Le dossier Pascal Mireau : le silence de Chartres

Cette histoire n'est pas un plaidoyer. C'est une observation, faite un soir de septembre à Chartres, dans une brasserie près de la cathédrale où j'ai vu deux téléphones s'allumer en même temps sur la même table.

Je m'appelle Élodie Vasseur, je tiens la comptabilité d'un cabinet d'avocats rue Collin d'Harleville, et je n'ai jamais rencontré Pascal Mireau avant ce soir-là. Je savais juste qui il était, comme tout le monde à Chartres et bien au-delà : l'homme qui, depuis dix ans, filmait des maraudes, distribuait des repas aux gens dormant sous le pont Bouju, organisait des collectes pour les familles expulsées. Sur les réseaux, on l'appelait « le bon Samaritain de l'Eure-et-Loir ». Moi, je le connaissais surtout parce que mon patron, Maître Jonquet, avait été contacté deux semaines plus tôt par le parquet d'Orléans. Une enquête. Détournement de fonds associatifs. Trente-huit mille euros qui auraient dû financer un foyer d'urgence à Lucé et qu'on ne retrouvait plus dans les comptes de son association, « Mains Tendues 28 ».

Ce soir-là, je n'étais pas venue pour ça. Je finissais mon service — je fais aussi quelques heures en salle le week-end, pour arrondir les fins de mois, depuis que mon loyer a grimpé de quatre-vingts euros l'an dernier. Il restait vingt minutes avant la fermeture, l'odeur de graisse de frites flottait encore près du passe, et à la table du fond, deux hommes discutaient à voix basse. L'un était Pascal Mireau, cinquante-trois ans, veste en velours élimée aux coudes. L'autre, je l'ai reconnu tout de suite : Julien Ferrand, journaliste pour un site d'investigation régional, celui qui avait sorti le premier article sur les comptes de « Mains Tendues 28 » trois jours avant.

J'aurais dû aller nettoyer le comptoir. Je suis restée à essuyer la même table deux fois.

— Vous dites que j'ai détourné l'argent, disait Mireau, la voix plate, presque fatiguée. Vous avez vu les relevés ?

— J'ai vu ce que le commissaire aux comptes a signalé, a répondu Ferrand. Trente-huit mille euros virés sur un compte personnel, à votre nom, chez le Crédit Agricole de Chartres. Vous voulez que je vous lise le numéro d'IBAN ?

Mireau n'a rien répondu tout de suite. Il a tourné sa tasse de café, sans la boire, et j'ai remarqué qu'il portait encore, épinglé au revers de sa veste, le petit badge orange de l'association — celui qu'il donnait aux bénévoles après leur première maraude. Un détail qui ne servait à rien dans la conversation, mais qui m'a frappée : cet homme continuait de porter l'insigne d'une structure qu'on l'accusait d'avoir vidée.

— Cet argent, a-t-il fini par dire, a servi à payer l'avance sur loyer du local de Lucé. Le bailleur exigeait un virement personnel parce que l'association n'avait pas encore trois bilans certifiés. J'ai fait l'avance de ma poche, et je me suis remboursé ensuite sur les fonds de la collecte. C'est dans les statuts. Demandez à voir le bail.

— Le bail que personne n'a vu, a rétorqué Ferrand. Le local de Lucé, monsieur Mireau, n'existe pas. Il n'y a pas de foyer. Il y a un local vide, avec un panneau « à louer » toujours affiché.

Un silence est tombé, plus long que les autres. Le serveur du bar a éteint la machine à café, ça a fait un claquement sec, et Mireau a sursauté légèrement — la seule vraie réaction physique que je lui ai vue de toute la soirée.

Je vous dis ce que j'ai vu, pas ce que je sais. Parce qu'après cette scène, l'affaire s'est emballée en quelques jours, et j'ai suivi le reste comme tout Chartres : par la presse, par les groupes Facebook où les habitants du quartier se déchiraient, les uns défendant « leur » bienfaiteur, les autres criant à l'arnaque organisée.

Ce qui s'est réellement passé, on l'a appris dix jours plus tard, lors d'une audience au tribunal judiciaire de Chartres. Le local de Lucé existait bel et bien — mais le bail avait été signé six mois plus tôt que prévu, et entre-temps, le projet de foyer avait été bloqué par la mairie pour des raisons de conformité incendie. Mireau, au lieu de rendre l'argent immédiatement ou de prévenir le bureau de l'association, avait laissé les trente-huit mille euros sur son compte personnel « en attendant que le dossier se débloque ». Il avait aussi, pendant ces six mois, utilisé une partie de cette somme — quatre mille deux cents euros exactement, chiffre confirmé par l'expertise comptable — pour régler des dettes personnelles : un découvert bancaire et une pension alimentaire en retard pour sa fille, qui vivait à Dreux avec sa mère.

Ce n'était donc ni le sauveur sans tache que ses admirateurs voulaient voir, ni le prédateur cynique que certains titres réclamaient. C'était un homme qui avait mélangé deux comptes, deux vies, et qui avait laissé le doute s'installer par lâcheté plutôt que par malveillance — ce qui, devant un tribunal, ne change strictement rien à la qualification des faits, mais change tout à la façon dont on raconte une histoire.

La présidente de l'association, une femme de soixante et un ans nommée Brigitte Salaün, retraitée de l'Éducation nationale, a pris la parole à l'audience suivante, celle où le conseil d'administration devait statuer sur l'avenir de « Mains Tendues 28 ». Elle avait apporté un classeur bleu, celui où étaient archivés tous les reçus de dons depuis la création de l'association, huit ans plus tôt. Elle l'a posé sur la table, devant les treize autres membres du bureau, et elle a dit une seule phrase avant de l'ouvrir :

— On ne va pas se venger. On va juste arrêter de payer pour ce qu'on ne doit plus.

Ce qu'elle a fait ensuite n'avait rien de spectaculaire, et c'est précisément pour ça que ça a marché. Elle a proposé, et le bureau a voté à l'unanimité moins une voix, le retrait immédiat de Pascal Mireau de la présidence et de la signature bancaire de l'association. Elle a fait fermer le compte du Crédit Agricole où transitaient les dons, et en a ouvert un nouveau à la Caisse d'Épargne, avec triple signature obligatoire pour tout virement dépassant cinq cents euros. Elle a aussi demandé, et obtenu, que Mireau rembourse l'intégralité des trente-huit mille euros sur trois ans, avec un premier versement de dix mille euros dans les trente jours — sans quoi l'association porterait plainte au civil en plus de la procédure pénale déjà ouverte.

Le local de Lucé, lui, a finalement ouvert ses portes six mois plus tard, sous la direction d'une autre bénévole, une infirmière de quarante-quatre ans qui avait rejoint l'association l'année précédente. Le foyer héberge aujourd'hui neuf personnes.

Pascal Mireau, je l'ai revu une seule fois depuis, devant le tribunal, un mardi de novembre où il pleuvait sur la place des Épars. Il attendait, seul, devant les grilles fermées de l'ancien local de l'association — celui de la rue du Cheval Blanc, dont la porte affichait désormais un nouveau digicode. Il a sonné une fois. Personne n'a répondu. Il est resté encore un moment sous la pluie, avec son badge orange toujours épinglé à la veste, puis il est reparti à pied vers le parking Monge, les mains dans les poches, sans regarder derrière lui.

Je n'ai jamais su s'il regrettait l'argent ou le fait de ne plus avoir de porte à ouvrir.

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