino boitait, mais il reniflait chaque touffe d'herbe comme s'il voulait vérifier que le monde était toujours en place. À un moment, il s'est arrêté net devant une pierre plate, tiède parce que le soleil venait de la toucher, et il s'est couché dessus sans bouger pendant dix bonnes minutes. Je me suis assise à côté de lui, j'ai sorti le thermos de café que j'avais préparé et je l'ai bu à petites gorgées en regardant les nuages accrocher le sommet du Vignemale. Il n'y avait rien d'autre à faire que d'être là, tous les deux, sans presser le temps.
Sur le chemin du retour, on s'est arrêtés à Cauterets pour qu'il puisse s'allonger sur le siège arrière, sa place préférée depuis toujours, celle où le tissu porte encore l'odeur de dix ans de balades. J'ai baissé la vitre d'un centimètre, juste assez pour qu'il sente l'air sans avoir froid. Il a fermé les yeux tout le long de la descente vers Pau.
Le vétérinaire est venu chez moi ce matin, comme convenu, plutôt qu'au cabinet — pour que Gambino reste sur son propre tapis, dans sa cuisine, avec la lumière familière qui tombe de la fenêtre sur l'évier. Le docteur Ferrand a préparé la seringue sans un mot, presque avec pudeur, et m'a laissé le temps qu'il fallait. J'ai calé mon front contre le sien, j'ai senti son souffle chaud contre ma joue une dernière fois, et je lui ai dit que maman — c'est comme ça qu'il m'appelait, à sa façon, depuis toujours — que maman l'aimait depuis le premier jour et l'aimerait encore après. Il n'a pas eu peur. Il s'est juste endormi, la tête posée dans le creux de mon bras, exactement comme les premières nuits où il pleurait dans son panier et où je le prenais contre moi.
Après, il a fallu s'occuper des choses concrètes, et c'est peut-être ça, au fond, qui m'a aidée à ne pas m'effondrer tout de suite. J'ai appelé le crématorium animalier de Bizanos, celui qui s'occupe des animaux de la clinique, et j'ai réservé une urne en bois de hêtre, la plus simple, celle à quarante-deux euros. J'ai aussi annulé, dans la même matinée, l'abonnement de trois cent quinze euros par an que je payais depuis huit ans pour son assurance santé canine — un geste tout bête, deux clics sur le site, mais qui m'a fait pleurer plus que je ne l'aurais cru, parce que c'était la dernière ligne administrative d'une vie entière ensemble.
J'ai gardé son collier, celui en cuir marron un peu craquelé, avec la petite plaque où est gravé son nom et mon numéro de téléphone. Je l'ai accroché au clou près de la porte, là où je pendais sa laisse chaque soir avant notre tour du quartier. Il y restera. Pas comme un mausolée, juste comme la preuve que quelqu'un a vécu là, douze ans, et qu'on n'a pas besoin de faire semblant que ça n'a jamais existé.
Ce soir, la maison est trop silencieuse, et le panier près du radiateur est encore chaud d'une chaleur qui n'est plus la sienne. Mais je n'ai pas de regret. On a eu jusqu'au dernier caresse, jusqu'au dernier souffle partagé au bord d'un lac gelé dans les Pyrénées.
Bon voyage, Gambino. Tu as été aimé chaque jour de ta vie.
